‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 32 sur 46 · K U ( Ë N K F ROM K X T J N · texte numérisé non relu

K U ( Ë N K F ROM K X T J N

plutôt une grande ville funéraire avec ses ruelles sinueuses, compliquées, d’un nombre indéfini, et ses maisons basses, sans fenêtres, et avec une seule porte de bois brut, qui ne sont pas autre chose que des sépultures de famille. Quelques-unes sur des coupoles; un petit nombre, beaucoup plus monumentales, ont la forme et l’importance d’une chapelle. Tous les espaces non construits sont occupés par des tombes sans enceintes. l)e loin on dirait une ville construite irrégulièrement parmi des tombeaux. Quand on s’approche, on comprend que tout ce qui est là appartient aux morts, que cette grande vallée est pour tous, grands ou petits, le champ du repos; et qu’il n’y a, comme dans notre Occident, que des différences de rang et de fortune entre ceux qui l’habitent.

Personne dans cette singulière ville. A peine quelques maçons qui construisent le mur d’une enceinte nouvelle, ou la famille de quelques gardiens : — un enfant, une femme accroupie, par hasard, au beau milieu des routes vides, et ou ne passent que des enterrements. Un silence extraordinaire emplit d'un bout à l’autre cette vallée, ou les bruits du Caire ne parviennent même pas; et la lumière qui ruisselle à travers ces rues sans ombre, et rejaillit sur les murs dont beaucoup sont crépis, sur les coupoles blanchâtres, sur les tombes toujours passées au lait de chaux, cette lumière égale, sans brisure, sans obstacle à sa diffusion, forme peut-être le morceau le plus éclatant dans sa douceur qu’il y ait dans le panorama du Caire, Du reste, le tableau, comme vue d’ensemble, est merveilleux.

Fromentin avait voulu certainement tirer parti de ce voyage en Égypte. Il nous le dit lui-même dans une de ses notes :

Je voudrais donner des choses que je vois une idée simple, claire et vraie, émouvoir avec le souvenir de ce qui m’a ému, laisser le lecteur indifférent pour ce qui ne m’a pas intéressé moi-même, ne rien grandir à plaisir, et, me tenant toujours dans la mesure des choses, les rappeler à ceux qui les connaissent, les rendre sensibles et, pour ainsi dire, les faire revivre à l’esprit comme aux yeux de ceux qui les ignorent.

L'ÉCRIVAIN

Cette série de croquis rapides, de peintures inachevées, faites en courant, ne seront pas un livre; elles n’en sauraient avoir l’unité. L’élément humain en sera fatalement absent. J’aurai entendu tout ce qui se dit et se crie dans le tumulte des villes égyptiennes, sans en comprendre l’idée ni le sens.

Deux choses, qu'il n’avait pas prévues, lui firent abandonner ce projet en éteignant peu à peu la conviction enthousiaste des premiers jours : les ennuis de cette vie en

commun et un accès de fièvre violent qui le prit dans la *

haute Egypte et le mit à bas jusqu’à son retour au Caire. Pendant toute la durée de la fièvre les notes sont trop sommaires et par suite insuffisantes pour servir de fond à un travail ultérieur. Le Voyage en Égypte resta donc à l’état d’esquisse. Le peintre utilisa seul les souvenirs que l’écrivain avait fixés. Telles qu’elles sont cependant, les notes de Fromentin, dans leur concision, nous donnent encore la peinture la plus juste que nous ayons de certains aspects de la vallée du Nil.

Je suis arrivé au terme de cette étude.

Par l’âme, par l’émotion, par le sentiment, Fromentin se sépare nettement de l’école purement pittoresque. Ses qualités de tendresse et de sensibilité le rangent à côté des Renan et des Sand ; ses vertus d’écrivain en font un classique, un maître de vraie tradition française, gardant la mesure dans l’expression, poursuivant l’élégance de la forme travaillée, mais non maniérée, la sobriété de l'épithète, la délicatesse des nuances, avivant, par la variété des juxtapositions, une trame serrée, un dessin plein de

relief, des pensées fines ou profondes, toujours riches et nombreuses. Fromentin est un puriste; il adore les maîtres du xvii* siècle et les anciens; comme eux, il a de ces mots simples qui gravent, sous un jet de lumière, l'accent particulier des hommes et des choses. La plume à la main, il n'est pas seulement un peintre sans rival, il est un penseur ingénieux, alerte et nerveux, un observateur incomparable.

Fromentin se place entre George Sand, Théophile Gautier, Mérimée et Renan, parmi les plus purs écrivains de prose de la génération qui disparaît.

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