ALEXANDRIE — LE CAIRE
Octobre — Novembre.
De Paris à Assouan.
Départ de Paris le 7 octobre, jeudi.
Départ de Marseille le 9, à six heures du soir. Sur le Mœris.
Beau temps, mer douce, gaieté à bord, très
1. Je publie le manuscrit dans son intégrité. J’ai cru seulement devoir remplacer par des points quelques noms propres et quelques passages ayant trait aux personnes. Il y a de certaines franchises que Fromentin pouvait mettre dans ses notes, mais qu’il n’eût certainement pas publiées. (L. G.)
grand navire, encombrement. Six dans la même cabine. Nuit agitée, beaucoup de malades. Plaintes lamentables de notre voisine, M"1C L. C..., appelant vainement la femme de chambre. Personne ne dort.
Visages très sérieux au réveil.
Personnel exceptionnel. Outre les Français, les Prussiens avec le grand Lepsius, dit le profanateur et le ravageur , peutêtre à tort, des Espagnols, des Suédois, quelques femmes dont deux nous accompagneront sur le Nil, Mme Nubar et sa fille, délicieuse femme asiatique de trente-cinq ans, vieillie, souffrante, amaigrie, charmante. Les de Lesseps fils et belle-fille.
Dans le milieu du jour, on aperçoit la Corse c’est le dimanche). Hautes montagnes de l’intérieur de Pile ; la plus élevée dans les nuages. Nous approchons de l'ile. Détroit de Bonifacio. Nous passons par les petites bouches entre une série d’ilots très rapprochés. La Maddalena, Caprera , on nous montre assez loin dans la petite île, sur des mamelons pelés, une maison de forme blanche, qu’on dit être celle de Garibaldi. Troupeau de vaches près d’une sorte de poste de douaniers sur la grande île.
A ce point-là, nous touchons pour ainsi dire à la Sardaigne. Côtes élevées, grandes montagnes escarpées, déchirées, séparées par de larges vallées, et d’étage en étage et de plan en plan se rattachant à d’imposants sommets vers le centre de l'ile. Aspect sauvage, désolé, désert. Le climat doit être dur, le vent âpre; la mer est bleue, sombre, hérissée d’écume.
La quantité d’écueils qu’on voit, ceux qu’on devine, ajoutaient à l’air terrible de ces côtes où tout échouage est la perte certaine. Au loin à gauche, dans les grandes bouches, on voit la passe où s’est perdue la Sémillante. A l’extrémité de l’ile, énormes falaises perpendiculaires. Aucune côte, vue de la mer, ne m’a paru moins hospitalière et moins attirante. Le soleil tombe en arrière de nous, nous sortons des bouches, le vent mollit.
a nuit vient.
FRAGMENTS INÉDITS
Le 11, lundi. — La mer. Vers trois heures, les premières Lipari à l’horizon. Cônes élevés sortant de la mer comme des écueils noirs et pointus. Vers cinq heures, à gauche, à toute distance, on nous montre le Stromboli; pas de fumée visible. Nous sommes en retard et n’entrerons à Messine qu’en pleine nuit. Journée douce à bord, la meilleure, peu de tangage, pas de roulis, on écrit. Vers deux heures du matin, le bateau stoppe et lâche sa vapeur.
L’immobilité subite nous réveille. Nous sommes dans le port de Messine. Une longue ligne de quais, bordés de maisons régulières, éclairés au gaz. La ville monte en amphithéâtre, on y distingue quelques lumières. Ceinture de montagnes. La Calabre et la Sicile se touchent. Nous sommes enfermés entre les deux terres comme dans un vaste bassin creusé de main d’homme. Une douzaine de canots siciliens nous accostent et s’empilent au pied de l’échelle. Ce sont des marchands de coraux et de verroteries, on les empêche de monter à bord du bateau. Aux lueurs des lanternes de papier qui les éclairent, nous les voyons s’agiter, offrir leurs marchandises, et manœuvrer pour se disputer le pied de l’échelle. Amas de coraux que je prends d’abord pour des oranges. J’achète des raisins détestables, quatre pour trois francs. Nous partons à trois heures.
Le 12. — A cinq heures et demie, on est sur le pont. La Sicile s’éloigne. Nous longeons d’assez près pour bien voir la côte italienne de Calabre; le soleil se lève, l’éclaire et la modèle.
Montagnes mamelonnées, pierreuses, absolument arides, d’aspect africain. Toute une flottille de navires entrant à pleines voiles dans le canal.
L’Etna en vue, mais très enveloppé de nuages. A huit heures, il se découvre. Immense cône, chargé de neiges. Au centre, des sinuosités noirâtres; au sommet, en arrière, un bloc rocheux, de couleur sombre. A onze heures, on l’aperçoit encore.
Le cap degli Anni extrémité de la Péninsule.
L’Italie disparaît, journée de pleine mer. Par le travers du golfe de Tarente, la mer augmente, le vent est à l’est, parfois sud-est, vent debout, les courants nous retardent. Le navire tangue, mer forte, rencontre du paquebot le Saïd. Ciel couvert, vent froid, un grain, quelques gouttes de pluie sur la tente. C’est triste, on dirait la Baltique.
Le i3. — En mer. Même vent froid, même ciel voilé, mer dure; encore des malades. Soirée encore plus triste, le vent saute au grand nord-est, il arrive droit de l’Archipel, enfile le canal qui sépare Cerigo de Candie, et nous prend en flanc. Gros roulis qui ferait des ravages à bord, si déjà on n’avait le pied marin.
La brise est si forte et de température si aigre, qu’on tend des toiles au-dessus des bastingages pour nous faire des abris.
Le séjour de la dunette est pénible le jour, impossible le soir. On se pelotonne aux portes du grand salon, autour du petit couple de M",e Nubar. Les Allemands et les savants sont pour la plupart intrépides.
Nous gagnons Candie, qui commence à nous abriter vers onze heures du soir. La mer et le vent mollissent.
Le 14. — En mer. La Crète en vue vers neuf heures. Le temps est meilleur; et puis c’est la dernière journée de mer. Arriverons-nous le soir à Alexandrie ? à quelle heure ?
Aurons-nous à croiser devant le port jusqu’au lendemain matin ?
Au point de midi, la question n’est plus douteuse. Nous avons encore de vingt-deux à vingt-quatre heures de route.
L’air est plus tiède, plus de malades.
Le i5. — Dès le matin sept heures et demie, sous un ciel clair, par un beau soleil, à l’horizon sud-est, on voit quelque chose
FRAGMENTS INÉDITS
au-dessus de la mer. On dit que ce sont des arbres, des palmiers bien entendu. Les taches se rapprochent, se précisent, une côte basse apparaît. Une heure après, toute la côte lybique et toute Alexandrie étaient en vue. Grands navires de guerre, une citadelle, le phare, au delà, colonne de Pompée. A droite, une côte ardente, avec un fort qui la termine; on y voit des dromadaires. Les premiers points aperçus étaient la mâture et les vergues supérieures des vaisseaux.
Arrivée de M. de Lesseps dans un canot à vapeur.
Entrée dans le port. C’est très beau de mouvement, de vie, de couleur, d’éclat, de lumière. Agréable sensation de la marche sur des eaux calmes. Grande satisfaction mêlée du plaisir de voir et de se sentir en sûreté, d’atteindre un but, payé par six jours d’ennuis, de se savoir en Égypte.
Alexandrie. — ■ Ville composite. Vrai lieu de transit, aspect de colonie, c’est-à-dire résidence d’étrangers au sol. Morceaux de remparts, très beaux, très beaux.
Boulevards extérieurs. Première physionomie proprement égyptienne; les premiers fellahs qu’on voit frappent beaucoup, et le premier convoi de dromadaires avec qui je renouvelle connaissance me fait battre le cœur.
Nous sortons du quartier franc et visitons les quartiers arabes: c’est déjà très curieux; quand on a vu le Caire, ce n’est plus rien.
Dispute au marché aux fruits. Une femme, vraie lionne en colère. Rien de plus fauve, de plus rauque, de plus terrible. Mâchoire effrayante, flamme des yeux, gestes formidables, et toujours la même exaspération et les mêmes imprécations pendant un quart d’heure, toujours sans fatigue, avec des redoublements à ne pas y croire. Sa compagne, longue, mince, muette, strictement voilée, habillée de crêpe sombre, coiffée de noir, et le crâne tout enveloppé des chaînettes d’argent qui moulaient sa jolie tête (était-elle jolie ?). Par un geste de son bras gauche nu, orné d’argent, et de sa main à paume orangée, sans dire un mot,
sans bouger, elle appuyait son menton et attendait que son enragée amie eût épuisé sa colère.
Enfants ventrus mangés aux mouches.
Le 16. — Départ par le chemin de fer à huit heures.
Premier aspect de la basse Egypte. A droite, un désert de terre nue, coupé de grandes lagunes, incroyablement plat et rejoignant la mer. Mirages au loin. A gauche, cultures : cotons, ricins, douras, toute une activité agricole : hommes, enfants, femmes fellahs, très curieuses, avant qu’on ne s’y habitue. Oiseaux en quantité : hérons blancs (garde-bœufs), vanneaux armés, grands hérons gris, oiseaux de proie innombrables, moineaux, pigeons.
Premiers villages légèrement relevés sur l’horizon de la plaine. Constructions basses, trapues, de mode égyptien. Palmiers en bouquets, pigeonniers.
Le Caire.
Un quart d’heure avant d’arriver, à un tournant de la voie ferrée (il est deux heures, le soleil est en pleine ardeur, l’air en pleine incandescence), dans une brume grisâtre, on aperçoit les cônes rigides et de couleur tendre des deux ‘grandes Pyramides par-dessus de vastes étendues de verdure, au milieu desquelles, de place en place, on voit miroiter le Nil. A gauche et plus près, des minarets en flèches et des coupoles, dont la base est perdue dans la brume : c'est la citadelle. A gauche encore, un immense espace embrumé, où pointent des minarets en grand nombre : c’est la ville. A gauche encore, des verdures, une ou deux échappées sur des collines fauves. La ligne enflammée du désert arabique ferme l’horizon de l’est, se perd, se retrouve, se rattache à la chaîne escarpée du Mokkatam, qui domine tout le centre de ce vaste tableau, et vient mourir dans les lointains azurés du désert libyque, sans qu’on puisse, à pareille distance, s’apercevoir qu’une large vallée sépare les deux chaînes et que le grand fleuve passe au milieu.
FRAGMENTS INÉDITS