‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 20 sur 46 · AU FAUCON · texte numérisé non relu

AU FAUCON

parue dans la Repue des Deux Mondes , George Sand écrivait à Fromentin la lettre suivante qui appartient à M. Arago, et que celui-ci m'a très obligeamment communiquée :

Oui, c’est très beau, c’est admirablement dit, et c’est d’un fond excellent, ça s’engage un peu lentement, mais c’est si bien peint et si bien posé! Du moment que Dominique raconte, on est tout à lui. Le coup de pistolet surprend un peu, mais nous saurons bien ce qui l’amène. Ce qu’il amène est très bien amené ainsi. Ce récit ne ressemble à rien et fait beaucoup chercher, beaucoup penser, beaucoup attendre. Donc l’instinct, au point de vue romanesque, y est tout aussi bien fait que si d’habiles combinaisons d’événements l’avaient engagé. Tout ce qui est peinture de lieux, de personnes, de situations et d’impressions, est exquis. Tout ce qui est analyse est très fouillé, très profond, encore mystérieux à beaucoup d’égards et bien ménagé. Enfin, j’attends la suite avec impatience. C’est bien long, quinze jours!

Je ne peux pas vous dire le bien que me fait cette lecture. Je ne sais pas si l’on peut dire que la raison est génie, ou si c’est le génie qui est la raison même. Mais génies ou talents, ils me font tous péter la cervelle avec leur pose, et je les trouve tous fous. Leur manière de dire et de penser est de la manière, du premier au dernier. Je 11e sais pas analyser comme vous les causes de cette lassitude étonnée qu’ils me causent. Je ne sais pas comme vous me dire où commence le sublime et où il finit. Je ne juge que par l’impression qui m’est laissée, et comme votre Dominique, avec qui d’ailleurs je me suis trouvé en contact étonnant dans mes souvenirs d’enfance, je sens beaucoup plus que je ne sais. Avec vous, je vis et j’existe, et le goût d’écrire me revient; je ne dirai pas que c’est un bain qui me repose, ce n’est pas si froid que cela, c’est une eau qui me porte et ou je navigue en voyant bien clair ce qui fuit au rivage; en allant avec confiance vers ce qui se dessinera demain sur les rives nouvelles. Car en somme, Dominique n’est pas moi. 11 est très original. Il s’écoute vivre, il se juge, il veut se connaître, il se craint, il s’interroge, et il a le bonheur triste, ou grave; j’ai donc pour lui un respect instinctif et je me sens très enfant auprès d’un homme qui a tant réfléchi. Mais ce pilote qui

s’èst emparé de ma pensée ne me cause aucune inquiétude. Je suis sûre qu’il va au vrai et qu’il regarde mieux que moi la route que nous suivons. Il vit dans une sphère plus élevée, mieux choisie, et s’il fait de l’orage autour de nous, il n’y perdra pas la tête. Tel je vois Dominique jusqu’à présent. Mais il va aimer et probablement souffrir. Là est pour moi la grande curiosité. Il vaincra. Mais par quel moyen.'' Grand problème d’arriver à la sagesse. J’ai souvent essayé en moi de le résoudre pour le peindre. Mais cela se résout dans ma tête en enthousiasme, et dans mon cœur en bonheur. C’est qu’il me faut si peu de chose pour me sentir très heureuse, quand le mal des choses extérieures me laisse tranquille un instant! C'est peut-être l'appréciation de ce bonheur pris et goûté dans les choses les plus simples qui viendra ou naturellement ou laborieusement à Dominique. Nous verrons bien, mais il me tarde de savoir, et, en dehors de l’exécution du livre qui est et sera parfaite, cela est déjà assuré, je vous dirai si la pensée me persuade et me contente absolument.

GEORGE SAND

L’analyse, une analyse sans apprêt, sans prétention, avec une bonne grâce et un bon sens admirables, se poursuit ainsi dans une série de lettres que George Sand adresse à son ami dans le courant de cette année 1862. Ce sont, au meilleur sens, des morceaux de haute critique, et je me laisserais aller au plaisir de les donner ici si je ne craignais de déflorer la publication que doit faire M. Maurice Sand de la correspondance de sa mère. La même raison n’existe pas pour m’interdire de publier les réponses de Fromentin.

19 avril 1862.

Vous m’effrayez beaucoup par ce que vous me dites et par ce que vous attendez. Je ne sais pas moi-même ce qu’il y a dans mon livre.

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