‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 31 sur 46 · ÉTUDE D’ARABE A CHEVAL · texte numérisé non relu

ÉTUDE D’ARABE A CHEVAL

(Fac-similé d’un dessin d’Eugène Fromentin.)

L’ÉCRIVAIN

choses extérieures, et, sans y mettre plus de soin, les traduit avec un sentiment plus ardent de leur richesse, de leur éclat, de leur intérêt dans le tableau. Chez lui, le luxe est extrême; joailleries, orfèvreries, perles, émeraudes, rubis, on sent partout les matières, les gemmes, les broderies, les métaux précieux. Quand le Van Eyck est beau, — et celui de Bruges sous ce rapport est admirable, — on dirait une de ces étoffes de couleurs et de tissus divers, dont la trame est d’or. L’or se sent partout, même quand on ne le voit pas. Quand il apparaît, c’est le luxe extrême et la broderie étincelante du tableau. Quand il se déguise, il est encore dessous, pour enrichir le ton et lui donner je ne sais quoi de plus opulent et de plus précieux. Van Eyck aime plus les étoffes rares; il les rend mieux, il en donne une idée plus belle. Un tapis d’Orient posé par Van Eyck sous les pieds de ses madones rappelle mieux un beau tapis. Quand il peint un marbre, il est plus près d’un marbre, et, quand il fait miroiter entre deux colonnes sombres les petits vitraux lenticulaires de ses chapelles, c’est le parfait trompe-l’œil.

Chez l’autre, le grand et tendre Memling, même puissance de tons, même éclat, avec moins d’ardeur et moins de vérité. Je ne sais pas si, même dans ce chef-d’œuvre de la Sainte Catherine, qui de tous points est merveilleux, il est aussi soutenu de couleur que son grand émule. Dans tous les cas, ce n’est pas tout à fait le même genre d’éclat, ni la même manière sombre, forte et toujours égale d’emplir une toile de couleurs richesd

En revanche, il a déjà, par places, des souplesses que Van Eyck n’a pas. Il a des demi-teintes exquises, et des différences de clair et de sourd entre les figures principales et les secondaires. La figure de saint Jean et celle du donataire, par leurs qualités d’enveloppe, avec le voile qui les amortit, indiquent déjà un pas en avant sur la madone de l’Académie et un pas décisif sur l’admirable triptyque de Gand. Belles têtes, veloutées, modelées autant qu’il est possible, rendues au plus près/et tout cela dans le clair-obscur. La couleur même de leurs vêtements, l’un grenat foncé, l’autre rouge un peu étoffé, révèle un art nouveau de composer le ton vu dans l’ombre. Il y a là des sensations plus délicates et des combinaisons de palette inconnues jusque-là.

Le travail de la main n’est pas très différent. Partout où le scn-

timent le soutient, l’anime et l’oblige à vivement affirmer, Memling est aussi ferme que Van Eyck. Quand il attache moins d’importance aux choses, la main de l’orfèvre et du nielleur se sent moins, non pas qu’il y ait chez lui, nulle part, ni faiblesse ni négligence. L’ouvrier est toujours excellent, seulement il s’intéresse un peu plus ou un peu moins, et chez lui la nature vivante est plus étudiée que la nature morte. Les tètes et les mains, c’est là qu’il s’applique et qu’il est unique.

En effet, dès qu’on les compare, au point de vue du sentiment, il n'y a pour ainsi dire plus rien de commun entre eux.

C’est là que les deux genres se séparent et s’affirment, chacun dans le sens exact de sa nature. Un monde les sépare.

L’un voit avec son œil, l’autre avec son esprit; l’un copie et imite, l’autre transfigure; l’un reproduit à peu près les types humains qu’il avait sous les yeux, l’autre rêve en regardant la nature, imagine en la traduisant, et crée un type viril et surtout un type féminin, qui sont l’un et l’autre inoubliables. Ce sont des hommes et ce sont des femmes, seulement vus comme il les aime, et selon les préférences exquises d’une âme tout entière tournée vers la grâce, la noblesse et la beauté.

Quoi de plus réel et quoi de plus idéal! Nulle incertitude sur l’époque, sur la race, sur la classe sociale auxquelles il emprunte ses femmes délicates, blondes, fines et charmantes. Ses saintes sont des grandes dames ou des princesses de son temps. Elles en ont la grâce, l’élégance, les fines attaches, les mains blanches et oisives, le joli visage épuré, et cette façon toute personnelle de porter leurs somptueux habits et de cacher leurs soyeux cheveux blonds sous le demivoile de gaze et sous le fin diadème d’or et de perles. Elles tiennent un livre d’heures et le lisent comme une femme attentive et sérieuse, surprise en grave lecture dans son oratoire. Droites, minces, serrées dans le corps de leurs robes. Un joli geste, une jolie pose, un joli cou blanc, lisse, un peu haut, et quel délicieux visage, avec les yeux baissés sous les hauts sourcils, un peu plus épais à l’angle des yeux, s’évanouissant vers les tempes!

Et si des notes nous revenons au livre, nous nous

L’ÉCRIVAIN

reposerons sur cette délicieuse conclusion, qui s’exhale comme un soupir : « Imaginez, au milieu des horreurs du siècle, un lieu privilégié, une sorte de retraite angélique, idéalement silencieuse et fermée, où les passions se taisent, où les troubles cessent, où l’on prie, où l’on adore, où tout se transfigure, laideurs physiques, laideurs morales, où naissent des sentiments nouveaux, où poussent comme des lis des ingénuités, des douceurs, une mansuétude surnaturelle, et vous aurez une idée de l’âme unique de Memling et du miracle qu’il opère en ses tableaux. »

Le développement que j’ai donné à mon analyse des Maîtres d autrefois marque assez mon estime pour cet ouvrage d’une valeur si personnelle. Je suis donc à l’aise pour tempérer mes éloges par une légère critique. Beaucoup de pages comptent, sans conteste, parmi les meilleures de Fromentin, par suite parmi les plus remarquables de la littérature contemporaine; mais, dans son ensemble, le style des Maîtres d autrefois est d'une coulée moins unie que celui du Sahel et surtout du Sahara ; il a des allures un peu plus précieuses, des élégances plus voulues, des tournures plus coupées. Si quelque influence particulière s’y révèle, c’est celle de Sainte-Beuve, le grand maître en style de critique. La manière de Fromentin dans les deux volumes d’Algérie était si particulièrement pure, qu’on se prend à regretter que la nouveauté d’un sujet plein d’embûches et de complications lui ait apporté des exigences nouvelles, et que la logique de son esprit l'ait

conduit à mettre exactement à l’unisson ses moyens d’expression avec les idées à exprimer. Libre d’ailleurs à qui voudra de tenir ce semblant d’imperfection pour un mérite de plus.

Fromentin ne fit

I l me reste à dire quelques mots de deux fragments inédits :

Y Ile de Ré et le Voyage en Égypte.

La proximité de File de Ré avec la Rochelle et avec Saint- Maurice avait donné à Fromentin l’idée d’écrire une sorte d'étude pittoresque, géographique et statistique sur ce petit pays, fort peu connu, quoiqu’il soit à quelques minutes de la côte vendéenne, et cependant bien digne d'être étudié, en raison même des caractères originaux et des coutumes de sa population, que l’esquisse de ce travail qu’il

voulait adresser sous forme de lettre au directeur de la Revue des Deux Mondes, et n’en rédigea que les premières pages. Le manuscrit porte la date de 1862. J’ignore la raison qui détourna Fromentin d’une besogne que ses séjours répétés à Saint-Maurice rendaient doublement intéressante et facile.

Le T oyage en Egypte est beaucoup plus important. Ce ne sont que des notes prises au jour le jour, et, pour ainsi dire, heure par heure, des notes de peintre, pendant la tournée qu’il lit en octobre, novembre et décembre 1879, comme invité aux fêtes d’inauguration du canal de l’isthme de Suez.

Que ces temps sont déjà loin de nous! La France 11e semblait vivre alors que de spectacles et de plaisirs. L’élite intellectuelle de Paris s’en allait un jour, aux frais du vice-roi, assister à cette grande première de la science, où notre pays tenait le premier rôle. Les invitations avaient été lancées à profusion, non seulement en France, mais aussi, quoique en moindre nombre, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Autriche, même en Amérique et jusqu’en Australie. Ce fut une caravane, une cohue, une invasion dont la vieille Égypte conservera longtemps l’étonnement. Fromentin était de droit au nombre des élus. 11 partit de Marseille le 9 octobre et n’y revint que le 6 décembre. Son carnet 11e le quitta pas pendant toute la durée d’un voyage qu’il avait accepté comme un délassement et comme une précieuse occasion d’apprendre, mais qui ne fut, en somme, cela perce à chaque page, qu’une bousculade fatigante et ahurissante; il y consigna

L'ÉCRIVAIN

ses impressions journalières avec ce soin d'artiste qu'il mettait dans les plus petites choses. Les notes de Fromentin ont toujours un caractère de précision et de sincérité qui leur donne une valeur à part. Je publie, en appendice, tout le cahier des Notes sur l’Égypte et le fragment de X Ile de Ré , qui m'ont été si obligeamment communiqués par Mmc Fromentin. Je ne veux donner ici que deux ou trois fragments qui en feront apprécier l'intérêt.

Le peintre de l’Algérie a-t-il dessiné quelque chose de plus fin que ce coucher de soleil sur le Nil, près de Minieh ?

Coucher du soleil et soirée uniques, à ne jamais oublier. Le lieu semblait choisi pour un pareil spectacle. Le Nil immense et calme comme on le voit rarement, un vrai miroir de trois ou quatre mille mètres, la côte libyque à peine visible au-dessus du fleuve, un petit village empanaché de dattiers, derrière lequel le soleil tombait. Point de rouge ardent. A droite et à gauche base violâtre. Palmiers bleus, outremer noirâtre; ligne insaisissable d’horizon, outremer cendré et eaux bitumineuses blanches, un argent sali. Les reflets très nets, bitume et bleu. Silhouette précise.

L’illumination qui a suivi le départ du soleil a été extraordinaire, et pendant un quart d’heure, elle a rempli juste la moitié de l’horizon céleste, du nord au sud. Jusqu’à la hauteur de Vénus, ce n’était qu’un feu, dans une limpidité sans pareille. Le Nil reproduisait exactement, presque aussi clair, quelquefois en plus clair, cette

pendant qu’à l’opposé la nuit grise et fumeuse avançait pour lui disputer le ciel. Toute la mythologie, toutes les adorations asiatiques, toutes les terreurs inspirées par la nuit, l’amour du soleil, roi du monde, la douleur de le voir mourir, de le voir renaître demain dans Horus, la lutte éternelle, et chaque jour renouvelée, d’Osiris contre Typhon : nous avons eu tout cela sous les yeux. Enfin la nuit a triomphé, mais la lutte avait été longue. L’or en s’éteignant s’est changé en feu, puis en rouge, puis en pourpre sombre. Le cercle

flamboyant s’est retiré. Trois quarts d'heure après, ce n’était plus qu’un disque étroit de tous les côtés pressé par les ténèbres et comme un souvenir lointain du jour. La nuit, la vraie nuit, a fini par atteindre l’Occident lui-même. En levant les yeux, je me suis aperçu que Vénus n’était plus seule. Toutes les constellations étaient allumées.

Il y avait de longues lignes minces et sombres, des îlots pas tout à fait submergés qui se dessinaient en noir profond sur le champ des eaux ardentes; une ou deux barques sans voile, car l’air était mort, battaient au loin le Nil de leurs lourds avirons. Des pélicans rasaient le fleuve d’un vol lent. Une seule lumière à fleur d’eau dans cet immense horizon, vaste comme un bras de mer. Lever de la lune à 7 heures 1/2, déjà diminuée, rouge et plus orangée, — puis comme un globe d’or....

Quoi de plus fin que cette vue de Girgeh ?

Matinée très fraiche, avec vent du nord, lumière aigre, le Nil agité. Girgeh occupe un tournant du fleuve. Elle est orientée sud-est et collée, pour ainsi dire, face à la chaîne arabique, qui plonge sa haute falaise de pierre dans le Nil, assez étroit sur ce point. Promenade autour de la ville, par l’enceinte extérieure, presque déserte. Des chiens errants dans de grands espaces abandonnés; des oiseaux en multitude, éperviers, corneilles, hérons blancs filant vers les étangs. Les grands pigeonniers blancs avec leurs perchoirs chargés de pigeons, lilas ardoisé à gorge azurée, verte. Des tourbillons s’échappent des perchoirs, font un ou deux vols éperdus dans le ciel bleu, s'épanouissent en gerbes autour des palmiers voisins; on les voit de loin comme un essaim de moucherons. — Les éperviers continuent leur ronde avec leurs piaulements très doux. Les routes sont sans poussière; la terre, encore humectée de la rosée de la nuit, est plus brune. Les bergeronnettes s’y promènent avec leur fin corsage argenté, leur marche sautillante, leur petit cri que j’ai tant écouté ailleurs.

Les oiseaux voyageurs ont ceci de charmant : ils transportent avec eux les souvenirs vivants de bien des pays divers. Je les retrouve ici, oü je n’imaginais pas les voir; c’est notre occident, nos automnes,

L’ÉCRIVAIN

les guérets, les prés sous la gelée blanche, toutes les matinées d'octobre. Là-bas, ce sera Girgeh, Thèbes, Assouan, tout le cours du Nil. Un fellah expatrié leur dirait : « Soyez les bienvenus ». A mille lieues de mon pays, je leur dis : « Bonjour; soyez les bienvenus ».

De plus lumineux et de plus coloré que ce croquis des Tombeaux des Mamelucks ?

Le vieux Caire confine au désert. — - En deux pas, on a quitté l’ombre de ses ruelles pour déboucher dans le soleil et dans la poussière des décombres. Pas de transition : quelques masures ruinées, quelques vieux fours à briques, et puis les mamelons désolés, sans une herbe, sans autres cailloux que des débris bien ou mal pulvérisés succédant l’un à l’autre, des sentiers battus par le pas des animaux ou des voyageurs, incessamment piétinés, aussi recouverts et nivelés par la poussière en mouvement. On circule à travers ces mornes monticules; on a devant soi, beaucoup au-dessus, la chaîne escarpée de Mokattam qui continue vers le midi, et on soupçonne, entre ce dernier rempart lointain et la zone torride qu’on escalade, une assez large vallée : c’est la vallée des Mamelucks.

On y arrive par un chemin plus large, dur au pas, une légère couche de sable ou de terre sablonneuse sur de la pierre. La couche sonore est à fleur de sol. Très bel aspect de la vallée. C’est autre chose que la vallée des Kalifes, à laquelle elle fait suite.

Peu de monuments saillants, sauf une mosquée isolée, à l’extrémité de la nécropole, et en marquant l’entrée du côté du désert; mais le Mokattam est superbe. L’étendue de l’horizon est immense, et la dernière, l’extrême ligne cendrée, filée comme à la règle, à la base du ciel, et si finement lavée d’une teinte d’opale, donne une première idée charmante de cette chose grave, solennelle, monotone souvent, redoutable quelquefois, jamais ennuyeuse, qu'on appelle le Désert. C’est ainsi que je l’ai vu partout apparaître de très loin, entre des collines de sables fauves, ou de terre très claire, aplati, infini, et n’ayant d’autre couleur que la couleur idéale de la distance, de la solitude et de la lumière.

Les Tombeaux des Mamelucks sont un immense cimetière ou

Page 1