L' INCENDIE
( Esquisse peinte appartenant à Mmc Fromentin) lmp A Quantm
m&sk-é
pi
Ctt
vuv 4c
FRAGMENTS INÉDITS
mcntaires. Partout où la végétation des roseaux tourne au jaune, les eaux voisines tournent au bleu.
Il est quatre heures, le soleil baisse ; l’orangé va entrer dans la composition des couleurs; les objets en contact deviennent violets. Se souvenir du soleil couchant admirable d’hier, audessus du village à moitié inondé de Boulaq.
Roseaux à panaches argentés. Pas d’oiseaux.
J’aurai dans l’esprit des lambeaux singuliers : beaucoup de leurs apparences, leur couleur, leur lumière, rien ou presque rien de leur forme, réalités inconsistantes, phénomènes sans corps; des rêves bien habillés.
Dromadaires gris clair dans des masses de roseaux argentés; au delà, le village en pleine lagune.
Une île bordée de mimosas. Les fellahs, montés sur les terrasses, nous regardent passer. Une barque nous croise, vent arrière, emportée par le courant. La grande aile blanche. Matelots tous en chemise brune de poil de chèvre, en turban blanc.
Dans sa largeur totale le Nil a plus d’une lieue; une mer. De plus en plus brun, surtout dans son contact immédiat avec le ciel. L’écart entre les deux est extrême. Un morceau de cette eau aperçue du bateau est invraisemblable. U oser !
Beau village au bord du flot. Tolga, plus sourd, plus sombre. Mince trait de verdure au pied. Derrière, la ligne arabique à mi-hauteur des dattiers.
Splendeur de la lumière. Quatre heures et demie. L’heure est admirable.
Le soleil se couche. Au sud-ouest, pyramide tronquée de Meydoun, pas étudiée. Plus mer que jamais, immenses lagunes semées d’îlots verts. Rares palmiers à l’extrême horizon. Longues volées d’oies sauvages. Le Nil tout gris. De l’étain fondu qu’on agiterait. Chaîne arabique violet pâle.
La dahabieh se remorque toute pâle et grise.
Le soleil disparaît derrière un village. Délicieuse silhouette
obscure. Vol d’oies sur la pourpre du soleil couchant; rouge et or sans excès, comme au Sahara.
Lever de la lune à sept heures et quart, en pleine nuit close, précédée par l’apparition brillante de toutes les étoiles. Extraordinaire éclat de Vénus. Large reflet de sa lumière dans le Nil.
Huit heures et demie. Nuit très peu humide. Presque tout le monde sur la dunette. Nous côtoyons un îlot de palmiers. Sur la rive opposée, dans la lointaine obscurité, parmi des palmiers qu’on devine, quatre ou cinq feux à fleur d’eau qu’on dit être les fanaux de vapeurs.
Nous devions mouiller à Beni-Souet, notre première station de charbon au coucher du soleil. Nous en sommes encore loin, car le courant est dur, et nous traînons deux choses lourdes, la dahabieh et le chaland.
A quelle heure y serons-nous? Tard, sans doute, si, contre les habitudes du fleuve, nous continuons de marcher de nuit. Les règlements l’interdisent. Il y a à cela de graves dangers. D’abord risque d’échouage, ce qui n’est rien sur ces fonds de boue; mais le risque beaucoup plus grave est de couler des barques ou des chalands des fellahs. — Ils n’ont pas de fanaux, se laissent aller au courant, s’endorment; un vapeur qui ne les voit, ni les réveille, les accoste et passe dessus. Un voyage de nuit fait par M. de L..., avec l’autorisati n spéciale du vice-roi, a, me dit-on, coûté la vie à beaucoup de pauvres gens.
e3 octobre, samedi.
Nuit en marche. A une heure, une petite alerte. La dahabieh de Mmes M... et le chaland se heurtent et menacent de se fracasser. Cris d’appel. Le vapeur stoppe. On remédie à l’accident.
A trois heures et demie, nous mouillons devant Beni-Souet. Je suis réveillé par la voix des chiens fellahs. Dans le silence on entend les cris d'oiseaux aquatiques.
Levé à cinq heures et demie; nous touchons au rivage.
FRAGMENTS INÉDITS
Bordure de mimosas. Matinée douce et charmante, pas une nuée. Visite à Beni-Souet, pendant qu’on répare un accident de la machine. Jolie petite ville posée sur le Nil même. Une chaussée de deux mètres l’empêche d’être inondée. Maisons basses, rues étroites, bazars. Beaux lebas entourant ce côté de la ville ; large espace, avant d’y arriver, de terrains limoneux, bruns foncés, sémés de flaques d’eau. Arbres arrondis et noirs. Population vêtue de couleurs sombres. Canges le long de la chaussée. Chevaux de cavalerie qu’on embarque. Joli groupe et joli motif de petit tableau. Alouettes huppées. Bergeronnettes voletant du fleuve à la chaussée, en grand nombre. Jardins plantés de bananiers, palmiers, une maisonnette au fond regardant le Nil; on serait bien là.
Huit heures, nous partons.
La rive opposée très éloignée, plate, basse, plantée irrégulièrement de palmiers.
Nous défilons devant Beni-Souet. Très joli développement de maisons basses, en mer à fleur d’eau, les autres relevées sur des falaises de limon, le tout compact, bien dessiné par les ombres. Gris uniforme doré par la lumière du matin. Quelques taches fauve clair ou blanc, comme une porte cintrée, ou encadrement de fenêtres, etc. Deux mosquées avec leurs minarets blanchâtres. Çà et là de gros sycomores ou des lebas, vert sombre, s’arrondissant en boule, mariés aux constructions ou les dominant. Quelques palmiers.
Le Nil tourne au sud-est. Les vapeurs qui nous précèdent y sont déjà engagés. Le vent est à l’ouest.
Neuf heures et demie. Temps magnifique, presque pas de vent.
Rives insignifiantes, basses, monotones. Rares villages.
La végétation diminue. Une dune onduleuse jaunâtre vient mourir dans le fleuve à gauche.
Que de peine pour écrire. Comme en chemin de fer, impossible de dessiner.
Le Nil beaucoup plus calme qu’hier, même couleur, seulement plus chargée de rellets du ciel, avec moins d’ombre, donc plus clair.
La cangc et son chaland sont toujours charmants de coloris et de richesse dans le sillage écumeux de notre grand vapeur.
Je continue d’écrire sur mes genoux, c’est encore ce qu’il y a de moins incommode.
La vie à bord est réglée ainsi : déjeuner à onze heures, dîner à six heures et demie après le soleil tout à fait couché, les dernières rougeurs éteintes, quand le ciel a déjà toutes ses étoiles. Un moment de veillée sur la plate-forme du roufle. On se couche de bonne heure. Mmes M... passent à l’heure du déjeuner de leur cange à notre bord ; elles y restent jusqu’au soir et ne rentrent chez elles que pour s’y coucher.
Une heure et demie. Aspect étrange des côtes de l’est. Falaises mamelonnées de calcaire jaunâtre ou de terre calcinée, plongeant dans le Nil. Huttes en forme de pylônes. Tombeaux sur un mamelon. Quelques chèvres immobiles. Quelques Arabes accroupis sous un soleil de plomb. De maigres palmiers au bord du Ilot. Vraie Thébaïde, ce qu’on a vu jusqu’à présent de plus désolé. Un grand vautour posé sur la rive. On lui envoie deux coups de fusil sans résultat.
Au delà de ces premières collines ravinées, qui me rappellent l’entrée du désert par Boghari, une seconde chaîne irrégulière, dentelée, fort en désordre. Sa couleur violâtre appuie la couleur ardente du premier plan et ménage un accord de toute délicatesse entre ce jaune brutal et le ciel bleu.
La rive libyque est différente, toujours basse, parfaitement régulière, et formée de trois lignes minces. Une ombre noirâtre au rivage, une zone de douras vert émeraude, un soupçon de la chaîne libyque, qui se confondrait presque avec le ciel, dont la couleur tendre s’y dissoudrait, sans les petites ombres fermes et bleuâtres qui en affirment la fine arête.
FRAGMENTS INÉDITS
Le Nil, roux mais très calme. Cinq ou six canges dans nos eaux.
La chaîne arabique continue de serrer le lieuve de très près.
Bois de mimosas et de petits palmiers, inondés. Vastes parties plates, d’un jaune soufre, entre le fleuve et la chaîne arabique. Deux ou trois figures et un troupeau noir, perdus dans ce désert.
Trois heures. Admirable morceau de la chaîne arabique. Pentes relevées jusqu’à un long plateau horizontal, finement dessiné par des ombres bleues.
La suite est un morceau extraordinaire. Carrières.
Température à trois heures et demie, 270 i’ à l’ombre au vent.
Buffles. Travailleurs dans les carrières. Un village au pied de cet effrayant pays. La falaise continue, tourne à l’est. La vallée du Nil s’élargit tout à coup démesurément. Longue langue de terre, hérissée de joncs, sur laquelle il y a des Arabes campés. Tentes noires, buffles, moutons, chevaux. Fellahs, juchés sur les éminences de Pilot, nous regardent passer. Derrière, le magnifique et haut horizon de la falaise rose. Entre les deux un petit bras du Nil, tout bleu, apparaît par intervalles. On y voit des canges à la voile.
Nous venons de raser la rive libyque à la toucher; cultures de douras, dromadaires, troupeaux, enfants au bord du fiot. Un village avec une grande usine. Le soleil direct inonde en plein la rive orientale. Le Nil devient bleu; moire de rousseurs très tendres. La lumière qui envahit l’espace est inexprimable. C’est admirable et accablant.
Quatre heures et demie. Le Nil est comme de l'huile, bleu blanc, d’une pâleur exquise à la base du ciel, gris rose au nordouest. Le plus beau ciel asiatique que nous ayons vu. Quelques nuages brillent sur le désert arabique. Nouveau village avec usine, reflété dans le Nil, tant il est calme (chose rare). A l'est, il est d’argent vert. Une moire. De moment en moment, l'eau
E U Ci E N E F ROMEN T I N.
s’aplanit. La voilà morte et immobile, plus claire que le ciel. Il n’y a plus que l’horizon de vaporeux.
Coucher du soleil et soirée uniques, à ne jamais oublier. Le lieu semblait choisi pour un pareil spectacle. Le Nil immense et calme, comme on le voit rarement, un vrai miroir de trois ou quatre mille mètres, la côté libyque à peine visible au-dessus du fleuve, un petit village empanaché de dattiers, derrière lequel le soleil tombait. Point rouge ardent. A droite et à gauche, base violâtre. Palmiers bleus, outre-mer noirâtre, ligne insaisissable d’horizon, outre-mer cendré. Eaux bitumineuses blanches, un argent sali. Les retlets très nets. Bitume et bleu. Silhouettes
précises.
L’illumination qui a suivi le départ du soleil a été extraordinaire, et pendant un quart d’heure, elle a rempli juste la moitié de l'horizon céleste, du nord au sud. Jusqu’à la hauteur de Vénus, ce n’était qu’or et feu, dans une limpidité sans pareille. Le Nil reproduisait exactement presque aussi clair, quelquefois en plus clair, cette prodigieuse irradiation. L’inépuisable lumière jaillissait, jaillissait, pendant qu’à l’opposé, la nuit grise et fumeuse avançait pour lui disputer le ciel. Toute la mythologie, toutes les adorations asiatiques, toutes les terreurs inspirées par la nuit, l’amour du soleil, roi du monde, la douleur de le voir mourir, l’espoir de le voir renaître demain dans Horus, la lutte éternelle, et chaque jour renouvelée, d’Osiris contre Typhon : nous avons eu tout cela sous les yeux. Enfin la nuit a triomphé, mais la lutte avait été longue. L’or en s’éteignant s’est changé en feu, puis en rouge, puis en pourpre sombre. Le cercle flamboyant s’est rétréci. Trois quarts d’heure après, ce n’était plus qu’un disque étroit de tous les côtés pressé par les ténèbres, et comme un souvenir lointain du jour. La nuit, la vraie nuit, a fini par atteindre l’occident lui-même. En levant les yeux, je me suis aperçu que Vénus n’était plus seule. Toutes les constellations étaient allumées.
Il y avait de longues lignes minces et sombres, des îlots pas
FRAGMENTS INÉDITS
tout à fait submergés, qui se dessinaient en noir profond sur le champ des eaux ardentes; une ou deux barques sans voile, car l’air était mort, battaient au loin le Nil de leurs lourds avirons. Des pélicans rasaient le fleuve d’un vol lent. Une seule lumière à fleur d’eau dans cet immense horizon, vert comme un bras de mer.
Lever de la lune à sept heures et demie, déjà diminuée, rouge et plus orangée, puis comme un demi-globe d’or. Nuit très humide. Couché à neuf heures.
24 octobre. — Minieh. — Dimanche, jour anniversaire de ma naissance. Nous marchons une partie de la nuit et mouillons vers trois heures au pied de Minieh.
Levé à cinq heures, couru dans toute la ville. Elle est jolie, ressemble tout à fait aux ksours sahariens, et tout à fait me rappelle L’Aghouat. Propreté relative, bazars, aspects bourgeois, nombreuses canges amarrées. Mosquées. Des bergeronnettes au bord du fleuve, des hirondelles sous la toiture des bazars, ciel entièrement couvert, vent frais du nord. Un palais du vice-roi. Beaucoup de soldats dans les rues. Population infime, misérable et criblée d’ophtalmies. Un bon nombre de gens aisés, propres. Somme toute, une petite province. Pas de ruines antiques. Il est dix heures, et nous attendons encore le départ annoncé pour sept heures; voilà l’exactitude égyptienne.
Une heure. Toujours la chaîne arabique, à gauche, baignant dans le Nil, ses premières pentes de sable jaune ou de terre ocreuse. Ses gradins supérieurs rocheux sont de cette belle couleur gris lilas que je saurais peindre, mais que je voudrais rendre par un mot juste, sans le pouvoir. A droite, la campagne verte a reconquis sur le fleuve en décroissance sa vraie rive, exhaussée de terre brune. Hautes plantations de douras, étude charmante de la vie agricole. Nous passons à une toute petite portée de pierre du rivage.
Village avec palmiers. Partout des cultures, ce qui manque absolument sur la rive opposée.
Depuis le Caire et le Mokattam, c’est toujours le désert plat ou montucux de sable, la terre nue ou la pierre qui bordent immédiatement le Nil. La fertilité n’existe que sur la rive libyque-, l’autre dès le départ confine au désert.
Nous sommes à quinze mètres de la rive, pas davantage. Des petites canges toutes noires, c’est charmant.
Des chadoufs , arrosant déjà les cultures, d’où le Nil se retire à peine. Une vingtaine de canges autour de nous. Enfants sur la rive, buffles, petits bœufs roux. Troupeau de moutons le long des douras, campagne couverte de blés verts, comme au commencement de juin en France. Les douras ont près de dix pieds, nous les mesurons, en voyant des hommes au bord du champ, hommes sombres, noirs ou bleu foncé, se détachant su le vert transparent des douras.
Toujours des champs en fête. Les palmiers au delà ne montrent que leurs éventails, éclairés d’en haut, sombres et sans modelé. Ane noir, tout bleu, violet sur la terre bitumineuse.
Chadoufs. Travailleurs tout le long du rivage. Enfants et jeunes gens tout nus couleur de terre.
Le Nil tournant, la chaîne arabique pierreuse, et la rive opposée verdoyante, viennent se rejoindre derrière nous et ferment l’horizon comme un rideau, moitié riant, moitié désolé. Trois ou quatre palmiers tout à coup sur un banc de grève nue. Pas un seul coloriage nulle part. Du vert nuancé, du gris, le fauve azuré du fleuve, le bleu tendre 'du ciel. Tous les fellahs, habillés de noir ou de brun.
La vergue verte de la dahabieh qui nous suit et son extrémité inférieure peinte en rouge forment un accident unique dans ce tableau, dont la richesse est dans les nuances, dans la puissance et l’épaisseur du ton, et d’où sont exclues toutes les couleurs exprimant une teinture. De rouge, d’orange, de laque, de bleu vif, pas de traces.
FRAGMENTS INÉDITS
Tout à l’heure, on a tiré deux pélicans couchés sur un banc de sable, à une centaine de mètres. On a tiré trop bas, ou à gauche, les balles ont ricoché bien au delà. Le bateau des Suédois et des Prussiens passant près de nous, nous avons échangé des saluts de mousqueterie.
Ce matin, on a déposé à Minieh M. B... du Journal de Paris et M. T... du Gaulois, souffrants, mais surtout découragés, et plus frappés que malades. On les renverra au Caire comme on pourra. Ils sont confiés au gouverneur. Ce n’est pas gai. De leur côté, les quatre ou six personnes qui représentent le Jockey — et sont traînées à la remorque dans une dahabieh, commencent, dit-on, à s’ennuyer cruellement de leur solitude,.
Deux heures. Voici, à mi-côte de la chaîne libyque, les Tombeaux de Beni-Hassan (XIIe Dynastie). Avec une lunette, on aperçoit l’entrée haute et carrée des hypogées. On les visitera au retour. Au pied, un peu au delà, le village arabe de Beni- Hassan, âpre, désolé, sans autre verdure qu’une trentaine de palmiers en ligne au bord du fleuve.
Les voici devant moi, ils s’ouvrent juste à mi-hauteur de la montagne, au point où finit la pente inclinée, où commence la muraille verticale, creusée dans la roche vive. Tombeaux de grands fonctionnaires.
On voit très bien sur les pentes le sentier battu qui y conduit. Montagnes stratifiées horizontalement avec une régularité parfaite.
L’aridité de cette chaîne, creusée de sépulcres et dont les petits villages ont l’air de nécropoles, est complète et terrible. A peine au bord du flot une étroite lisière verte de céréales (blés en vert) et de douras.
Deux villages abandonnés. Longue oasis au milieu de laquelle est le vrai village de Beni-Hassan. Les champs cultivés sur la rive droite, au-dessus par moments la chaîne libyque, perdue dans la distance et noyée dans la lumière. Jolie plan-
tation de palmiers, beaucoup de jeunes, un fellah y laboure, complètement nu. Buffles couchés, corbeaux posés sur leur échine. Un âne gris, deux femmes fellahs sur la berge. Une grande et belle cange remonte à côté de nous, rouffle vert, bordage avec ornement noir sur bois brut, forme dentelée, coque noire. Les dates sont cueillies.
M assifs de mimosas dans le fond de l’oasis, au pied des dunes so/ci lieuses. L’oasis est interminable.
Aujourd'hui le Nil est bien sale et bien roux et la lumière un peu aigre. Température : 26°.
Autre grand village au bout de l'oasis. Rien sous les palmiers, ni jardins, ni légumes, de la tourbe; on voit que le Nil vient à peine de se retirer.
Petit cimetière au pied des dunes. Coupoles blanches. Quelques dromadaires à côté. Troupeau noir sur la berge du Nil. Belles formes du village. Douras en avant.
Voici Rodha en vue. Une grande cheminée d'usine. On s’y arrête une heure.
Encore des hypogées dans la montagne.
Deux tentes noires, sur les pentes grises. Souvenirs du Sahara. Canges arrêiées contre la berge, voile en lambeaux. Femmes noires. Mamelons magnifiques qui plongent dans le fleuve. Un canal passe dans l’oasis. Un tombeau à coupole tout petit, tout seul entre deux mamelons désolés. Pierre cuite en scorie, recouverte de terre calcinée. Mamelons à pic. Une cange passe au pied. Très sauvage et très africain. Vautours chauves. On les tire à balles.
La falaise de Beni-Hassan s’abaisse auprès de Rodha. Dunes aplaties. Vrai désert.
Nous arrivons à Rodha, oasis, l’ancienne Antinoë en face. Visite à Rodha, extrêmement curieux, je parle de la ville arabe. Ville est beaucoup dire. Une rue large à maisons basses où sont les bazars. Au delà une place déserte plantée de palmiers où nichent des tourterelles, au-dessus desquels volaient des milans.
Rue sans habitants, murailles noires. Toute la vie est au bord du fleuve. Là un terrain en désordre, de couleur sombre, montueux, raviné, inextricable, avec des fours à cuire la brique, qui ressemblent à des masures et des huttes informes qui n'ont pas plus de hauteur ni de plus larges ouvertures que les fours. Débris et scories partout, ce qui donne aux décombres le fond rougeâtre d’un terrain qui a passé par le feu. Incroyables logements pour des êtres humains. Une grande mare en cuvette dans une déclivité du sol; là dedans toute une population grouillante, sombre de costumes, noire de peau, enfants nus, femmes en crêpe sombre, aimées sur le seuil des lupanars. Deux en blanc rosâtre se signalent de loin au milieu de cette population morne. D’autres en bleu foncé, riches colliers, cheveux coupés courts et collés sur le front par des graisses. Larges et longs sourcils peints. Sur les pentes, dans les espaces plus larges, des femmes nombreuses vont et viennent, graves, hâves, sinistres. Les petites filles descendent à la mare, portant leurs larges amphores à gros ventres, en gris luisant. Des palmiers au delà avec une étendue de jardin. Une mosquée avec son long minaret blanchi domine tout ce tableau, le plus africain, le plus sauvage que nous ayons encore vu.
Longue femme en bleu noir, vautrée dans la poussière. Une femme plus âgée, debout, au seuil d’un bouge, soulevait un lambeau de haïk bleu, souriait, montrait largement des dents blanches et nous invitait en arabe rauque à des choses que le français ne saurait traduire.
Coucher de soleil tout vert, rose à la base. Beau rideau de palmiers, plutôt noirs que verts. Un feu flambant derrière des douras.
Encore un spectacle admirable.
Le soleil est couché. Le capitaine du bateau, debout sur le plat bord, à côté du tambour, regarde le couchant, cherche l’orient de la Mecque et se met en prière.
Nous mouillons vers huit heures à Gerf-Sahran.
On amarre les bateaux, nous sautons à terre. La nuit est magnifique. Pas un souffle dans l’air. Il fait chaud. La lune échancrée, mais singulièrement belle et brillante, étale un large sillon d’or dans le fleuve. Le petit village dort parmi des palmiers et des mimosas. Confusion de huttes basses, au milieu desquelles il est malaisé de distinguer même une ruelle. Deux petits cafés sur la rive, où des Arabes fument dans le plus grand silence. Des femmes accroupies et sommeillant dans des encoignures pleines d’ombres.
Nous longeons la rive, sur une étroite chaussée raboteuse, humide encore et spongieuse des eaux récentes. Nous en suivons la crête aiguë en nous éloignant du mouillage.
Champs de cannes à sucre, gardés par des veilleurs de nuit, accroupis à l’angle des champs, un long bâton entre les genoux. Au loin des chiens aboient, on s’appelle d’un vapeur à l’autre. Les dahabiehs montrent toutes leurs fenêtres éclairées. Quelle paix ! Pas un bruit. Le flot dort. Les palmiers ne remuent pas, c'est admirable et délicieux. Comme on est loin de France, loin de tout, et cependant comme il semble naturel de' se trouver là!
2 5 octobre, lundi.
Nous avons quitté le mouillage à trois heures et demie.
Huit heures. Nous longeons au toucher la longue et haute chaîne du Gebel-Abou-Fodah. Anciennes carrières de calcaires et d’albâtre. Excavations visibles du fleuve. A toutes les hauteurs on aperçoit les entrées taillées carrément, en forme, soit de portes étroites, soit de portes très écrasées.
Tout à coup, dans une étroite et profonde coupure de la montagne de pierre, un petit palmier tout seul, avec un cimetière au pied. C’est un cimetière chrétien. Nous apercevons des croix noires, peintes sur les tombes blanches. Au-dessus du cimetière sur la gauche, dans la montagne même, l’enceinte fortifiée d’un couvent cophte, presque entièrement excavé dans la roche, dit la Carte de Linant Bey.
FRAGMENTS INÉDITS
La rive opposée est de plus en plus plate et monotone. Rien que des champs de dotjras. De loin en loin des bois de dattiers dont on ne voit pas les villages. A l’horizon, l’imperceptible chaîne libyque dans l’azur.
Le Gebel-Abou-Fodah est partout creusé de trous laits de main d’homme. Il y a des portes et des fenêtres. Des sentiers battus, visiblement dessinés sur les pentes abruptes, y conduisent. Sont-ce des hypogées? sont-ce des habitations? on dirait des ruches. Un marabout arabe. Plusieurs étages de trous. D’ailleurs pas d’habitants.
Voici Manfalout au sud, à l’angle d’un large détour du fleuve.
Neuf heures. Pas l’ombre de vent. Le Nil est parfait, calme , huileux et presque blanc. La journée promet d’être la plus chaude que nous ayons eue encore déjà : 270.
Le reflet des objets dans le fleuve est complet.
Le Nil s’élargit. Nous tournons le dos au Gebel-Abou- Fodah, reprenons notre marche au sud, et nous rapprochons de la rive libyque. Vastes plantations de cannes à sucre. Grands troupeaux de buffles. Un pélican tiré à toute distance. Le Gebel- Abou-Fodah, éclairé de face, est tout rose, avec des ombres blanches et des marbrures blanchâtres.
Il est dix heures. Nous passons devant Manfalout beau village posé sur de hauts talus ravinés-, à droite et à gauche, jardins. Au-dessus du village quelques palmiers plus rares mariés à quatre ou cinq minarets de toute élégance.
Le soleil haut éclaire la silhouette uniformément teintée d’un gris sombre tournant au violet. Au-dessus le ciel blanc, au-dessous le Nil immobile, semblable à des plaques d’étain. Pas un roux, pas un rougeâtre, la blancheur et l’ardeur pâle des heures méridionales. Une barque noire, dont la voile seule tamise une sorte de lumière plus chaude, passe entre le village et nous. Des accents d’un vague et lointain soleil modèlent et dessinent à peine le bord supérieur des talus, l'angle des toits
en terrasse, le sommet pointu et la galerie dentelée des minarets. Un liséré de lumière plus vive et couleur d’argent est posé sur la vergue noire de la cange.
Grand îlot. Des limons déjà desséchés, semés de joncs verdâtres. Un troupeau de buffles descend le Nil et vient y boire. Une barque noire échouée. Champs de cannes à sucre. Des sables. Au delà se montre la rive libyque, avec ses palmiers. Une volée de milans décrit des cercles au-dessus d’une dune sablon neuse.
Autre troupeau de buffles paissant tranquillement à une encâblure de nous. Deux sont couchés dans le fleuve. Plus d’arbres en vue. La campagne plate. Des plantations de cannes alternant avec des terrains vagues. Du vert, du limoneux, du blanchâtre ; quand le terrain ondule là |où s’interrompt la haie haute et épaisse des plantations, on revoit la ligne cendrée de la chaîne libyque, ferme, droite, toujours prête à s’évaporer dans l’azur, toujours retenue par l’indicible précision des contours.
Un mimosa tout seul au milieu d’une plaine inondée il y a quelques jours, et que le fleuve commence à abandonner. Ce n’est rien, c’est délicieux.
Pas d’oiseaux. Manfalout, au nord-ouest, réparait à l’extrémité des lagunes. Deux chèvres noires se promènent dons cette lande encore mouillée. Un troupeau noir, gardé par deux enfants vêtus de noir. Lande, terre verte et bitume noyé d’ocre pâle. Des moutons espacés. Le village est là-bas dans les dattiers. Une barque avec sa voile arrêtée près de terre.
Onze heures. Grand village avec son minaret comme une fine aiguille, pointant au milieu des dattiers. La chaîne libyque se rapproche. La chaîne arabique commence à nous serrer de près. Depuis le départ, le grand espace libre et fertile a toujours été du côté de la Libye (voir la carte).
Midi et demi. — 3o° à l’ombre au nord.
Nous voici par un long détour emmenés très loin de la chaîne arabique. Nous contournons un vaste ilôt cultivé, avec
FRAGMENTS INÉDITS
des troupeaux, pendant qu’un nouveau village passe à droite sur la rive libyque.
Les deux chaînes se rapprochent au fond de l'horizon ; entre elles, reste un espace libre, où passe le Nil. C’est laque doit être S out où nous serons dans une heure.
Le Nil, miroitant, tout blanc, rose et puis violâtre au contact des côtes.
Six heures, Siout. Journée admirable et inutile, comme tant d’autres, plus regrettable peut-être que pas une autre. De l’éblouissement qui m’en reste, sortira-t-il jamais une vision bien nette? qu’en reproduire? Comment le fixer? Est-ce exprimable par la plume à l’heure où je mets pied à terre exténué et confondu ? Pas un croquis possible, pas une ligne. Enfin on s’arrête au port de débarquement. Nous enfourchons les baudets sous 3o° de chaleur à l’ombre (combien au soleil, en route ?) Une longue chaussée sinueuse, en lacets larges au plus de 10 ou 12 mètres, circule pendant trois grands quarts de lieue entre des étangs. De beaux mimosas, de grands sycomores inégalement plantés aux deux bords de la route, à droite. A gauche, des eaux marécageuses ou des eaux profondes, des îlots de jardins, puis encore des étangs succédant à des étangs. Siout au loin fait jaillir d’un jardin immense la flèche extraordinairement aiguë de ses minarets en aiguilles. A mesure qu’on approche, sa silhouette grandit et se précise à l’heure où nous l’apercevons.
Deux heures. Le soleil déjà très haut prend Siout à revers. Toute la ville se développe en gris violet sombre et baigne ses pieds dans une immense étendue d’eau d’un lilas clair. Derrière, la haute et rigide silhouette d’une montagne éclairée de même et noyée tout entière, tout entière estompée dans le gris violâtre le plus égal et le plus tendre. On sent à la distance qui sépare la ville de la montagne, au brusque changement des tons, qu’une large étendue les sépare. On voit en effet que l'eau tourne autour de la ville. A droite, à gauche, un double lac immense. Un pont fait communiquer les deux bras. On entre
tout à coup dans une ombre bleue et profonde. C’est une place ombragée de sycomores. Soldats, arnautes, foule avertie de notre venue qui se presse debout, curieuse et assiste à notre défilé.
Grande ville, très grande avec des murs de boue, mais de construction monumentale; maisons toutes en pylônes, propres, régulières, avec l’air neuf; rues poudreuses, mais nettes de toute ordure. On arrose. Population peu mêlée, mais le fond d’apparence aisée, surtout dans les bazars. Beaucoup de juifs, je crois. Enfants charmants, quelques jolies filles. Aimées entrevues. Beaucoup d’enfants nus, beaucoup d’hommes nus se baignaient ou pêchaient dans les étangs. Des bergeronnettes, des hirondelles, des corbeaux, des milans.
Course rapide, folle à travers tout cela, un cawas en tête. Tumulte et confusion inexprimable dans des rues étroites. Tout le monde crie, hurle, se bouscule. Blasphèmes. Au fond ce n’est que gaieté, bonne humeur, éclats de rire.
On débouche à l’extrémité de la ville, sur d’inévitables décombres. On donne à pic sur quelque chose qui ressemble à la mer. On avance encore, deux lacs immenses, une chaussée les coupant en deux, au delà un pont, par où l’écoulement se fait de l’un dans l’autre. La chaussée aboutit à la montagne où sont les hypogées. De l’eau partout autour de cette ville singulière. Du premier coup d’œil, je ne sais pourquoi, j’ai songé à l’Inde, et jusqu’au soir cette chimérique analogie m’a poursuivi. L’esprit insatiable a besoin de comparer des merveilles à d’autres merveilles, soit pour les compléter l’une par l’autre, soit pour en fixer mieux la physionomie par des ressemblances.
Voilà une des villes que j’avais le plus souhaité voir. Je m’en étais fait une idée étrange; ce n’est pas cela, c’est tout autre chose : plus capitale, moins sauvage, moins africaine, plus asiatique, ce que nous avons vu de plus oriental.
Nouvelle course à travers la ville.
Retour au soleil couchant, infaisable, un peu décor de théâtre, extraordinaire, un spectacle. Un tableau, une toile de
FRAGMENTS INEDITS.
fond, veux-je dire, pour un opéra de Lalla-Rouck. Tout y concourait, un air insensible, des odeurs subtiles, pas une nauséabonde, une température aimable comme un bain; — on écrirait, comme un baiser.
Tâcher de se rappeler la fine, élégante et ferme silhouette de la ville, hérissée de ses minarets, noirs sur le ciel d’or rougi, toute noire avec ses murailles, ses jardins, et ne se révélant que par ses dentelures supérieures et ses reflets.
Le soir à huit heures, fête sur la chaussée du port. Grandes torches, sortes de hautes lanternes, formées de cercles de fer où brûlent, avec beaucoup de flamme, de fumée et une pluie constante d’étincelles, des morceaux d’un bois très inflammable et odorant. Aimées. Il y en a cinq : deux en robes de damas rouge et or, une en bleu, une en soie rayée, une en blanc soutaché de noir; cheveux courts et plats; longues queues flottantes composées d’une quantité de fines tresses; plaques d’or sur le front; doubles colliers d’or, l’un cachant le cou, l’autre flottant sur les seins; long chapelet de sequins, cousus sur un lacet de drap et tombant jusqu’au-dessous de la ceinture. Les tresses flottantes de la chevelure, toutes constellées de sequins. Cette orfèvrerie flamboyante, ce luxe barbare qui représente une fortune pour des êtres de pareille condition, tel est, au reste, le seul attrait de ces créatures sans beauté, sans élégance et sans charme. Leur danse est stupide et abjecte; toujours la même pantomime; on sait laquelle. Rien des rythmes sévères et des incantations amoureuses des aimées nayliettes , rien non plus des danseuses mauresques.
26 octobre. Huit heures.
Départ du mouillage à trois heures du matin. Même temps qu’hier, vent insensible, venant du sud-ouest. Ciel sans une nuée. Le Nil, tranquille et uni, se prépare à recevoir à midi une nouvelle douche de feu.
La vallée s’est rétrécie. Le Nil coule à présent entre les deux
chaînes, à égalé distance l’une de l’autre; toujours des villages rapprochés, des cultures de cannes, de petites oasis riantes et d’un vert printanier.
Grands troupeaux sur les deux rives. Buffles et moutons noirs et roux. Un fellah tout nu fait baigner un buffle dont on ne voit que le mufle et l’échine, le reste de la béte est dans l’eau. Rives monotones. Landes récemment émergées, çà et là des bouquets compacts, arrondis, de mimosas et de sycomores. Nous avons vu à Siout le premier doum.
Le Nil est calme et blanchâtre sous le soleil. De loin on y voit courir un sillon de paillettes éblouissantes, ou quelques étincelles d’un éclat aussi fatigant pour les yeux que le soleil lui-même. La base du ciel au sud est ce que la palette peut donner de plus lumineux sans être blanc, et de plus décoloré sans être froid. Les montagnes cendrées ou rosâtres suivant leur direction par rapport au soleil.
A dix heures et demie, température, 290; à midi, 3i°. Chaleur cependant plus supportable qu’hier.
Une heure et demie, rien de nouveau. La chaîne arabique nous serre encore de près, tantôt avec une bande étroite et cultivée entre elle et le Nil, le plus souvent immédiatement au bord du fleuve, et y plongeant sa base. La construction de ce haut rempart, qui arrête net l’invasion du Nil et la fait d’autant plus s’étendre du côté opposé, ne varie guère. Des pentes très raides, sur lesquelles ou de la terre ou de longues coulées de sable; et puis un plan perpendiculaire rayé de stratifications horizontales et très régulières, le sommet légèrement émoussé par les bords.
La rive libyque dans son uniformité continue d'être charmante. Toujours des plantations de cannes, et puis des bandes encore humides, on le devine à leur couleur. Tout le travail et la vie agricole en pleine activité. Grands troupeaux de buffles au bord du fleuve. Travailleurs nus. L’es chadoufs en mouvement. Buffles dans l’eau. Rappels de la basse Egypte.
Il fait très chaud à bord sous les tentes. Nos cabines sont
FRAGMENTS INÉDITS
des étuves. L’air manque partout. Il va sans dire que, passé huit ou neuf heures du matin, la dunette supérieure est évacuée jusqu’au soir. Le vapeur le Giseh nous accompagne toujours d’assez près et marche dans nos eaux. Les deux autres sont loin en avant.
Joli petit hameau de quelques maisons.
Autre village. Un autre encore dans l’espace de quelque cent mètres. Des femmes fellahs sur un sentier tout le long du fleuve.
Je me suis réfugié à l’avant avec les matelots, on y recueille un peu d’air, et l’horizon du sud est sous mes yeux. Les deux chaînes s’y terminent brusquement en forme de double promontoire. Entre elles un immense espace où le ciel et l’eau sont en contact. Tout à fait à l’horizon, la légère fumée des vapeurs qui nous précèdent. Grandes volées de pigeons allant d’un rivage à l’autre.
Tâcher de rendre cette lumière de deux heures, en regardant le couchant, la plus belle heure pour l’éclat, l’absence totale de jaune. Des palmiers sans lumière. Des eaux grises à peine bleues, ridées de niellures insensibles; le ciel sans couleur, presque jusqu’au sommet du cadre, et derrière les palmiers un azur finement bordé qui sent les montagnes libyques. Y marquer trois ou quatre coulées d’un sable clair, vu de très, très loin. La ligne la plus sombre est le plan coupé de la berge. La surface de la lande ou des cultures très soutenue de valeur et de ton. Rien n’est assez précis, rien n’est assez moelleux, pour rendre la mesure admirable du dessin dans l’atmosphère. Tenir un grand compte du brouillard, de l’humidité qui reste en suspension dans l’air, se dépose le soir, y remonte le jour, et qui donne à la lumière et aux couleurs du pays une qualité moelleuse, adoucie, toute particulière. De là des différences de plan si subtiles et si tranchées. Se souvenir de Siout. C’était un peu le défaut de ce magnifique paysage. Les liens manquaient pour passer d’un plan à l’autre. Le ton s’effacait de distance en distance, et plus
vite qu’ailleurs diminuait pour se perdre à l’horizon. Chaque haute division de ce beau tableau y semblait apportée comme une coulisse. La grandeur des choses y tenait souvent à l’exagération des distances. Faux air de grand dessin admirablement approprié à des keepseakes anglais. Différence capitale avec les aspects sahariens.
Deux heures et demie, 33°; 3q° de l’autre côté du navire (observations d’Alméida).
Toujours des reflets dans le Nil, je parle des reflets des canges.
Encore une heure et demie pour atteindre notre station de Sohag. Grand détour pour l’atteindre. Ilot au milieu du fleuve. Très larges espaces où se déploie la lumière. Grande oasis lointaine. Le ciel entre les troncs des palmiers.
Eau du Nil à 240. 35° dans les cabines. Journée moins intéressante.
27 octobre, mercredi.
Arrivés trop tard à Sohag. Le soleil était couché. Petite oasis, dont nous n’avons vu que la lisière. Jardins clos de murs bas. Massifs de mimosas. Clairière de palmiers charmante au crépuscule. Un canot nous sépare du reste de l’oasis et du village. Un bac chargé le traverse dans l’ombre. Plus loin, dans les eaux encore rougies des dernières lueurs du jour, des enfants se baignent; on les entend plus qu’on ne les voit. Des bataillons de corbeaux viennent se coucher dans les hauts palmiers ; ils en agitent les palmes. Un coup de fusil les fait envoler avec des cris tumultueux. L’alerte apaisée, on les voit s’abattre de nouveau et disparaître dans les cimes.
Des silhouettes sur un ciel rouge, des odeurs de feuillage et de sol humide en transpiration; des bruits d’eaux remuées; des jardins confusément aperçus, dont la nuit accroît le silence ; des gens dont je n’aurai pas même entrevu le visage; Sohag, un nom insignifiant sur la carte, voilà tout ce que je connaî-
FRAGMENTS INÉDITS
trai de ce pays, ignoré du monde entier, où j’ai posé le pied par hasard, où je ne reviendrai certes jamais.
Nous levons l’ancre à neuf heures. Marche de nuit. Nuit magnifique, chaude et sans un souffle.
Ce matin, toujours le beau fixe. Le Nil plus calme, plus laiteux que jamais. Une incomparable lumière emplit l’orbe immense de l’horizon sud.
Sept heures et demie. Un cadavre d’enfant d’une douzaine d’années passe à côté du navire, emporté par le courant du fleuve. Il flotte à fleur d’eau, renversé sur le dos, les bras en croix, avec une blessure saignante à la poitrine.
Nous défilons devant Beghiané, gros village à pic sur le Nil. Hautes berges presque perpendiculaires. Toute la ville couronnée de pigeonniers en forme de tours quadrangulaires. Air de forteresse. Les palmiers au delà. Population bigarrée sur la berge. Costumes noirs, coiffures blanches. Une ou deux figures en bleu clair, incroyablement vives sur ces terrains d’ocre sombre. Beaucoup de gens nus. Un dromadaire blanc, près d’une cange, qui reçoit son chargement.
Toute la journée nous suivons le grand coude du Nil et marchons dans l’est. La chaîne libyque très près de nous. Une première rive élevée de terre nue, verdâtre et sourde, derrière laquelle passe un canal.
Encore onze heures pour atteindre Keneh, ce qui, avec le retard probable, nous y mettra en pleine nuit. Enfants, jeunes garçons nus ou demi-nus, au bord du fleuve, le long d’un champ de cannes.
Température à neuf heures trois quarts : 290.
Ne pas craindre d'exagérer la chute des eaux du Nil. Bleu d’azur étendu largement de blanc, les premiers plans plus forts bien entendu. Les soutenir par un modelé onduleux, nuancé de fauve et de bleu, un peu plus violet. Température à midi : 32°.
Le climat change insensiblement. La végétation se modifie et aussi l’aspect de la rive occidentale. Cultures presque conti-
nues de douras et de cannes. Doums en abondance mêlés aux dattiers, formant de véritables bois.
La côte arabique est terrible, toute de pierres vives et de sable, enflammée par le soleil direct. Pas la plus petite ombre pour y reposer les yeux, pas un refuge contre la lumière sans merci. Quelques points noirs perdus au milieu de cette fournaise et qu'on y voit se mouvoir comme des fourmis. Ils se dirigent à une côte, vers un point où l’on extrait de la pierre, et où la roche vive est éblouissante de blancheur. Au pied, deux canges. Tout autour et à toute distance, le soleil de midi rongeant le désert. A l'opposé, des verdures, des terres grasses, un sol en sueur, des cultures gorgées d’eau. Grand troupeau pêle-mêle de moutons, de buffles. Un groupe d’enfants grimpés debout sur l’échafaudage d’une chadouf. Cris confus des gamins.
Hier, on a tué à bord deux scorpions. Nous commençons à visiter nos cabines.
Une heure et demie. Nous passons devant Abou-Hammadi. Rien que des pigeonniers, bordant le fleuve comme une ligne continue de petits forts. Trois heures. Le santon Hâù.
Le village d’abord nu, desséché ; la terre onduleuse, non pas brûlée, mais sourde, triste et plutôt livide, porte une ligne sinueuse de masures, que leurs ombres seules empêchent de confondre avec le sol, dont le limon les a formées. Deux mosquées d’un style abrupt, avec leurs coupoles jaunâtres et leurs minarets rustiques, couronnent l’extrémité des mamelons et lui donnent une sorte d’architecture élégante, sans laquelle ce serait l’horreur. Les palmiers sont éloignés et rares, le village affronte à découvert le terrible soleil de ces latitudes et ne reçoit de fraicheur que du fleuve et de la nuit. Derrière et mariant ses lignes avec celles du village, appuyant de ses lueurs nacrées l’âpre coloris de ce tableau, la chaîne libyque file de l’ouest à l’est, avec des cimes ombrées, sa crête horizontale et ses sables. Une zone intermédiaire de désert fauve. Très beau.
A i,5oo mètres au delà habite le santon. C’est au bout d’un
FRAGMENTS INÉDITS
petit promontoire, à quelques mètres du flot. Il est assis sur la terre nue, les genoux au menton, et supportant ses deux bras tendus machinalement. Les mains ballantes, la paume ouverte. Il est complètement nu. Sa stature est élevée, le torse est bouffi, ses jambes sont d’un vieillard, — en fuseau. Peau rouge sombre, lépreuse, squammeuse, une vieille écorce. Grosse tète, une torsion de cheveux laineux jaunâtres. Un peu de laine au-dessous des lèvres, un peu de laine au menton. Un groupe de fellahs entourent l’horrible créature. Nos matelots lui baisent la main. Il est là depuis l rente ans. Une sorte de masure à côté.
Il s’appelle Sclieik-Selim. Il a des secrétaires, on lui a offert des victimes. Il accepte une chemise neuve pour son écrivain, son secrétaire, de la viande pour lui. La nuit on allume des feux qui le rôtissent; sa peau en est tout excoriée.
28 octobre, jeudi. — Interrompu hier par un accès de fièvre. La chaleur de la journée m’avait tué.
Nous avons abordé cette nuit près d’un bois de tamarins et de doums en face de Denderah. Ce matin, course au temple, route charmante, chaussée dans des terrains inondés récemment, encore mouillés partout. Le temple fait face au nord. Très peu d’aspect de loin, très imposant quand on y pénètre. Vestibule admirable. On achève de le déblayer ; une succession de villages avait été construite tout autour et jusque par-dessus. Immenses décombres. Merveilleuses montagnes libyques leur faisant fond. Oiseaux de toute espèce. Hérons blancs, corneilles, milans, alouettes et bergeronnettes en quantité. Je suis fatigué et triste.
Keneh. Mouillés à midi. Journée accablante, je suis dans le feu.
29 octobre, vendredi. — Beaucoup de fatigue et encore de la fièvre hier au soir. La journée, a été brûlante. 35° au milieu du jour et sur le bateau. A sept heures, 3i° et demi. Pas l’ombre d’air. La plus morte, la plus immobile, la plus irrespirablejournée
que nous ayons eue. Courses dans Iveneh de midi (heure absurde) jusqu'au soir. On y cuisait, mais comment oser rentrer au bateau ? Le peu d’air qui régnait dans cette atmosphère toute de lumière venait du plein sud. Depuis troisjours, hiersurtout,ily avaitdonc un peu de Khamsin insensible, mais d’influence écrasante.
Caractère extraordinaire de Keneh, voilà comment j’imaginais Siout. Ce que je n’ai pas trouvé là-bas, le voici. Ville absolument saharienne ou africaine. Me rappelle beaucoup L’Aghouat. Rues tortueuses, étroites; maisons à étages, bazars longs, entièrement voûtés ou plafonnés de djerid. Une ombre épaisse, odorante ; odeurs subtiles ; on dirait que toutes les infections sont dévorées par le soleil, et que, la où le feu de ce terrible soleil a passé, toute pourriture est purifiée. On peut dire que dans cette ville qui n’est pas un modèle de propreté, il ne reste que l’étrange senteur particulière aux pays arabes et sans mélange. Marché aux grains immédiatement après les bazars. Toute une population sombre d’habits, sombre de peau, agglomérée dans cette fournaise. Femmes en tas sous des loques noires. Les visages plus foncés que les vêtements. Il était deux heures. Pas d’ombre ou si peu. Réverbération terrible. Le soleil direct transperce.
Al mées. Tout un quartier occupé par elles, celui qui touche au Nil. Magnifiques de costumes et de bijouteries, propres dans leurs draperies rouge et or, ou dans leurs simples chemises noires soutachées, blanches et bleues. Petites Nubiennes de douze ans, délicieuses de formes. Une longue, fine, en bleu clair, est charmante. Sourire, dents blanches, flamme douce et bizarre de ses grands yeux bons. Les rues en sont pleines. On circule au milieu de ces créatures faciles, invitantes, rieuses, avides de batchich plus que de plaisir; c’est insoumis, ingénument impudique, à peine choquant pour l’esprit, charmant pour les yeux.
La rive est incomparable.
Maison du consul Bischara. Fantasque maison, peinte, sculptée blanche et bleue, un petit palais qui est un délice archi-
FRAGMENTS INÉDITS
tectural. Face au fleuve, sous le soleil sempiternel de ce climat. Voilà qui mesure la distance où nous sommes, et le chemin que le goût français a du faire, pour en arriver là. On me dirait Zanzibar, je le croirais.)
Si j’avais à donner à quelqu’un l’idée forte et complète d’un pays africain, où les relations européennes expirent, où l’on entre dans le rêve, dans les excès du climat, dans l’étrangeté des mœurs, je le conduirais à Keneh; je lui ferais faire le tour de la ville par les quartiers déserts, au bord des canaux, où des buffles assoupis par la chaleur se pelotonnent dans l’ombre étroite des masures, où passent de rares figures, ayant l’air de statues en terre cuite, où l’oasis sommeille en pleine lumière ; et puis je le ramènerais sur la rive à quatre heures.
Merveilleuse montagne libyque (celle de Denderah).
Nous nous réfugions dans un café au bord du Nil. Soirée admirable et douloureuse. Le Nil est mort. Pas une haleine. Nos bateaux mouillés au pied des talus avaient reçu tout le jour, d’aplomb, cette averse de feu. Le bateau des Allemands avait jeté sa planche dans le café. Le soir, fête et danse d’almées chez le consul Bischara. Quinze danseuses, deux charmantes ; la Bedaouïa (la Bédouine) a un grand talent ; le joueur de rebecq est un vrai artiste. A la bonne heure ; jolie soirée, grand succès.
Quoique avec la fièvre, je me relève pour y assister. Singulière nuit. Les domestiques côte à côte avec les gouverneurs de provinces.
Levé l’ancre à trois heures. Il est dix heures moins unquart; nous venons pendant une heure de côtoyer à la toucher une vraie, riche, féconde et verdoyante oasis.
Charmantes figures de femmes et d’enfants. Chadoufs en activité. Petites statuettes d’enfants nus, perchés partout où il y a une éminence : un pieu debout.
Nous approchons de Thèbes. J’y arrive sans battement de cœur; est-ce malaise, fatigue, habitude ?
Le vent a remonté. Le Nil est troublé, roux, comme au