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L’immense plaisir que lui causèrent ce contact avec l'atmosphère de deux écoles qu’il avait longuement étudiées à Paris, cette intimité avec les maîtres qui, entre tous, avaient le plus de prise sur ses tendances de peintre, avec ces dieux du pingebat , avec ces naïfs, si forts, si puissants et si originaux, et surtout cette révélation subite de quelques chefs-d’œuvre types, de quelques individualités de premier rang qu'il ne connaissait guère que de réputation, se transforma pour lui en un âpre travail. Ses carnets de notes en sont une preuve bien curieuse. Sa mémoire ne lui suffit plus pour des souvenirs d’une telle précision. Toutes ses impressions sont enregistrées avec un scrupule incessant : notes au crayon, prises le jour devant les tableaux, les monuments, les paysages, ou notes à la plume rédigées le soir à l'hôtel, elles se pressent com-
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pactes, variées, vives d’allures, nettes, rapides; les unes très concises et à peine intelligibles pour un autre que lui, les autres développées et déjà rédigées. A son retour, il passera au crible tous ces matériaux, les utilisant pour son livre ou les laissant en réserve, selon la direction de ses pensées, biffant méthodiquement d'un trait de crayon tout ce qu’il avait utilisé ou transcrit. Beaucoup de fragments sont restés sans emploi et nous les avons retrouvés avec intérêt dans ses carnets. Luimême y attachait quelque prix, puisqu’il avait songé à les publier en appendice d’une seconde édition des Maîtres d’autrefois , ce que, malheureusement, il n'eut point le temps de faire. Je crois même qu'il n’était pas éloigné de publier l’ensemble de ses notes. Il lui semblait que la vivacité de certaines sensations, de certains aperçus, devait s’émousser dans une rédaction nouvelle. Je ne puis me permettre de faire ce que lui seul pouvait faire, mais je ne m’interdirai pas de recueillir au courant des rencontres quelques-unes de ces épaves.
Les Maîtres d'autrefois exigent un examen approfondi . Si je ne leur accorde pas tout l’espace que j’eusse souhaité, du moins je m’efforcerai d’en mettre en relief les points de vue importants. Je dirai aussi sans timidité ce que je pense de quelques jugements très hardis.
La préface est à lire avec attention, nous y trouvons des aveux bons à retenir et qui éclairent sous leur vrai jour les intentions de l’auteur.
« Je viens voir, dit-il, Rubens et Rembrandt chez eux, et pareillement l'école hollandaise dans son cadre,
toujours le même, de vie agricole, maritime, de dunes, de pâturages, de grands nuages, de minces horizons. Il y a là deux arts distincts, très complets, très indépendants l’un de l’autre, très brillants, qui demanderaient à être étudiés à la fois par un historien, par un penseur et par un peintre. » De ces trois hommes sa modestie lui interdit d’avouer qu’il ait voulu être autre chose que le troisième. Il est certain que, dans les procédés de critique si nouveaux des Maîtres d 'autrefois, le peintre occupe essentiellement la première place. Le côté curieux et rare du livre est dans cette analyse des œuvres, si subtile qu'elle devient par endroits une sorte de chimie irréductible, de physiologie à outrance de l'art de peindre. Mais Fromentin n’est pas seulement un peintre qui écrit, c'est aussi un penseur qui cherche dans les données mêmes de l’histoire le pourquoi de ses opinions, et ses opinions ont toujours, il faut le reconnaître, le courage de la plus entière franchise.
« 11 est possible, avoue Fromentin, que certaines de mes opinions jurent avec les opinions reçues; je ne cherche pas, mais je ne fuirai pas les révisions d'idées qui naîtraient de ces désaccords. Je vous prie de ne pas y voir la marque d’un esprit frondeur, qui viserait à se singulariser par des hardiesses, et qui, parcourant des chemins battus, craindrait qu'on ne l’accusât de n'avoir rien observé, s’il ne jugeait pas tout à l’envers des autres. » Son ambition, devant tous ces enseignements que font éclater à ses yeux les merveilles picturales de la Belgique et de la Hollande, c'est de faire quelque chose de plus
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spécial que ce qui a été fait jusqu’à lui, « où la philosophie, l’esthétique, la nomenclature et les anecdotes tiendraient moins de place, les questions de métier beaucoup plus » ; qui soit comme une sorte de « conversation sur la peinture, où les peintres reconnaîtraient leurs habitudes, où les gens du monde apprendraient à mieux connaître les peintres et la peinture ». Voilà qui est bien dit et qui précise mieux que je ne le pourrais faire le caractère des Maîtres d'autrefois. Les « questions de métier » y occupent, sans effort apparent, sans aucune pédanterie, la première place. C’était une véritable nouveauté dans le domaine de la critique d’art.
Fromentin entre en Belgique par Bruxelles. Saisissons-en au passage dans ses carnets un croquis léger.
Bruxelles, jeudi 29 juin.
Temps splendide et chaud; une lumière blanche, égale, sans aucun trouble, comme celle du ciel de Marseille. Bruxelles est charmant de blancheur, de lustre et de gaîté, sous ce soleil cru et dans cet air bleu, qui bleuit tout ce que l’ombre abrite et fait étinceler tout ce que la lumière éclaire. — Pas de vent dans les arbres du parc. Sainte-Gudule toute grise se détache à peine sur le poudroiement du haut et lointain horizon des collines.
Le livre s’ouvre donc par le Musée de Bruxelles. Ce Musée, d’un éclat moyen, d’une célébrité discrète, fixe au plus haut point son attention. Il trouve qu’il vaut mieux que sa renommée. Il est bien le musée d’une ville qui, n’ayant vu naître aucun des grands hommes qui vont se manifester, dans leurs chefs-d’œuvre, à Bruges, à Gand, à
Anvers, doit être la préface et comme le résumé préparatoire de l'art des Flandres. « Il avertit de ce qu’on doit voir, prépare à tout, fait tout deviner, tout comprendre; il met de l’ordre au milieu de cette confusion de noms propres et d’ouvrages qui s’embrouillent dans la multitude des chapelles où le hasard du temps les a disséminés. » Fromentin saisit l’à-propos pour jeter un coup d’œil d’ensemble sur l’enchaînement de l’histoire artistique de la Belgique. Ce chapitre est excellemment pensé; très fin et très juste, surtout en ce qui touche à l'influence assez embrouillée de l’Italie sur les artistes du Nord, à cette singulière période de transition dont tout le talent semblerait s’être dépensé en pure perte dans les enflures d’une décadence michelangesque, si elle n’avait conduit par de mystérieux chemins à l’éclosion de Rubens. J'en dirai autant des pages que l'auteur consacre aux deux intéressantes figures des maîtres de Rubens, à l’éclectique Otto Vœnius et au fougueux Van Noort. C'est de l'histoire cursive et claire. Elle fait saisir au vif la venue de Rubens.
Le Musée de Bruxelles possède du grand maître anversois une douzaine de tableaux. Fromentin s’arrête devant eux avec complaisance; il en extrait la substance et en reçoit en échange les premières inquiétudes que va lui causer le génie du maître. Cette fantaisie déclamatoire, cette poétique violente et souvent à contre-sens du goût, ces contradictions, ces surprises, ces mélanges de beautés et de laideurs, ces perfections inouïes à côté d'incorrections choquantes, par-dessus tout cette magie incompa-
rable de l'exécution qui désarme toute critique et voile dans sa splendeur les écarts d’une imagination torrentielle, cette puissance d’invention et de travail jamais lassée, tout cela le trouble et se pose à son esprit comme le plus redoutable problème. « Il s’agit, dit-il, de trouver en dehors de toute comparaison un milieu à part pour y placer cette gloire qui est si légitime. » Il faut trouver, dans le monde du vrai, celui qu’il parcourt en souverain ; et, dans le monde aussi de l’idéal, « cette région des idées claires où son esprit le porte sans cesse »... « Il ne suffit pas de regarder des tableaux de Rubens en dilettante , d'en avoir l’esprit choqué, les yeux charmés. Il y a quelque chose de plus à considérer et à dire. » Ce quelque chose, il le cherchera à Malines et à Anvers et il osera certes écrire ce qu’il aura trouvé.
Rembrandt et Paul Potter lui ménagent d’autres anxiétés à La Haye et à Amsterdam.
Le célèbre tableau de la Pêche miraculeuse, conservé à Notre-Dame de Malines, lui sert de thème pour étudier la manière de peindre de Rubens. La Pêche miraculeuse n’est pas un Rubens sans défaut, mais son exécution est des plus caractérisées, et, au moment où Fromentin le vit, il avait l’avantage d'être décroché et à la portée de l’œil.
«... N’imaginez pas que le tableau sur lequel j'insiste soit un spécimen accompli des qualités les plus belles du peintre. Sous aucun rapport il n'est cela. Rubens a fréquemment mieux conçu, mieux vu et beaucoup mieux peint; mais l’exécution de Rubens, assez inégale quant
aux résultats, ne varie guère quant au principe, et les observations faites à propos d'un tableau d’ordre moyen s’appliquent également, et à plus forte raison, à ce qu'il a produit d'excellent. »
Tout ce passage, très développé, est un des plus importants du livre; Fromentin y aborde de front une de ces « questions de métier » qu’aucun critique d’art n’avait pu ou osé aborder avant lui. Je ne puis résister au plaisir d'en citer les premières lignes; elles sont caractéristiques et d’une richesse de forme bien remarquable. Elles vont au cœur de la question.
« L’embarras n’est pas de savoir comment il faisait, mais de savoir comment on peut si bien faire en faisant ainsi. Les moyens sont simples, la méthode est élémentaire. C’est un beau panneau, lisse, propre et blanc, Sur lequel agit une main magnifiquement agile, adroite, sensible et posée. L'emportement qu’on lui suppose est une façon de sentir plutôt qu'un désordre dans la façon de peindre. La brosse est aussi calme que l’àme est chaude et l'esprit prompt à s’élancer. 11 y a dans une organisation pareille un rapport si exact et des relations si rapides entre la vision, la sensibilité et la main, une telle et si parfaite obéissance de l'une aux autres, que les secousses habituelles du cerveau qui dirige feraient croire à des soubresauts de l’instrument. Rien n’est plus trompeur que cette fièvre apparente, contenue par de profonds calculs et servie par un mécanisme exercé à toutes les épreuves.
Il en est de même des sensations de l'œil et par conséquent du choix qu’il fait des couleurs. Ces couleurs sont éga-
LE FAUCONNIER ARAB ( Colleclion de M .Lepe
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lement très sommaires et ne paraissent si compliquées qu’à cause du parti que le peintre en tire et du rôle qu'il leur fait jouer. Rien n’est plus réduit quant au nombre des teintes premières, n’est plus prévu que la façon dont il les oppose ; rien n’est plus simple aussi que l’habitude en vertu de laquelle il les nuance, et rien de plus inattendu que le résultat qui se produit. »
Fromentin poursuit ainsi avec cette sûreté d'analyse et, suivant sa propre expression, dans un langage mêlé de musique et de peinture, — parce que la langue plastique a des moyens trop bornés pour exprimer des nuances d’idées aussi délicates, — arrache un à un à Rubens les secrets de sa prodigieuse puissance. Il se trouve que, d’accents en accents, il a tracé un portrait d’un relief surprenant. « Considérez de plus, dit-il en terminant, que cette dextérité sans pareille, cette habileté insouciante à se jouer de matières ingrates, d’instruments rebelles, ce beau mouvement d’un outil bien tenu, cette élégante façon de le promener sur des surfaces libres, le jet qui s’en échappe, ces étincelles qui semblent en jaillir, toute cette magie des grands exécutants, qui chez d'autres tourne soit à la manière, soit à l’affectation, soit au pur ■esprit de médiocre aloi, chez lui ce n’est, je vous le répète à satiété, que l’exquise sensibilité d’un œil admirablement sain, d’une main merveilleusement soumise, enfin et surtout d’une âme vraiment ouverte à toute chose, heureuse, •confiante et grande. Je vous mets également au défi de ne pas sentir jusque dans les manies, les défauts, j’allais dire les fatuités de ce noble esprit, la marque d'une incontes-
table grandeur. Et cette marque extérieure, le cachet mis en dernier lieu sur sa pensée, c’est l’empreinte elle-même de sa main. »
Cette vue d’ensemble établie, il arrive à Anvers et s'attaque au gros de l’œuvre de Rubens qui s’épanouit ici dans ses manifestations les plus diverses. Le premier aspect d’Anvers l’émeut jusqu’au fond de l’âme. La reine de 1 Escaut est en effet une des villes les plus parlantes de l'Europe; je n’en sais pas, pour ma part, qui, dans ses aspects, accuse mieux son histoire et son génie. Un croquis inédit des notes de Fromentin nous en donne une impression superbe.
Anvers, dimanche.
Temps affreux! Pluie, vents, rafales; cela tourbillonne autour des clochers et s’engouffre dans l’entonnoir des petites rues qui vont aux quais. C'est noir, blanc, aigre, strident et glacial. Pavé, toitures, ardoises, vitres mouillées, tout reluit, comme au mouvement tournant d’un feu électrique. Un coup de soleil éblouissant éclate au milieu d’une ondée. C’est un éclair. L’ombre y succède. Et les nuages, qui mesurent dans leur course folle la vitesse du vent, se déchirent, se renouvellent, s’amoncellent et semblent passer les uns sur les autres, comme font les flots. Le vent vient de l'Escaut, pardessus ses rives plates, hérisse le fleuve, fait sauter les bateaux, crier les amarres, bruire les arbres échevelés, et gronder plus fortement la cheminée des grands vapeurs, dont la fumée bouillonne et se renverse à la sortie des tuyaux. Quand on regarde à l’ouest, en aval du fleuve, on ne voit qu’un horizon vague et qu’un brouillard menaçant, fait avec de la pluie, de l’écume et du vent.
A l’opposé, de hautes nuées, projetées perpendiculairement sur les hauteurs du ciel, s’accumulent en montagnes, et c’est sur ce rideau grisâtre, à peine frangé de blanc, que se dessine la vieille église avec sa couleur rouillée, et que s’élance, à plus de trois cents pieds, l’irn-
mcnse tour ouvragée, bizarre, plus claire au bas, plus noire au sommet, avec son vaste cadran d’or pâle à mi-hauteur.
C’est <( un Piranèse gothique, outré par la fantaisie du Nord ».
Mais Fromentin ne s’attarde pas à contempler ce tableau ; il a hâte d’entrer dans Notre-Dame. Là sont les célèbres chefs-d’œuvre de Rubens : la Mise en croix et la Descente de croix. Il en discute la valeur avec d’autant plus de soin, mais en même temps d’autant plus d'indépendance et de courage qu’ils ont été jusqu’alors acceptés sans réserve et consacrés par une universelle admiration. Il se dépouille de toute idée antérieure, et les prend comme s’il venait de les découvrir. Ses conclusions sont d’une grande netteté, d’une grande hauteur de vues. D’abord, il préfère de beaucoup la Mise en croix , d’une inspiration plus flamande et plus personnelle. A ses yeux, la Descente de croix , peinte au retour d’Italie, est tout imprégnée de souvenirs classiques, de l’étude des maîtres sévères et équilibrés de la Péninsule. Le romanisme s’y décèle, mais non sans y laisser éclater la jeune maturité de son génie, se jouant avec aisance au milieu des formules apprises. Et ne serait-ce pas, selon l’auteur des Maîtres d'autrefois, à cette bonne odeur italienne que la Descente de croix devrait la meilleure part de son immense popularité? La grandeur réelle de Rubens n’apparaît que dans certains morceaux, dans le corps inerte et infléchi du Christ, dans l’admirable figure de la Madeleine, dont l'opulente beauté résume déjà l'idéal tenace du peintre, et surtout dans le
volet si délicieux de la Visitation. L’exécution est « lisse, compacte et prudente » ; les lumières sont « plaquées par grandes masses », les « demi-teintes sont courtes ». « La toile est sombre, malgré ses clartés et l’extraordinaire blancheur du linceul; malgré ses reliefs, la peinture est plate; c'est un tableau à bases noirâtres, sur lequel sont disposées de larges lumières fermes, aucunement nuancées. Le coloris n’est pas très riche; il est plein, soutenu, nettement calculé pour agir de loin. Il construit le tableau, l’encadre, en exprime les faiblesses et les forces, et ne vise point à l’embellir. » Ainsi parle Fromentin. D’après certaines méthodes conventionnelles, Rubens n’a pas fait mieux ; d'après les siennes, il a eu de bien autres envolées.
A côté, quel jet, quelle audace, quelle force, quelle originalité, quelle profondeur de coloris, quelle chaleur vibrante n'acquiert pas la Mise en croix! Combien ses incorrections mêmes nous montrent le vrai Rubens ! Rubens ira peut-être plus haut, il n'ira pas plus loin.
Il semble que sa personnalité, à mesure qu’on avance en Belgique, devienne plus colossale, plus envahissante. Le Musée d’Anvers, si riche en trésors flamands des diverses époques, c’est encore Rubens, aux yeux de Fromentin, et rien que Rubens. Rubens le passionne, l'absorbe, même dans ses défauts qu’il souligne à chaque pas. V' Adoration des Mages est une de ses improvisations les plus flamboyantes; le Coup de lance , un tableau « décousu, avec de grands vides, des aigreurs, de vastes taches un peu arbitraires, belles en soi, mais de rapports douteux»; la Trinité , « un joli début, froid, mince, lisse et décoloré »;,