E U G È NE F R O M E N T [ N
départ du Caire. Béni soit lèvent du nord-est. S’il pouvait durer !
La température moyenne des étés de Kcneh est de 400, et monte à 45 et 48°. Toujours des plantations de cannes. Elles bordent le Heuve.
Midi et demi. — Nous mouillons devant les temples de Louqsor.
3o octobre, samedi.
Journée de grande fatigue et de malaise. Je reste à bord. Le soir, à la tombée du jour, je cours à Karnak. J’y vois coucher le soleil, et la nuit venir sous le grand temple de Seti, et sur cette vaste campagne incomparable. Plaine onduleuse, encore mouillée, chaussée sinueuse à travers des marécages et des limons, où les buffles enfoncent jusqu’aux genoux. Petits villages. Cultures en grand désordre où fourragent des animaux. Bouquets de palmiers. Lignes espacées, clairs rideaux de tamaris. Au delà dans le sud est la chaîne lybique, fuyante, azurée, exquise. Des souffles chauds viennent du nord-est. Ils errent plutôt qu’ils ne soufflent ; on dirait une respiration inégale plutôt que du vent. Arrivée à Karnak, par la grande avenue de sphinx mutilés et le pylône de l’ouest. Admirable entrée. A droite on aperçoit un pylône intact du côté nord, écroulé du côté sud. Le grand temple. Spectacle extraordinaire, dimensions énormes. Il faut une échelle pour les mesurer. Rien de plus gigantesque et de plus solennel. Tout autour un écroulement général, un immense amas de décombres dont chaque parcelle est un bloc monstrueux. Trous pleins d’eau encore, où baignent des tronçons de colonnes. Quatre obélisques dont deux seuls debout. Admirable, celui d’Hatasou, le plus grand obélisque égyptien. Le temple à la nuit; magnifique allée principale, aboutissant à la porte du nord.
L’obélisque, encore rose au bout, est juste dans l’axe de cette nef sans pareille. J’y suis presque seul. On s’appelle encore et I on se rallie dans ce chaos, que la nuit rend inextricable.
Éperviers sifflants. Belle colonne à chapiteaux de lotus, seule intacte. Retour à la nuit, plus chaud encore. On ne voit plus rien que la rougeur persistante du ciel. Silhouette de dattiers. Etangs qui miroitent.
Rentrée par le quartier des Aimées, fantômes blancs errant dans l’obscurité, bouges sans noms. Poussière épaisse. Nul bruit ne s’entend quand on y marche. Je suis trop souffrant, pour en bien jouir.
Le soir, nouvel accès de fièvre. Nuit mauvaise.
Encore à l’infirmerie ce matin. Toute l’expédition est partie à cinq heures et demie pour Thèbes, en face de nous. Mon bien cher et dévoué ami Berchère seul me tient compagnie. Tout en me gorgeant d’eau tiède et en pleines nausées, je regarde la rose et admirable montagne de Thèbes, dont un morceau s’encadre dans la porte de ma cabine. Merveilleux au soleil levant. De mon lit je vois, à gauche, au bord du Nil, les pointes grises des colosses et parmi les débris de villages cophtes, le grand temple de Medinet-Abou ; à droite et plus au nord le Ramesseum. Toute la montagne est criblée d’hypogées, visibles d’ici comme des trous de frelons.
Je me lève à dix heures, épuisé. Je me traîne au petit temple de Louqsor, à cent mètres du bateau. Curieuse plage. Pourquoi? Presque rien. Des choses disparates; nos vapeurs et nos chalands amarrés. Une escouade de fellahs tout nus construisent, avec des troncs de palmiers, de la boue, des djerrids (des palmes), le débarcadère où demain après-midi l’impératrice, qui nous suit, doit atterrir. A côté on dresse une vaste tente, pour notre dîner international de demain. Le consulat de Prusse bâti entre deux colonnes du temple de Touthmès, et les pavillons anglais, américain et turc llottent sur le sommet.
3i octobre, dimanche.
Course matinale à Karnak. Journée de désœuvrement complet. Nous attendons l’impératrice et nos lettres.
L’impératrice arrive à 5 heures, mais pas de lettres. Déception cruelle. J’en ai fini avec les voyages qui sont l’oubli complet. L'impératrice met pied à terre; quelques présentations sur la plage. Les six vapeurs de son escadre couverts de feux. Dîner de tous les invités sous la tente, triste pour moi. Je pense au 3r octobre, à Saint-Maurice, à tous ceux que j’y ai laissés vivants ou morts. Invité le soir au thé de l’impératrice. Nuit préoccupée et sans sommeil.
Lundi, ier novembre, jour de la Toussaint.
Levé l’ancre à sept heures et demie. Je n’ai pas quitté ma cabine, et n’ai revu, ni Louqsor, ni les bateaux impériaux, ni rien de cet admirable pays, où j’ai eu le cœur navré et où j’aurai passé la plus triste soirée de mon voyage.
Le Nil est laid, le ciel sale, balayé de nuées blanchâtres. On dirait que le vent menace de tourner au sud. Ce serait tant pis.
Il neige à Paris. L’impératrice venait de l’apprendre par dépêche, pendant que nous avons trente-six degrés dans nos cabines.
Au fond, je m’ennuie et j’ai l’esprit très chagrin. Il me semble que je suis déporté à Assouan. Et, comme je suis peintre et curieux des pays qu’on me fait traverser, je ne puis m’empêcher, quand même, de prendre intérêt aux accidents de ce voyage plein de rigueurs ; mais l’œil est distrait, le cœur est ailleurs.
Je vais mieux, sauf un mal de gorge qui persiste.
Toujours des scènes agricoles; les mêmes sujets constamment variés. Pas de doums, des mimosas, des cultures de chadoufs, des sakiehs. Des bœufs roux, moins de buffles. Tous les travailleurs nus, avec le simple pagne. Buttes de terre au coin des champs de cannes pour les petits frondeurs. Tamaris et mimosas. Longue allée de mimosas bordant la plage, unie comme un sable de jardin. Aspect de promenade publique. Usine à sucre. Le supplice des mouches est horrible.
FRAGMENTS INÉDITS
Dix heures. Station pour des vivres à Erment, grand centre industriel. Maisons européennes, usines, cheminées. Nous apercevons des becs de gaz. On embarque des mandarines, des citrons.
Arrivée à Esneh à quatre heures. Trop tard. Une heure et demie de jour tout au plus. Insuffisant pour une pareille ville, curieuse et charmante, grande, populeuse. Longue ligne bordant le fleuve à pic. Joli morceau d’oasis à droite. Au centre une partie de la ville. A gauche, c’est-à-dire au sud, des cafés bâtis sur le Nil même, couverts, face au levant. La ville en fête, toute la population sur les places, dans les rues. Les maisons drapées. Beaux minarets, très sahariens. Maisons basses, trapues. On doit y cuire. Belles portes en briques, sombres, polies par le frottement, peintes, ouvragées. Okels charmants. Maisons, repaires d’ombres. Population fort habillée. Beaucoup en turbans. Les extrémités de la ville reprennent leur caractère ordinaire, rustique, en désordre, calciné. Très beau. Demanderait des jours d’études. La nuit venant, visite au quartier des Aimées. AT écart, conduisant au fleuve, sous les palmiers, riant désert, un café au bord du Nil. Délicieux. Le sycomore. Les canges amarrées. Le Nil agité, clapotant, la côte lointaine. On dirait la mer, un coin de mer en Orient. Un vent d’ouest, faible et chaud, venant par la rue des Filles, chargé d’odeurs. Mouvement des palmes, comme de longues plumes. Poussière au fond, mêlée à la poudre d’or du couchant. Fonctionnaire fort affable. Il fait venir des Aimées de choix. Drôles de filles. Retour par la ville à la nuit. Nous redescendons vers le bateau. La nuit vient, c’est fini, c’est tout ce que je connaîtrai d’Esneh et jamais plus je ne le verrai. Le soir, danses devant la maison du gouverneur. Grande place ou cour, esplanade en terrasse sur le fleuve, plantée de sycomores, bancs autour. Au centre, grande table chargée d’immenses lanternes. Très joli aspect. Danseuses médiocres. Retour au bateau à dix heures par la haute chaussée sous les dattiers. Nombreuses canges au-dessous. Une cange
Je voyage, sous pavillon hollandais, celle aperçue dans la journée. Halte dans la nuit admirable. Regrets. Quelles nuits!
Mardi, 2 novembre. — Neuf heures, jour des morts.
Levé l’ancre à trois heures. Nous arriverons tout à l’heure à Edfou. Passé devant les hypogées d’El-Mab. Belles montagnes, hérissées, déchirées, de couleurs fades.
Le vent au sud. Pas un nuage, mais le soleil louche; le Nil trouble et jaune. Il fera chaud. Alerte à propos d’un crocodile. On stoppe, on tire un coup de carabine : c’était un buffle dans l’eau, dont on ne voyait que l’échine.
J’oubliais un beau temple, enfoui dans Esneh, qui date de Caracalla. Vue du haut escalier pratiqué dans les déblais; on y descend comme dans une cave. Très mystérieux, très noble aspect. La ville est au niveau des chapiteaux en lotus.
Jolis pigeonniers d’Esneh, peints transversalement en rouge brique et blanc, sur leur base de pisé brun clair. Très monumental. Odeurs exquises des bazars le Caire est une infection,. Toujours des cannes, des douras, des cotons.
Se souvenir, à propos d’Esneh, de Keneh, de Louqsoret de tout ce que je connais des villages sahariens. C’est toujours le ksour développé, modifié, avec le Nil en plus.
Trois heures. — Température à 3q°. Vent d'est. Nil agité et bourbeux. Mouillés à onze heures devant Edfou.
Bande de gens étranges nous attendant sur la rive, une centaine. Habitantsdu désert de la mer Rouge, de l'autre côté de la chaîne arabique, de la grande tribu des Hababdhi ; servent de conducteurs aux caravanes de Kocéir à la mer Rouge ; nomades, du moins campés sous la tente, se nourrissent de lait, de douras, ne montent que des dromadaires légers, de premier choix, venus à l’intention de l’impératrice ; vêtus diversement, les uns habillés dans deux pièces d’étoffe, dont ils se font une sorte de caleçon et de corsage, à plis croisés sur la poitrine. Un pan de l'étoffe tombe assez pittoresquement de la ceinture.
Jambes nues, tètes coiffées d’un étroit turban blanc. D’autres sans coiffures, avec les cheveux tressés, fins et taillés sur les oreilles à la nubienne. D’autres, et la plupart nus jusqu’à la ceinture, ont pour armes une lance ou bien un sabre à lame large et droite, à deux tranchants, à poignée d'argent ouvragée en forme de croix, un bouclier circulaire à cône central, en peau de rhinocéros, d’hippopotame, de girafe. Un joueur d’instrument qui est leTyrtée de la bande. Danses de guerre, simulacres de combats. Escrime à la lance, à l’épée. Cris de chacals. C’est tout ce qu’il y a de plus sauvage.
Visite au temple. Us nous y suivent. Nouvelle représentation de leurs jeux dans la grande enceinte. Pas à sa place, mais spectacle étrange. Au reste, le temple a du voir leurs aïeux pareils, pareillement armés. Deux vieillards combattent l’un contre l’autre.
Le temple, de la décadence des Ptolémée, très imposant par son ensemble, très curieux par son extraordinaire conservation. Il est intact jusqu’au dallage. Il n’y a que les figures des dieux qui soient mutilées. Quel dommage! Belle gravure ; — le plus instructif pour des yeux qui n’y cherchent pas la science, et d’ailleurs précieux au point de vue de la mythologie égyptienne.
On y va par un chemin planté de douras, très verts, énormes, odorants. Des moineaux partout, des pigeons dans l’air, une chaleur intense, humide. Le ciel d’un bleu faux, des verdures criardes, c’est très drôle, et c'est bien l’Afrique qui mène au Soudan. Bœufs à bosses. Une ou deux fillettes nues avec des colliers en verroterie, et le petit tablier de laine.
Nous levons l’ancre à trois heures. Chaud, moite, trouble, monotone, des lignes plates, des eaux chipoteuses et boueuses, de maigres collines en bosses, couleur de terre livide; c’est la fin de l’Egypte avant les granits de la Nubie.
Le panorama du pays, de la ville et du Nil, vu du sommet d’un des pylônes (24a marches), me donne une idée (est-elle exacte ?) de quelque chose comme Gondokoro.
Des trombes de sable au loin, très loin, montaient en spirales, et se promenaient au pied des collines désertes. Les cultures très circonscrites. Peu de palmiers, amaigris, chétifs. La ville agglomérée sur des pentes onduleuses, maisons écrasées, toitures en douras séchés ou en cannes, ou en terre battue. Au delà l’énorme amas de décombres poudreux, roux, mêlés de débris, de poteries, qui enfouissaient le temple il y a quelques années, d’où l’on vient de l’exhumer complètement, et qui forment encore tout autour une immense ceinture de vieilleries pulvérisées. Pays malingre et consumé, tandis que l’Egypte est ardente et fertile, chaude et riante. Noter ces traits à mesure qu’ils se produisent. Ils importent. Les accentuer une fois pour toutes. Tout ce qui échappe au fleuve rentre, avec la dure empreinte de sa haute latitude, dans le caractère saharien. Tout ce que le fleuve atteint et fertilise est autre.
Cinq heures. — Le soleil se couche. L'air est brûlant. Je monte sur la dunette.
Mouillés à huit heures du soir devant Djebel-Sil-Sileh. Nuit aride et brûlante. 32° sur la haute dunette. Khamsin.
3 novembre, mercredi sept heures et demie.
Nous levons l’ancre. Carrières de grès de Sil-Sileh. Le temple de Karnak et celui d’Edfou sont en grès. Spéos. Petits temples, autels votifs taillés dans la masse de la montagne. Lieu désert, formes étranges des blocs de grès, leur couleur grise et saumonée. Un mince liséré de limon au bord de l’eau. Traces nombreuses de crocodiles.
Ne pas oublier le sanctuaire d’Edfou et le tabernacle (l’Arche sainte) en granit, où probablement était déposé l’Epervier sacré.
Collines de sable et de grès. Longue ligne onduleuse et molle de terre, de sable et de grès.
Onze heures. — Station d’une demi-heure au pied du petit temple d’Ombos au sommet d’un piton de grès, à moitié, ou aux deux tiers enfoui dans le sable. Grand pylône précipité dans
( Collection de M le Baron Gérard )
FRAGMENTS INÉDITS
le fleuve. Rive sinistre, dunes de sable blanchâtre, mamelonnées jusqu’à l’horizon. Euphorbes pâles, fleuries et celphas.
Les deux rives pareilles, presque sans cultures, sablonneuses, viennent le plus souvent expirer dans le fleuve.
Six heures. — Mouillés à Assouan. Petit vent brûlant. Vrai khamsin.
Assouan, 4 novembre. — Chaleur abominable à bord, 35°. Impossible de prendre même une note.
Le matin, visite aux bazars (L’Aghouat avec ses deux rues Bab-El-Chergui et Gharbi) assez vastes, poudreux. Maisons basses, population de peau très sombre, beaucoup de costumes blancs et de turbans, dont un pan enveloppe le cou ou retombe en écharpe.
La veille, feu d’artifice, feux de Bengale, bateaux couverts de feux, toute la ville éclairée de fanaux, torches. Le thé de l’impératrice.
A trois heures, course à Philœ. Nubiennes, enfants, tous des petits sauvages. Village dans d’immenses décombres. Champs de sorghos, rigoles, petites négrillonnes nues, cachées dans la verdure des hautes cannes. Magnifique encadrement d’Assouan. Le Nil comme une rade, deux écueils défendant l’entrée. Les deux chaînes se rejoignent presque. Belle montagne pointue avec son marabout, sable et granit (montagne de L’Aghouat).
Le désert sur la rive arabique; montagne de granit. Des marabouts ruinés. Cimetière arabe abandonné, tout en ruines. Décombres, poussière de poteries. Tour hérissée. Est-ce une tombe ? Est-ce un morceau de granit ?
L’obélisque des carrières de Syène.
Moineaux, éperviers, tourterelles, lilas à collier, bergeronnettes.
5 novembre, vendredi.
Départ à cinq heures pour Philœ, en pleine nuit. L’aube
dans le désert, magnifique. Il fait presque froid (souvenirs de Boghari). Deux heures de désert; étroite vallée de sable, entre des amoncellements de granit, noir, gris, rose, saumon. Sable gris jaunâtre. Belles formes, aspect très particulier connu pour moi.
Philœ charmant. Chapiteaux peints. Crocodiles.
Tentes et bateaux de l’impératrice. Son départ. Nous la saluons des parapets du petit temple. Déjeuner. Retour par les rapides. Température, on dit 3(j°. Temps couvert, sans vent et étouffant.
Demain nous retournons au Caire.
Nous sommes à 10 lieues du tropique du Cancer.
Se bien souvenir d’Assouan. Grande paresse d’esprit.