‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 35 sur 46 · E U G E N F. FROM E N T I X · texte numérisé non relu

E U G E N F. FROM E N T I X

Au milieu du fleuve, un îlot couvert de roseaux jaune et vert blanchâtre.

Le Nil s’élargit encore.

Les trois pyramides sont visibles depuis la base. Le désert autour et au delà. La trépidation du bateau est insupportable. Autre ilôt étroit et long chargé de canouches verts, frais. Nous remorquons d’abord une cange de provision. Derrière, la grande daliabieh de Mme Ch... ; elle est verte à tente grise, vergues vertes, bas du mât rouge, ocre pur.

Le soleil paraît. Le Nil du côté du Caire, au nord-ouest, est ocre de rue. Magnifique morceau de collines calcaires. Le bateau des Allemands marche en avant. Nous le rejoignons. Il remorque une grande cange. Toujours sur la rive droite, à l'horizon une ligne épaisse de dattiers, rideau dentelé de vapeurs grisâtres. Les canouches au soleil du vert le plus vif. Dernière et magnifique vue du Caire. La citadelle au fond, le désert, les tombeaux des Mameloucks, la haute chaîne des calcaires. Distance 12 kilomètres ; tout cela, cendre chaude, cendre pâle, cendre bleue.

Les nuages se dissipent. Il en reste un rideau sans épaisseur au nord. Au levant, de légers flocons; au sud, pas une trace. Le brouillard des horizons se dissipe à mesure. Les collines se muancent de gris, de jaune clair, de violet, de gris bleuâtre, arêtes vives. Au-dessous du soleil, bande ferme de dessin, de couleur neutre. Le large miroitement du Nil, sous le soleil, est éblouissant. Villages de fellahs, isolés sur des îlots, avec quelques palmiers, des sycomores.

A droite, un rideau de palmiers très voisin de nous. Troncs tout gris, sommets inclinés vers le sud, vert fade.

Grande force de tous les tons. Une voile de cange enlevée sur les fonds. Dans un espace libre entre le rideau de palmiers, petites pyramides d’Abou-Sir posées sur les mamelons du désert. Très loin dans la brume grise et rose, je les vois de ma cabine. Le rideau vert recommence. Neuf heures. Charmant

FRAGMENTS INÉDITS

village fellah inondé. Palmiers dans l’eau, nous les longeons à les toucher.

A gauche, nouvelle chaîne rocheuse plus voisine, très abrupte, très déchirée. Au-dessous, village bas dans des arbres noirs.

Encore la citadelle à l’extrémité de 1 horizon nord-ouest. L’horizon du sud est de toute lumière.

A droite, rive toute voisine plantée de petits mimosas. Nouveau morceau du Mokkatam. Carrière d’extraction des pyramides. Village de Tourah, nouveau village inondé. Dans l'est, au fond, sous la plus vive lumière, la ligne du désert. Ciel splendide, le Nil remué étincelant.

A droite, neuf heures trois quarts, village de Mitraïeneh. Memphis. On commence à découvrir la pyramide de Sakkara, au-dessus des dattiers, comme une tache grisâtre. Cône tronqué. Grande pyramide de Sakkara très visible.

Py ramides de Dachour, nombreuses, au-dessus d’un premier plan de roseaux et d’un rideau de fond de dattiers.

Le Nil, élargi de nouveau, coule entre le Mokattam qui continue et le rideau des dattiers. Toutes les pyramides sont en vue. Celles de Giseh vont disparaître. La vieille pyramide de Sakkara, droit à la hauteur du bateau; celles de Dachour se rapprochent. On ne voit plus rien du Caire.

Une heure. Toujours la longue fine et blonde chaîne des collines arabiques à gauche. A droite, la ligne verte se dégage et les trois dernières pyramides de Dachour sont en vue, à petite distance, pleinement éclairées.

Pas un nuage. Le ciel bleu tendre. Les eaux comme un champ labouré de glèbe fauve et roussàtre. Entre ces deux contrastes, soit la chaîne arabique marquant en jaune clair, soit la ligne verdâtre de dattiers. Là-dessus tout objet clair éclate en lumière, tout objet sombre et de premier plan prend un relief de couleur extraordinaire.

Notre flottille se compose de 4 vapeurs, 3 canges remorquées, 1 chaland.

Deux heures et demie. Rives plates. Une première zone de douras vert frais. Collines au delà jaune clair. Arête extrême de rochers gris violâtre à peine modelée. Buffles et bœufs au bord du Ilot. De place en place à Heur d’eau, petits villages limoneux, quatre ou cinq palmiers. Voilà pour la gauche.

Le ciel est incomparablement pur et moelleux, et tendre. Le Nil plus bourbeux que jamais. Chocolat clair. La dahabieh et le chaland, qui nous suivent, labourent cette boue grasse et écumeuse. Je n’ai jamais vu d’eau plus riche en fertilité, plus épaisse. Le long panache de nos fumées, rabattues par le vent d’ouest, court sur cette immensité, mobile et plate, et y fait des ombres. Les eaux au loin au nord, comme un champ labouré.

La chaîne arabique est plus plate et plus horizontale, et plus lumineuse, à mesure que le soleil descend à l’ouest. Figures sur la rive basse, habillées de noir et de blanc. Nouvel aspect de la basse Égypte, avec un encadrement lointain plus sévère.

Allons voir à gauche.

Encore des villages. Vastes cultures de douras inondés. Bœufs, buffles, fellahs à moitié cachés dans cette verdure éclatante. Petites bandes de hérons garde-bœufs. Peu d’oiseaux du reste, beaucoup moins que dans la haute Égypte.

Quatre heures. Base des verdures plus claire que les eaux. Oser cette couleur du fleuve; du chocolat modelé par des ombres bleuâtres; reflet du ciel plus clair que le ton local. Multitude de petites vagues écumeuses. Écume blanche, bitume et vert, très chaude.

La chaîne arabique mince, plus claire que tout, se colore en rose aux approches du soir. Le ciel fauve à l’horizon. La chaîne libyque, plus plate encore et plus éloignée, éclairée à i evers, gris lavande. Ligne intermédiaire et très basse; de petits ' i liages à jardins de dattiers. Couleur sombre et neutre, se dégradant du verdâtre au gris.

Jamais je n ai mieux observé la loi des couleurs compté-

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