‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · E U G . F R O M EN T I N · texte numérisé non relu

E U G . F R O M EN T I N

Nous parlerons plus loin de ces fragments inédits sur File de Ré.

9 janvier 186}.

Chère madame et bien amie, je viens d’être malade et je suis encore souffrant. Ma femme était malade en même temps que moi;

L’ÉCRIVAIN

aujourd'hui c'est le tour de ma fille. Nous changeons de rôle, mais l'air de ma maison n’a pas changé. Il a fallu de pareilles impossibilités, que je vous explique en deux mots, pour m’empêcher de vous écrire à l'heure ou je voulais et devais le faire. Je vous envoie donc huit jours trop tard, à mon grand souci, et Dieu sait de quelle maussade infirmerie, les vœux d'un ami que vous avez comblé de vos bontés et qui vous est reconnaissant au possible de l’attachement profond qu'il se sent pour vous; car je ne connais rien de plus rare et de plus complet en ce monde que de pouvoir aimer sans réserve ceux qu’on admire. Veuillez dire aussi à vos enfants, à ceux qui vous sont chers, que je leur souhaite toute sorte de bonheur.

J’ai lu Plutus. C'est exquis. Cette modeste imitation de l'antique est bien ce qu’il y a de plus original et de plus vous.

Quelle allure! quel style! quel caractère! et que d’émotion et de vie dans la simplicité de ces lignes anciennes! Il y a tels mots de Bactis, telles entrées de votre belle et adorable Pauvreté qui m'ont ému jusqu’aux larmes. Par le temps ou nous sommes, si malsain, si mesquin, si troublé, si plein de petites disputes autour de chétifs intérêts et de vilaines ambitions en vue des plus tristes objets, on dirait une leçon tombée du ciel. Comprendra-t-on cela? en profiterat-on? Je ne sache rien de plus attendrissant, ni de plus consolant, ni de plus persuasif. Pour ma part, je vous en remercie, comme d’une émotion extrêmement salutaire. Je ferai demain soir, si je lepuis, ma rentrée chez Mme Buloz ; je saurai d’elle ce qu’on en dit à la Revue ou je ne suis pas allé depuis un grand mois; ils doivent en être ravis.

Je vois bien que je n’irai pas vous faire ma visite cet hiver. Voici l’Exposition et je suis bien en retard; il faut que j’en prenne mon parti comme de beaucoup d’autres renoncements. Ce sera pour le printemps, espérons-le! D'ici là, ne viendrez-vous pas à Paris?

Mon Dominique paraît demain. Hachette en a fait tirer un certain nombre d’exemplaires, format in-8°, papier propre. Le brochage de cette édition de cérémonie que je n’ai pu surveiller n’est pas fini ; du moins, je n’en ai pas d'exemplaire. Je tâcherai d’en obtenir un demain, pour que vous ayez le premier paru et que je puisse vous adresser les prémices de ce petit livre que je vous ai dédié, d'après votre permission.

De mon travail, rien de bien neuf. Prenez ceci pour un mot de convalescent. Pardonnez-moi, chère madame, ce retard qui m’a rendu malheureux; portez-vous bien toujours; écrivez pour les cœurs avides de belles et saines choses; vous êtes seule aujourd’hui pour nous donner de beaux exemples dans de bons livres.

27 janvier ifiuj.

Chère madame, c’est par trop absurde que vous n’ayez pas encore ce volume qui vous appartient à tant de titres. 11 a paru le io de ce mois, mais avec des fautes énormes, des corrections faites à l’imprimerie, après le bon à tirer , par je ne sais quel correcteur scrupuleux qui s’était permis de substituer des non-sens à certaines hardiesses qui probablement ne lui plaisaient pas. Il a fallu tout arrêter et introduire des cartons. J’ai lâché tels que, quelques exemplaires de librairie, mais les plus propres, — et le sont-ils? — je les reçois à la minute même. Le premier adressé sera le vôtre. Il vous sera expédié demain, avec un autre pour Maurice et pour M...

La dédicace est froide et officielle. Elle ne dit rien ni de ce que je vous dois ni des sentiments que j’ai pour vous. Si le public n’en est pas averti autant peut-être que je l’aurais voulu, c’est qu’il m’a semblé dangereux de me prévaloir d’une amitié qui pouvait me faire supposer plus d’orgueil encore que d’attachement. Mes vrais sentiments, vous les connaissez, j’espère, et je vous prie, chère madame, de n'en jamais douter. Il y a de tout un peu dans la dévotion entière que vous m'inspirez; et je ne craindrai pas de vous à moi, de me réjouir et de me vanter tout à la tin d’être votre ami.

ii avril i86j.

Chère madame et amie, je viens seulement d’envoyer mes tableaux. C’est vous dire que je suis fourbu, quoique le résultat ne justifie ni tant de labeurs, ni tant de fatigues. Mais il ne faut pas

1/ ÉCRIVAIN

grand’chose pour me donner à l’esprit des courbatures. A tort ou à raison, je suis bien bas. Il y a trois semaines que tous les jours je veux vous écrire. Vous avez été parfaite pour mon ami Arthur B — C’est dans vos habitudes, je n’en suis pas surpris, mais j’en ai été bien touché. L’auteur est ivre de joie. Il vous admirait, vous vénérait, il vous adore. Et je crois bien que matin et soir il adresse ses actions de grâces au portrait de vous d’après Couture, qu’il a dans son cabinet, devant sa table de travail. Puissiez-vous l’inspirer et dans son talent et dans sa vie! C’est un esprit à vous comprendre, non seulement dans ce que vous faites de beau, mais dans ce que vous pratiquez et conseillez de grand, de juste et de bon.

Et vous croyez que je pourrais ne pas vous suivre jusqu'à Mademoiselle La Quintinie. Ah! je n’ai pas l’esprit bien tort, je ne sais rien, je ne pense rien, j'ose à peine étudier certaines questions vitales ou ma pauvre raison se perd : je vis dans un doute indolent pour ne pas m’effrayer moi-même par des négations courageuses ou des affirmations qui voudraient des actes; mais quand je trouve enfin, dans une œuvre de toute bravoure, le programme exact de ce que je crois être la vérité, quand on me montre en toutes lettres ce que ma conscience balbutie tout doucement depuis tant d’années; quand on me prêche la sainteté des seules choses qui soient saintes, et qu’on me console en m’éclairant et qu’on me rassure en me persuadant : — ne vous imaginez pas que j’hésite. Je vous suivrai de toute mon âme partout ou vous irez. Menez-moi aussi loin que vous voudrez sur ce chemin-là, j’irai les yeux fermés, car je suis sûr, comme j’existe, que vous nous menez tous à la lumière. Votre livre est admirable, et ce qui le rend irrésistible, c’est qu’il est sage, modéré, d’une équité parfaite, dans des équilibres de raison qui tranquillisent les esprits les plus poltrons. Plus de passion nuirait à l’effet profond et pour ainsi dire paisible que vous produisez sur l’esprit. J’en ai beaucoup entendu parler : l’opinion est unanime. Vous seriez même très étonnée des adhésions que vous entraînez. On approuve, 011 ne dit pas seulement: c’est beau, c’est fort, c’est manié par une main de maître, on dit : c’est vrai. Il est vrai que je choisis mon monde, et que dans mon monde on est à vous. Je me doute qu’ailleurs on proteste. Vous devez le savoir. Je n’ai pas encore rencontré un de vos ennemis. Je sais que O. F.... fait semblant d'être exaspéré, sans doute pour cacher

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