‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 4 sur 46 · UN MOT SUR L'ART CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

UN MOT SUR L'ART CONTEMPORAIN

Ne croyez pas au moins que mon zèle idolâtre,

Mon ami, soit pareil à l'écolier folâtre,

Qui sème étourdiment des fleurs sur son chemin ;

Ne croyez pas qu'il aille, un encensoir en main,

Servile adorateur, courbé comme un roi mage, Couronnant tour à tour et brisant une image,

Invoquer chaque idole, à chaque autel porter Un tribut journalier d'honneurs, puis déserter Idole, autel et temple; et que, de caste en caste, Prostituant mon culte aveugle, iconoclaste,

Je coure, agenouillant ma pensée en tous lieux,

Brûler un peu d'encens jusqu'aux pieds des faux dieux. Ma toi naïve est morte à cette heure ; et, plus sage,

J'ai fait à ses dépens mon docte apprentissage.

Croyez-moi : cet encens, je sais bien ce qu'il vaut.

Quand j’en offre aujourd’hui l'hommage au Dieu nouveau, Je mesure avec soin mon offrande et j’évite D'en parfumer trop tôt l’encensoir du lévite.

Je courais, quand j’étais plus enfant, au travers D’une strophe ou d’une ode après un de ces vers Ou l’œil, qu’il éblouit, à son insu s’arrête Sur certains mots taillés en bosse, à vive arête.

J’aimais surtout à voir, dans ses royaux habits,

Les vers d'Hugo chausser son cothurne en rubis ;

Tantôt, comme un pacha tout enbaumé de myrrhe, Agrafer sur sa tempe un soyeux cachemire;

Ou, comme une Italienne, en son rapide essor,

Sous ses doigts égrenant des colliers tissus d’or,

Se cadencer, bondir au son des tarentelles,

Sur sa gorge éclatante agiter ses dentelles,

Ses chapelets de perle et de sequins tressés.

Le rythme étincelait; la strophe à mots pressés Chantait comme un clavier sonore à mon oreille,

Expirait en point d’orgue ou décroissait, pareille A je ne sais quel timbre harmonique ou les vers Tintaient l’un contre l’autre avec un son divers.

Ailleurs, sa voix plus grave entonnait sans roulade Un lai mélancolique, un refrain de ballade,

Et c’était un pas d’arme en champ clos, dans les bois Le cor qui ralliait une meute aux abois;

Les ponts-levis sonnaient sous les pas des cavales;

Un Margrave y passait au galop ; les timbales A toute heure éveillaient les échos des manoirs;

Puis, parfois dans l’orage, au fond des vallons noirs, C’était, près d’un bûcher gris et réduit en poudre,

Satan qui ricanait en regardant la foudre.

Et, quand à petit bruit, alors, son vers volait Du vol insaisissable et bleu d’un feu follet,

Ce vers inanimé me donnait peur à lire.

Enfin la moindre note, en passant par sa lyre,

LA BIOGRAPHIE

Animait sur la mienne un sympathique accent ; J'attachais à ses pas mon vers adolescent ;

J’avais, afin de mieux exhausser mon idole Dans mon cœur de vingt ans, bâti son capitole.

— Malheur ci qui bâtit sur un cœur de vingt ans Sans donner plus d’assise à ses instants flottants !

En cherchant son niveau, le sol mouvant et libre S’écroule et mon idale a perdu l’équilibre.

Or, savez-vous laquelle, en moi, détrône Hugo?

Quelle harpe y suscite un plus profond écho?

Savez-vous quel poète à la puissante haleine Epanchant dans nos seins son urne toujours pleine Fait jusqu’à nous descendre et jusqu'aux deux monter Sa voix ; nous donne à tous un cœur pour l'écouter ;

Et, mêlant sur son luth, avec le vent qui tonne Dans les rameaux épais, le sanglot monotone Du flux qui se fatigue à battre un continent.

Un bruit d’aile au milieu des herbes bourdonnant ;

La barque qui fend l’onde avec un choc d’antennes,

L'eau qui pleure en tombant au bassin des fontaines,

Les bruits des monts, les voix du ciel, les cris du cœur... Les a tous accordés pour en faire un seul chœur?

— Chantre orphique, éternel, dont la voix nous captive, C’est lui qui jour et nuit tient notre âme attentive,

Lui qui fait, sous ses doigts, sans mesurer les vers, Comme un orgue divin, palpiter l’univers.

La Nature! oh ! voilà le seul et le grand maitre ! Diapason auquel il faut monter son mètre;

Caucase universel ou chaque siècle alla Diviniser son œuvre; et l’urne est toujours là ;

Et toujours l’homme et Dieu sur la source écumante Sont penchés; l’un y puise et l'autre l’alimente.

Autrefois j’avais cru, malgré mon vague instinct,

Que la nature et l'homme avaient un chant distinct;

Et qu'entre nos désirs et l'infini visible,

E U G Ë N E F ROMEN T I N.

l)icu, comme un steppe aride, avait mis l’impossible.

— J’avais vu l’art un jour se tailler un manteau Dans la pourpre de Tyr; j’avais vu son manteau Sur un socle d’albâtre, Hellénique ou Romaine,

Sur le bloc indien, sculpter la forme humaine.

En d’autres lieux, j’avais vu la famille, un soir,

Sous l’Atrium étrusque, essayer de s’asseoir.

J’avais vu Spartacus jeter, superbe et libre,

Ses fers, pendant mille ans rongés, aux flots du Tibre Et l’homme enorgueilli de s’être affranchi seul,

— Faisant de l’orbe éteint du pôle un froid linceul,

S.ins penser que la terre, autour de lui vivante,

Participait au même esprit, — sans épouvante Couronnant de rayons un simulacre vain,

Calquer sur un fond d’or son front presque divin.

— Mais depuis, j’ai compris qu’entre ce monde et l’autre L’art humain doit servir d’interprète et d’apôtre ;

Que si Dieu nous transmet un souffle intelligent,

S’il attache à la lyre une corde d’argent,

C’est pour que l’homme alors recueille, unisse, explique.

Comme a fait Pvthagore en son hymne algébrique,

Les sons disséminés de l’orchestre infini.

Et de nos jours enfin, mon ami, j’ai béni Notre siècle d’avoir inauguré le culte

Du vrai Dieu. — Soit qu’on chante, ou qu’on peigne ou qu’on sculpte. L’homme aujourd’hui chemine au niveau des sentiers,

Sans écraser l’insecte ou l'herbe sous ses pieds.

Derrière, un pan d’azur l’éclaire et le domine ;

Rien ne manque au tableau : ni l'or d'une étamine,

Ni la fourmi qui nage au bord d’un jonc flottant,

Ni la grenouille assise aux marges d’un étang.

Voilà pourquoi je cherche avant tout sur les toiles Si le peintre a pris soin d'y semer des étoiles,

D'y dessiner là-bas tel ou tel horizon De plaine ou de coteau, d’y marquer la saison;

Et si l'on peut y voir, sans que notre œil hésite,

LA BIOGRAPHIE

Quels sont l'heure du jour, et la zone, et le site ;

Si ce toit enfoui parmi les blés en Heurs

Est un toit du Berry, de la Beauce ou d'ailleurs.

Voilà — vous l’avouerai-je aussi? — pourquoi j'adore Ce paysage ombreux qu'à peine un rayon dore,

Ou Karel aime à peindre un chardon, un épi,

Un âne en paix broutant près d'un pâtre assoupi;

— Ou bien ce gué limpide ou Berghem a fait boire Ses chevreaux tachetés de laine blanche et noire,

Ce chien qui les escorte et ces troncs de bouleau Mirant leur métallique écorce au fond de l'eau.

— Voilà pourquoi jamais je ne me lasse à lire La page où le crayon du peintre aimé d'Elvire Laissa tomber son rêve; et, tantôt, déploya

Sa voile antique au golfe de Baia ;

Tantôt nous dessina son lac ou l'ermitage Dont le coteau natal abritait l’humble étage,

Ses chalets, son nid d’aigle et son glacier croulant;

Là-bas un roc alpestre avec un manteau blanc;

Puis à mi-côte enfin, abrité par un cône,

Le toit — presque en entier couvert de pampre jaune —

Où Jocelyn habite et rêve avec douceur A Laurence, à sa chèvre, à sa mère, à sa sœur.

— Voyez : plus doux que l’onde ou qu’un vol de colombe. Son vers à souffle égal s'enfle, s’élève et tombe.

Par moments, on dirait la grande urne d’airain

D'où s’échappe à pleins bords l'eau du Gange ou du Rhin;

Et tout s’y réfléchit, s’y répète, s’y mêle;

Le ciel y mire à nu son bleu sombre comme elle,

— Le charme est inouï ! — pas un bruit, pas un choc.

Pas un Ilot discordant qui hurle au pied d'un roc,

Jamais un vent plus fort n'y souffle la tourmente;

La vague après la vague en fuyant se lamente ;

Dans la brume, on s’y laisse emporter loin du port;

Son roulis musical à la fin vous endort...

Et quand après une heure on aborde à la grève, Longtemps l'esprit chancelle enivré par son rêve.

Pourtant, si beau qu'il soit, j’aime, oh! j’aime encor mieux Voguer sur un vrai fleuve; — aller, suivant des yeux Le rayon que Dieu même y jette aux plis des vagues; Écoutant, dilatant mon âme aux rumeurs vagues De l’aube et du couchant, des Étés, des Hivers,

Et, — le dirai-je enfin ? — j’offrirais tous les vers

Pour entendre ce soir, au loin, un rouge-gorge

Se plaindre, — ou les grillons chanter dans les champs d’orge.

Paris, 5 et 6 juillet j8*i.

11 était bon de marquer en passant que c'est sur l'enclume poétique qu’il a peu à peu forgé la belle prose du Sahara. Dans le sens littéraire, la poésie a été son plus solide instrument d'éducation. Il s’était, d’ailleurs, essayé antérieurement dans le métier d’écrivain. Ses premiers essais datent de 1837. Il déposait quelquefois, non sans trembler, de petites pièces de vers dans la boîte d’un journal de la Rochelle qu’imprimait alors un certain Maréchal. 11 aimait à raconter l’émotion juvénile de ce début, ses angoisses en attendant le numéro du surlendemain, où devait figurer sa pièce de vers, si elle était jugée digne de la publicité. Le même journal a donné, de 1 83 7 à i83q, un certain nombre d'autres productions de sa jeunesse. Celle qu’il avait le plus caressée avait pour titre : Le Songe d’Aufredi. Elle était empruntée aux annales rochelaises du commencement du xme siècle. Mais il ne la laissa pas paraître, parce qu’au dernier moment il s’aperçut qu’on avait refait plusieurs de ses vers sans l’avertir. Il eut encore dans son bagage d'étudiant un canevas de poème et deux ou trois ébauches dramatiques.

LA ni oc; R A PHI K.

Rien en ce moment ne semblait devoir l’entraîner vers la carrière du peintre. Ses premières tentatives comme dessinateur sont un peu plus tardives. Ce n'est que vers la fin de 1840 que son goût pour la peinture prend naissance, sous l’influence, — détail assez curieux, — de Michel Carré, l’un de ses camarades, qui alors tenait la palette, et un peu sous celle de son père. Il crayonne d'abord sans but précis. Le plus ancien de ces griffonis de jeune homme qui nous soit parvenu est, je crois, celui que nous reproduisons ici. Je le donne à titre de curiosité. 11 appartient à mon ami Benjamin Fillon. Il a été fait le 2 avril 1841, le lendemain d’une représentation de Chatterton, d'Alfred de Vigny, au Théâtre-Français. 11 11e laisse pas deviner, comme on peut le voir, un talent futur.

Dans les courses d'herborisation qu'il faisait aux environs de Paris avec Beltremieux, il s'essayait à dessiner de petits croquis d’après nature; ce sont ses bégayements de paysagiste. De 1841 datent aussi deux eaux-fortes, assez médiocres du reste, deux portraits : celui de Dubois, étudiant en droit, mort notaire à la Rochelle (à mi-corps, assis, presque de face); l’autre d’Émile Beltremieux (tète de profil). Il avait également tenté de reproduire par le même procédé les traits d’Edgar Quinet et les siens (de face, la tète appuyée sur la main droite). Mais n'ayant pas réussi, dans cette dernière planche, à rendre ce je ne sais quoi d’inquiet qu'il y avait dans son regard, d'ailleurs très ferme, il détruisit la planche et n’en distribua point d'epreuves à ses amis. 1842 n'apporte encore rien de décisif dans le sens de sa vocation artistique. Le Louvre, cepen-

dant, commence à l’attirer. 11 y fait de longues et fréquentes promenades. Ses premiers sentiments sur les maîtres sont assez curieux à retenir. On y sent poindre son amour pour les qualités d’une exécution fine et juste; Fromentin, chose digne de remarque, n'a jamais jugé la peinture en littérateur. On lui reprochera plutôt, dans l’avenir, de la juger trop en peintre. L’école italienne le laisse à peu près indifférent. Léonard seul l’arrête quelquefois, mais lui cause moins d’admiration que de trouble. Salvator l'intéresse. Quant aux portraits du Titien, il a pour eux un culte muet. Dans l'école française, il estime Chardin par-dessus tout; Le Sueur, dont il avait pu admirer tout jeune une belle peinture, attire son attention. Toutefois ses enthousiasmes sont déjà pour les Hollandais, surtout pour les paysagistes. Le Gué de Wynants, avec figures deBerchem, le Coup de soleil et la Digue battue par la mer , de Ruysdaël, le fascinent. Devant ces peintures il se sent à l'aise, ainsi qu'il aimait à le répéter. Parfois il se prend de belle passion pour Rubens, mais ce n’est qu’un éclair. La Kermesse lui cause une sorte de vertige. Les bons portraits de Van Dyck plaisent davantage à sa nature aristocratique, quoiqu’il soit parfois gêné par leur composition théâtrale; en regardant le peintre, il pense toujours au surprenant aqua-fortiste. Malgré ses entraînements d'alors pour Goethe et Schiller, les Allemands, même Albert Dürer qu’il ne peut juger que dans ses estampes, le trouvent absolument rebelle. Rembrandt est pour lui incompréhensible, sauf dans ses paysages à l’eau-forte. Parmi les modernes, Delacroix le passionne tout d’abord.

LA ni or, R A PHI K.

11 reproche à Ingres d être un imitateur de Raphaël, que lui Fromentin estimait médiocrement, le connaissant mal. Cependant il avoue, en voyant un dessin d Ingres, qu'il est « un sculpteur de première force ». En musique il ne connaît Mozart et Beethoven que de réputation; il aime Bellini, Donizetti et toute l'école sensualiste de Rossini.

En i8q3, il avait terminé sa licence et commençait son doctorat. 11 habitait alors, avec Paul Bataillard, un petit appartement de garçon, rue Jacob, 21 bis. 11 venait d’entrer dans l'étude de Me Denormandie. A ce moment l’accès de

fièvre qui devait décider de sa vie se déclara; son penchant pour la peinture Remportait. Un ami commun fut chargé de négocier l’affaire auprès du père; celui-ci, après d'assez vives résistances, céda; mais il voulut choisir lui-mème l’atelier dans lequel son fils devait faire son stage. Le jeune licencié entre donc chez le paysagiste Rémond, qui était le descendant des Michallon, des Bidault, des Bertin, et qui alors représentait l'école académique de paysage. 11 n'y resta pas longtemps, et Renseignement de Rémond ne paraît pas avoir laissé de traces bien sensibles en lui. En an après environ, il est admis dans l'atelier de Cabat, qui fut et demeura officiellement son vrai maître, si tant est qu’on puisse assigner un maître à un artiste aussi passionnément épris de la nature que Fromentin. La haute distinction d’esprit et de talent de Cabat répondait à ses intimes tendances, et elle ne fut sans doute pas sans exercer tout d’abord une heureuse action sur le développement de sa manière.

Dès ce moment commence la seconde période de son

existence. Le peintre et l'écrivain brisent presque en même temps l’enveloppe de la chrysalide pour suivre désormais ensemble et sans se nuire leur double vocation. C’est la période de sève généreuse, d’ardente et multiple production, celle des voyages et des séjours en Algérie. Paris ne le voit que par intermittences, il est le plus souvent à la Rochelle. 11 occupe successivement plusieurs ateliers, rue Neuve-Bréda, rue de Laval, rue du Cherche-Midi, jusqu'au jour où il se fixe, pour ne plus le quitter, dans son petit hôtel de la place Pigalle, à l’angle du boulevard de Clichy, derrière l’avenue Frochot. Ce petit hôtel d'apparence discrète porte le n° 1. 11 répondait parfaitement aux goûts de celui qui l’habitait. L'atelier avait une tenue sévère et élégante qui vous frappait, mais sans recherche préméditée. Fromentin le voulait, par-dessus tout, d'une propreté et d’un ordre extrêmes. A vrai dire, c'était plus un salon qu'un atelier. Une grande cheminée en vieux chêne en occupait le fond, vous invitant aux douces causeries. Peu ou point de tableaux. Fromentin mettait une sorte de pudeur dans son travail ; il ne laissait pas volontiers examiner ses études; le tableau en cours d’exécution occupait à peu près seul, en belle lumière, le centre de l'atelier. Dans ce cadre de choix, où rien ne faisait tapage, la figure du maître prenait une exquise délicatesse.

Vers le moment de son entrée chez Cabat, alors rue Richepance, Fromentin se lie avec AI. Armand Du Mesnil, qui devint plus tard son oncle par alliance et qui est resté jusqu'à la fin son plus fidèle et plus intime ami. En 1846, il fait avec lui un premier voyage en Algérie.

(Fac-similé d’un dessin aux deux crayons, d’Eugènt Fromentin.)

LA BIOGRAPHIE

Decamps et Marilhat l'avaient déjà mis sur le chemin de l'Orient, surtout Marilhat avec sa magnifique exposition de 1844. Ce premier voyage n'est à vrai dire qu'une course très rapide à Alger et à Blidah, où se mariait la sœur d'un ami commun ; mais il eut un effet décisif. Fromentin rapporte quelques dessins au crayon et quelques études peintes. Le charme de cette nature incomparable l'avait conquis en lui laissant comme une sorte d'ébranlement d’enthousiasme. Il appartient désormais à l’Afrique. Jusqu’à la fin son âme restera tournée vers le pays du soleil.

Sa voie est trouvée. Il y marche d'un pas rapide. A partir de ce temps, sa vie d’artiste est écrite dans les deux volumes du Sahara et du Sahel et surtout dans les livrets du Salon qui marquent les étapes lumineuses de ses succès. Il y débute en 1847 par trois tableaux : une Ferme aux environs de la Rochelle, dans la manière de Cabat; une Mosquée près d'Alger et une Vue prise dans les gorges de la Cliiffa, qui du premier coup attira l’attention sur lui. De ces trois tableaux, la Ferme aux environs de la Rochelle, qui appartient à M. Paul Bataillard, est le plus ancien. Il peut être tenu comme le plus caractérisé de sa première manière, avant la révélation de Marilhat. En 1848, il fait un second voyage en Algérie, cette fois en compagnie d'Auguste Salzmann. 11 pousse dans l’est jusqu’à Constantine et Biskra et passe le mois de février dans l’oasis de Zaatcha. C'est le récit de cette excursion qui occupe les premières pages de son Fié dans le Sahara. Puis, en 1849, il expose cinq tableaux algériens et obtient une deuxième médaille; en i85o, onze tableaux.

K l ’ G K X E F ROM E X '1' I X.

souvenirs de son voyage à Biskra. En 1 852 - 53, au lendemain de son mariage, il retourne dans son Afrique bienaimée, en s’arrêtant d’abord à Saint-Raphaël, près de Nice. 11 se fixe a Mustapha d’Alger, avec Mm0 Fromentin, puis à Blidah. Entre temps il fait seul, en plein été, une pointe dans le sud, jusqu'à L’Aghouat. 11 reste près de deux mois dans cette oasis qui le frappe d’un souvenir ineffaçable. Fromentin revient en France complètement émancipé. De ce voyage datent les deux volumes intitulés : Un Eté dans le Sahara et Une Année dans le Sahel, qui parurent d’abord, l’un dans la Revue de Paris (i856), l'autre dans la Revue des Peux Mondes ( 1 858) . 11 rapporte enfin cette masse d’études peintes et dessinées, dont on a vu une grande partie à sa vente et qui sera pour lui l'aliment fécond de ses travaux. De cette dernière et magnifique vision d'une terre qu’il ne reverra plus, son œil garde l'image nette, toujours vibrante; son esprit en emporte les lignes essentielles.

Alors les envois aux Salons se succèdent sans relâche, car Fromentin restera l’un des fidèles de ces sortes de tètes. Nous le trouvons, en 1 853 , avec un Enterrement maure; en i85y, avec sept toiles, parmi lesquelles le charmant tableau des Arabes chassant au faucon, et la Halte de marchands devant U Aghouat ; en 1859, avec cinq tableaux : les Bateleurs nègres, une Rue à U Aghouat, la Lisière d’oasis pendant le sirocco, le Souvenir d’Algérie, Y Audience c1ie\ un Khalifat . Cette année 1859 doit être marquée d'une croix blanche. Tous les tableaux exposés étaient de la plus fine valeur; ils étincelaient au milieu de

VUE DE LACHOU'AT ( Collection de M Thmon )

LA BIOGRAPHIE

l'exposition comme des gerbes de pierreries, et les amis de l'artiste se souviennent du succès qu'ils obtinrent auprès des délicats. Fromentin remporta, à la suite de ce Salon, une ire médaille et fut décoré.

En 1861, il expose les Courriers du pays des Ouled- Nayls, aujourd'hui au Luxembourg: en 1 8(33, la Chasse au faucon ou mieux la Curée également au Musée du Luxembourg, l'un des morceaux les plus achevés et les plus lumineusement clairs de tout son œuvre; en 1864, le Coup de vent dans les plaines d’ Alfa ; en i865, la Chasse au héron, une œuvre merveilleuse entre toutes; en 1 86(5 , la Tribu nomade en voyage ; en 1867, les Femmes des Ouled-Nayls, et quelques-uns de ses plus charmants tableaux à l'Lxposition universelle, qui lui valent une ire médaille; en 1868, le tableau des Centaures; en 1869, la Fantasia ; en 1872, les deux grandes vues de Venise, le Grand Canal et le Môle, d'une si solide vérité d'observation; en 1874, le Ravin; et, enfin, en 1876, le Nil et le Souvenir d'Esneh . Les Salons de 1872 et de 1876 rappellent les deux rapides voyages qu'il avait faits, l'un à Venise, en compagnie du peintre Busson, son ami, l’autre au Caire et en Égypte, avec la Commission invitée par le vice-roi et chargée de représenter la France à l’inauguration du canal de l'isthme de Suez. Du voyage en Égypte il a rapporté un assez volumineux cahier de notes prises au courant des impressions. Ces notes, qui m'ont été confiées par la famille, présentent, par la justesse et la sincérité d’observation, un très vif intérêt ; j'y reviendrai bientôt. Il avait été nommé officier de la

Légion d’honneur en 1869. Ajoutons qu’il lit presque constamment partie du jury de peinture des expositions, et qu’il y prit une autorité très remarquée.

Fromentin n’était pas de l’Institut î Ceci ne paraîtra pas une trop mauvaise marque si Ton songe que Delacroix en fut à grand’peine, et sur le tard, que ni Corot, ni Decamps, ni Millet, ni Daubigny, ni même le plus grand des paysagistes passés, présents... et futurs, Théodore Rousseau, n'en furent jugés dignes. Un jour cependant il songea à ses titres littéraires. En 1876, ayant mis la dernière main, après une tournée qu'il fit dans les Pays-Bas, à son retentissant et étonnant volume des Maîtres d'autrefois , auquel s’ajoutaient le Sahara, le Sahel et le roman de Dominique, publié, en 1 862, dans la Revue des Deux Mondes, il se présenta à l’Académie française. Chose rare, il emporta 14 voix au premier tour. Il allait avoir ce singulier honneur, étant peintre, d’entrer dans la noble compagnie par la porte littéraire, lorsque la mort vint le surprendre brusquement.

Je n’ai pas à rappeler l'émotion qu’a soulevée cette mort si inattendue. Elle a été profonde pour le public, cruelle pour les amis, vraiment douloureuse pour tous ceux, — et ils étaient nombreux, — que cette nature exquise avait touchés de sa grâce communicative. L'exposition posthume de l'École des Beaux-Arts a permis de mesurer l'étendue de ce nouveau vide dans l’art contemporain. La France a perdu un artiste enchanteur, un écrivain du premier rang; l’Algérie a vu disparaître son peintre, son poète, nous dirons même son inventeur, car, en 1846, bien peu se souciaient des beautés pittoresques de

LA BIOGRAPHIE

cet admirable pays. Fromentin, hélas! est mort dans la lorce de 1 âge, dans la pleine maturité d’un talent dont l’automne nous réservait sans doute plus d’une surprise, plus d’un enseignement. Il n'avait pas cinquante-six ans!

11 était parti de Paris le dimanche 17 août au soir pour aller passer, suivant son habitude, ses vacances à Saint-Maurice. Quoique rien ne pût faire prévoir une fin si prochaine, il était visiblement fatigué; sa constitution était minée par la fièvre intérieure de son âme, par une continuelle et excessive tension de travail. Vers le 20, il lui vint un petit bouton à la lèvre qui ne donna d'abord aucune inquiétude, puis qui, prenant la forme d'un anthrax charbonneux, occasionna, le 24, un premier et violent accès de fièvre, suivi d’un calme relatif. Le 26, dans la soirée, un second accès d’une violence inouïe consuma ce qui lui restait de forces. Il s’éteignit doucement le lendemain matin, à neuf heures, comme une lampe privée d’huile, l’esprit vaguement bercé par une dernière pensée pour son art, avec la consolation de mourir entouré de tous ceux qu’il aimait.

Avant que les linéaments de cette figure si individuelle ne s'estompent dans mon souvenir, je voudrais en fixer les traits principaux. Un passage d’une lettre de George Sand, adressée à M. Jules Claretie, nous en donnera l’esquisse. — « Eugène Fromentin est petit et délicatement constitué. Sa figure est saisissante d’expression, ses yeux sont magnifiques. Sa conversation est comme sa peinture et comme ses écrits, brillante et forte, solide, colorée, pleine. On l’écouterait toute la vie. 11 jouit d'une considé-

ration méritée, sa vie étant, comme son esprit, un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction. 11 a des amis sérieux, dévoués, une famille charmante. Heureux ceux qui peuvent vivre dans l'intimité de cet homme exquis à tous égards! Voilà ce que vous pouvez affirmer en toute sûreté de conscience et de jugement. « — Les deux grands artistes en style s’estimaient et s’ainiaient réciproquement. Fromentin était des intimes de Mme Sand, et nous retrouverons dans la suite de ce travail les lettres si finement ciselées qu’il lui adressait à Nohant. La femme avait bien su juger l’homme. Le portrait qu'elle a tracé n'est qu'une indication, mais d’une exactitude incisive; il va droit aux caractères généraux : le feu inoubliable du regard, le charme de la conversation. Le Fromentin extérieur est tout entier dans ces deux choses.

Sa taille, qu’il tenait très droite, était, en effet, audessous de la moyenne; sa constitution était restée frêle. 11 avait toujours été maigre et sa maigreur s’était encore accentuée dans les derniers temps. L’ensemble de sa personne était souverainement distingué d’allures; la main était fine, nerveuse, pleine de vie et d’esprit dans le mouvement. Fromentin avait le type brun. La tète, qui concentrait tout d’abord l'attention de ceux qui l'abordaient pour la première fois, avait un caractère très remarquable. La barbe, — je parle au moment oû je l’ai connu, — était rare, grisonnante, comme celle d’un ascète; le front, entièrement chauve, était plutôt aigu que large; le nez, recourbé et mince. Les yeux, grands, même un peu dilatés, très noirs, très brillants, en même temps que veloutés, inter-

LA BIOGRAPHIE

rogateurs, d’un éclat et d'une expression parfois surprenants, ajoutaient à ce caractère ascétique. Le regard chez lui était admirable; il était le flambeau constamment allumé de son être; comme celui de la gazelle, il semblait avoir gardé le reflet incandescent du soleil du sud. Son visage, brûlé par une sorte d’ardeur intérieure, avait pris peu à peu quelque chose du cuit et de l'émacié des races du désert. Drapé d’un burnous de laine blanche, on eût pu le prendre pour un caïd des Zibans en tournée à Paris. J’ai toujours été frappé de cette empreinte indélébile qu’avait laissée sur lui le climat africain. De même sa parole. Sa voix, qui savait si bien suivre les sinuosités capricieuses de sa causerie, était musicale, vibrante, avec des douceurs caressantes qui la rendaient irrésistible; elle avait je ne sais quoi du charme subtil des idiomes de l’Orient. Fromentin, qui d’habitude repliait et concentrait sa pensée sur elle-même, était dans l’intimité, dans les moments d’abandon et de repos, le causeur le plus séduisant qui se pût voir. Il avait, en quelque sorte, le feu, la verve imagée et mordante, la fantaisie ailée de l’improvisateur arabe. Je me souviens d’avoir entendu l'un de ces improvisateurs sous l'arcade mauresque de la vieille porte Djebbia, à Constantine; je ne comprenais point ce qu’il disait, qui devait être fort intéressant, à voir l'attention silencieuse des auditeurs, mais je prenais le plaisir le plus vif à suivre ses gestes à la fois sobres et expressifs, l'éloquence de tout son visage et à étudier le jeu incessant de son regard; j’écoutais avec délices la musique de sa voix. Je pensai à l'improvisateur de la porte Djebbia lorsque

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