L' EMBUSCADE
lmp A.Quantin
L’ÉCRIVAIN
articles étaient las avec avidité dans la Revue et discutés avec emportement; la louange et le blâme soufflaient dans la presse, dans les salons, dans les ateliers, surtout dans les ateliers, avec une égale ardeur.
On peut dire de ce livre qu’il a été à la fois longuement pensé et très vite écrit. C'est sa force. Fromentin, avec son incomparable mémoire, travaillait et amassait beaucoup en lui-même, au milieu de son travail quotidien. Il avait quelque peine à quitter le pinceau pour la plume; il hésitait longtemps; il semblait choisir son heure avec sollicitude. Mais, après la décision prise, il marchait sans repos et avec rapidité vers le but fixé. Ainsi a-t-il fait pour le Sahara, pour le Sahel , pour Dominique et particulièrement pour les Mai très d’autrefois , œuvre qui 11’a rien de l’improvisation. On croirait difficilement que des pages d’une forme souvent si précieuse, d’une parure si délicate et si recherchée, d’une tenue si égale, ont pu être écrites avec cette verve chaleureuse. Cela est pourtant, et ce n’est pas un des caractères les moins remarquables du talent de Fromentin.
Les notes qu’il avait déjà colligées sur certains tableaux du Louvre, celles qu’il prit avec tant d’entrain pendant la tournée de quelques semaines qu'il lit, seul, en juillet 1875, à travers les principales villes de la Belgique et de la Hollande, furent l’origine des Maîtres d'autrefois.
Une lettre qu’il écrivait, à la fin de son séjour dans les Pays-Bas, à son ami Charles Busson, nous indique
comment ce voyage de repos devint un voyage de travail et comment l’idée du livre, alors indistincte, prit corps dans son esprit.
Bruxelles, ce vendredi 30 juillet au matin.
Cher bon ami,
Mon voyage est fini. Je quitte Bruxelles aujourd’hui à deux heures et demie. Ce soir, un peu après neuf heures, je retrouverai mon monde, moment attendu de part et d’autre avec impatience. Cette lettre, promise, espérée, je le sais, et toujours retardée, vous arrivera du moins avec un timbre étranger, et, si je n’ai pas bien tenu ma promesse, il ne sera pas dit que j’y aurai manqué tout à fait.
Je ne suis pas fatigué. Je vais meme mieux. J’ai même, je crois, engraissé, et je suis très content du pays, des choses, des musées, et pas trop mécontent de moi. Je n’ai pas tout vu, tant s’en faut, mais j’ai vu l'important, et bien vu : Bruxelles à deux reprises et longuement (le Musée en vaut la peine), Anvers, La Haye, Amsterdam, Haarlem, Gand, Bruges, Malines, enfin ce que les étrangers visitent et ce qu'un peintre doit étudier de très près. J’ai eu des surprises, des étonnements, des déceptions, et aussi des admirations très vives. Rubens grandit à chaque pas qu’on fait dans ce pays, dont il est la plus incontestable gloire et où il règne souverainement. Rembrandt ne grandit pas, quoi qu’on en dise, et, à part quelques morceaux admirables dont on parle moins que des fameux, il étonne, me choque un peu, m’attache et ne me convainc pas. Voilà les deux grands noms, en y ajoutant Van Eyck et Memling, qui, à leur date, et le second surtout, sont deux génies.
Ruysdaël, Cuyp et Paul Potter y sont ce que nous les savons, les premiers dans leur genre. Ruysdaël surtout, par des œuvres plus inattendues et de toute beauté, s’y classe, hors ligne, au rang qu’il doit occuper : le premier paysagiste du monde, avec, et peut-être avant Claude Lorrain. Il n’y a plus ici d’Hobbema qui tienne. Hais y est inédit et tout à fait exquis. Quant à la petite charmante et fourmillante école hollandaise, on la juge à Paris presque aussi bien que sur place, avec cette différence qu’ici les degrés, les rangs