ESQUISSE AU CRAYON DU « FAUCONNIER ARABE
( Fac-similé d’un dessin, d’Eugène Fromentin.)
L’ÉCRIVAIN
Ce que vous m’en direz sera certainement une découverte. Je ne suis pas bien sûr d’avoir prouvé quelque chose, sinon que le repos est un des rares bonheurs possibles, et puis encore que tout serait mieux, les hommes et les œuvres, si l’on avait la chance de se bien connaître et l’esprit de se borner. Ce qu’il y a de plus clair pour moi, c’est que j’ai voulu me plaire, m’émouvoir encore avec des souvenirs, retrouver ma jeunesse à mesure que je rn’en éloigne, et exprimer sous forme de livre une bonne partie de moi, la meilleure qui ne trouvera jamais place dans les tableaux.
Le livre en tant que livre est un embryon, je le sens très bien.
Sera-t-il intéressant, malgré le peu de piquant des aventures et cette ligne directe sans détour qui mène au dénouement comme un fil tendu? Sera-t-il émouvant dans la mesure où je m’en suis ému ? Voilà !
Ne me ménagez pas, ne me flattez pas surtout, je vous en supplie.
Je me crois très capable de m’améliorer, et j’en ai un si grand désir! Il s’agit que ce petit essai, où vous me permettez d’attacher votre nom, n’en soit pas trop indigne. Je vous le dis en toute sincérité. A l’heure qu’il est, cela vous regarde presque autant que moi. Car je n’y vois rien.
Je le remanierai profondément s’il le faut. Et s’il avait besoin d’une moralité plus claire, ou plus ferme, ou plus noble, ou plus raisonnable, suivant ce que vous en déciderez, j’agirai.
D’avance, je puis vous dire que l’introduction sera modifiée. Ce serait déjà fait, si Buloz m’en avait donné le temps. Je donnerai au Dominique retraité un rôle plus actif, plus large, plus efficace dans ses rapports importants avec un très petit monde.
11 sera moins personnel et plus utile, on verra moins son cabinet d’ancien magicien et mieux ses actes. Il sera quelque chose comme un gentilhomme anglais. Il aura le goût et la science de la terre. Après avoir, malheureusement pour l’écrivain, mis autrefois trop de prose dans ses vers, heureusement pour l’homme, il continuera de mêler un peu de poésie à cette bonne prose de la bienfaisance et de l’agriculture.
En un mot, sans le vieillir, je le déterminerai davantage, et le viriliserai.
Au reste, d’un bout à l'autre, il manquera des accents, des affirmations plus solides, de plus gros points sur les i.
Je vous dirai tout cela plus tard, et ne vous ennuierai plus de moi jusqu’à la tin.
Ce que vous me dites est si bon, si fortifiant, que j’en suis comme ébahi. Très certainement j’irai à Nohant, si vous le voulez bien, et le plus tôt possible.
19 avril, samedi.
Paris, dimanche soir 25 mai.
Je ne puis vous dire qu’une chose, madame et bien amie, c’est que continuellement je vous remercie au fond de ma pensée du bien que me fait chacune devos lettres; et si je vous dis tout bonnement merci, croyez que ce petit mot sec et court contient mille et mille actions de grâces. Quoi que nous fussions, jamais la chose dont vous vous occupez avec tant de bonté ne méritera le nom que vous lui attribuez. Vous êtes contente, et cela suffit à me rendre très fier et très tranquille; l’opinion des autres ne prévaudra plus contre la sécurité que vous me donnez. Maintenant, je suis tout oreilles et tout obéissance et je vous écouterai. Ce que vous proposerez, je le ferai, et je n’aurai pas de peine à suivre en cela votre opinion qui est la bonne. Moi, je n’ai aucune idée de la tenue, de la logique et des vraies conditions d’équilibre d’un livre construit. L’instinct; — hors de là, pas l’ombre de raison. Jugez-en : le coup de pistolet, c’est un hasard de plume qui l’a fait arriver là. Une fois posé, j’en ai tiré le mouvement de Dominique à s’épancher, et je me suis persuadé qu’il était bien là, puisqu’il servait à déterminer les confidences. J’ai tâché plus tard de l’expliquer tant bien que mal, et c’est mal, puisque l’explication vous paraît incomplète. Quant à la brusquerie de la fin, même absence de méditation. J’étais essoufflé de cœur après avoir écrit les adieux; séance tenante, j’ai sauté au dernier chapitre, uniquement pour me remettre moi-même et comme par un besoin tout personnel de me reposer, à de longues années d’intervalle, dans des conclusions de vie plus sereine.
Vous voyez que de pareils procédés ne sauraient se défendre, et que des étourderies de cette nature ne pèsent pas lourd dans la main de la critique amie , qui veut bien traiter mon Dominique comme un
L’ÉCRIVAIN
livre ayant ses pourquoi. Donc, a priori , je vous abandonne toui, et puisque vous me faites cette joie de me l’otfrir, nous causerons.
J’écrirai à M... à la fin de la semaine; je lui demanderai votre jour, et au jour indiqué, je me précipite à Nohant, ce qui ne sera pas une petite fête ni un petit honneur. Ainsi j’améliorerai dans la mesure ou vous le direz, et puis... je tâcherai de faire mieux une autre fois; car malgré vous, je le vois bien, vous serez toujours beaucoup trop indulgente.
Paris, 20 juin 1862.
J’ai seulement traversé Paris mercredi pour aller chercher mon petit monde à Versailles, où j’ai passé la nuit. Hier, à mon retour, j’ai été chez Hetzcl. Hetzel n’y était pas, je n’ai pas cru trop indiscret de faire votre commission à quelqu'un qui m’a reçu pour lui, un associé j’imagine, un premier employé. On a pris note de la page ou, d’après vos souvenirs, il y aurait lacune dans La Vie. J'ai dit votre mécontentement, on vérifiera , on vous demande grâce. Mais que
faire? . J’aurais voulu quelque engagement plus sérieux de prendre
plus de soins à l’avenir, et je ne suis pas très content du résultat de ma démarche qui jusqu’à présent me paraît nul.
Quant à Perrin, que j’ai vu, son rêve est depuis longtemps d’avoir la Mare au Diable. Il y voit, m’a-t-il dit, — un magnifique opéra-comique; — des types scéniques, des situations dramatiques et musicales, un cadre riche et charmant, — ce sont ses paroles.
Mais la musique de Mme V..., qu’il ne connaît pas, lui inspire moins de confiance; il ne la connaît pas, mais il en doute. Il verra. — Il lira le Drac qu’il n’a pas lu. — Il aimerait beaucoup Maurice avec vous. — Et quantàla musique, il n’a pas l’air embarrassé pour trouver l’auteur. Il a nommé Massé. Ce nom vous sourirait-il autant qu'il paraît le rassurer? — Au surplus, M... m’annonce que vous avez dû hier conclure au sujet du Drac avec un ambassadeur du Vaudeville, ce qui couperait court à tout avec l’Opéra-Comique.
Je suis un médiocre négociateur, mais si cependant, agissant avec vos ordres et sur des données positives, je pouvais vous être utile n
quelque chose, vous savez, madame, que je vous demande comme une faveur de disposer de moi. Donnez-moi donc une occasion de vous prouver ma bonne volonté.
9 novembre 1862.
J’ai sur ma table une lettre que je vous écrivais, il y a trois semaines, pour vous parler de mon Dominique, et pour vous dire, chose à peine avouable, que je n’ai jamais pu y faire les changements convenus. Après je ne sais combien de luttes, d’efforts inutiles et de gémissements, j’ai pris le parti de l’envoyer à l’imprimerie tel quel ou à peu près. Vous l’offrir dans cet état me paraissait absurde, après ce que vous m’aviez conseillé et ce que j’avais promis. Je vous disais tout cela. Mes épreuves ne me sont pas encore revenues, peut-être même ne les corrigerai-je qu’à Paris. Il me reste donc encore un petit espoir, mais bien faible, car ce méchant livre, sorti de moi depuis trop longtemps, ne m’inspire aujourd’hui qu’un grand dégoût.
Pour me consoler de mon impuissance, j’ai visité à deux pas de chez moi une petite île assez curieuse (File de Ré), et je médite un travail qui me sorte de mes habitudes et qui m’amusera, vu sa nouveauté pour moi. Je le commence en ce moment et je l’achèverai cet hiver ou plus tard au premier repos du peintre.
Beaucoup de notes informes et les premières pages d’un article de revue, voilà tout ce que j’aurai fait ici. J’en suis honteux