‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 38 sur 46 · RETOUR AU CAIRE · texte numérisé non relu

RETOUR AU CAIRE

6 novembre, samedi huit heures.

Départ d’Assouan à six heures. Temps couvert, nuées grises de peu d’épaisseur. Minces couches ouatées à travers lesquelles une sorte de soleil d’hiver. Air tiède. Nous allons très vite. Assouan, avec ses sables, ses granits, ses grès, est déjà loin. Les deux chaînes ont fini, et se sont écartées à de longues distances du fleuve.

Voici Ornbos (déjà!) charmant, vu du fleuve, dans ses sables jaunes. Un grand pylône, le petit temple avec ses entrecolonnements noirâtres. Dune à droite, pan perpandiculaire à gauche, brun foncé. Morceau de la rive arabique, plat. Rien que du sable. Sous le ciel gris ce n’est plus reconnaissable.

Figures sombres cheminant dans le désert. Nous rentrons en Egypte. Cela se voit.

Hier matin dans le désert. Mur de Justinien pour arrêter les incursions des Arabes, corps de garde, blockhaus sur ses sommets. Pas d’oiseaux, quelques alouettes.

FRAGMENTS INÉDITS

Au soir, dernière promenade dans Assouan. A quatre heures temps complètement couvert, ni soleil, ni vent. Un jour gris sombre, mais immobile et chaud. La poussière lourde suspendue dans l’air. Les bazars dans un nuage grisâtre. Je vais dans des quartiers déserts, vastes espaces poudreux, incolores, où les maisons, le sol, les décombres se confondent. Deux éperviers traversent la rive triste et douce. Presque personne, des enfants, des femmes noires, habillées de noir. Batchich. Je suis entouré, harcelé. Ketir, kctir... intonation plaintive d’une douceur infinie. On ne voit distinctement que des dents, des yeux. Un sourire illuminé et transformé humanise ces faces sauvages. Je pars demain, et je n’ai aucune raison d’ètre gai. Sentiment vif de notre éloignement de France. Toutes les petites rues plongent au Nil. Dépôt de grains, dromadaires, marchands. On sent le voisinage de lieux, de choses étranges. Odeurs. Développer, en faire un tableau écrit, résumer les villes frontières du désert. Keneh, Siout, Esneh, Assouan, Thèbes, voilà les grandes étapes. Définir chacune. Toute l’Égypte est là, avec tous ses caractères, communs aux pays africains ou propres à la vallée du Nil.

Des dunes de sables gris, jusqu’à l’horizon. Voilà les euphorbes. Femmes au Nil avec leurs cruches. Petits joncs acérés, aiguisés. Maigres cultures.

Quel joli temps en arrivant hier, à huit heures, à Philœ. Gaieté de la rive, sycomores. En face de soi, les deux îles, dont l’une porte si élégamment sa couronne de temples. Berges limoneuses. Les parapets romains, les escaliers mêlés aux herbes sauvages, aux débris. Quelques arbres, des palmiers, berges escarpées. Au bord du flot paisible, jaunâtre, silencieux, dans la chaude humidité du rivage, sous le soleil, qui mord, dans cette terre qui sue, des empreintes larges, profondes, du pied des crocodiles.

Berges croulantes de terre sablonneuse et de grès. Aujourd’hui tout est blanchâtre. Le désert est d’une pâleur singulière.

Nous allons aujourd’hui revoir Sil-Sileh, Edfou, Esnch et mouiller à Louqsor.

Dix heures. — Nous passons devant les spéos de Sil-Sileh.

Onze et demie, Edfou. Deux heures et demie, Esnch. Température: 3-2° et demi.

Quatre heures et demie. Erment. Belle montagne en face. Le ciel est nuageux, brumeux, les montagnes éclairées obliquement, beaucoup plus pittoresques qu’on ne les avait vues en montant. Ombres profondes, vallées, déchirures, sommets aigus, une foule de plans qu’on ne soupçonnait pas.

Soirée charmante. Montagnes, toutes roses, rives brunes en lumière. Sommets pointus qu’on voit de la plaine de Karnak.

Eaux gris verdâtre et lilas. Très belle oasis. Beau soleil couchant dans les nuages. Le Nil au couchant entièrement rose.

Cinq heures et demie, Louqsor. Brouillard au pied de la montagne de Thèbes. Pas un arbre dans tout Louqsor. Aspect grandiose des temples.

Nous avons fait aujourd’hui 5o lieues.

7 novembre, dimanche.

Départ de Louqsor à cinq heures et demie. Beau temps, légère brume. Au pied des montagnes, pas un nuage. Vent de nord-est.

Nous allons enfin trouver nos lettres à Keneh.

Huit heures et demie. — Très près de la chaîne libyque, haute, rose, fauve, éclairée en plein par le soleil du matin, magnifique de forme. Le Nil a sensiblement baissé. Il a recouvré ses grandes berges, reflets complets.

Un pélican à petite portée. Quatre coups à balles. Il est manqué. Le Nil comme une glace, tout rose et bleu pâle. La plus grande pâleur possible. Berge ocre de rhue, bitume, pourvu que ce soit en lumière. Une seule petite voile de cange éclate en blanc dans l’immensité de cette lumière blonde. Aussi fort

qu’on le veut, pourvu que ce soit blond, limpide, net, plat, de toute pureté. Faire pur! jamais trop! ne pas craindre la sécheresse, l’éviter par le modelé des objets, le choix des valeurs, l'épaisseur du ton. Éviter les rouges. Il n’y en a pas. Mesurer les distances par les valeurs, l’intensité des tons par une ou deux taches dominantes qui ne seront que des noirs , des bruns, des bleus; comme note claire, un bleu blanchâtre, un blanc de coton. Cela sur un fleuve pâle. Montagnes cendrées ou roses, modelées ou non suivant l’heure. Un ciel doux. Voilà toute l’Egypte.

Mouillé à dix heures à Keneh. Pas de lettres. Nouveau découragement. Où sont-elles? Il y a lieu de croire qu’elles sont perdues.

Courses dans Keneh. Les bazars. Quelques achats. Revu les Aimées. Toutes sur le seuil des portes. Les deux petites Nubiennes en rouge sang. La grande Nubienne, la fleur du pays, en blanc. J’achète deux de ses chemises, le plus clair de sa garderobe. Zenab , l’Egvptienne, aussi tout en blanc, avec une partie de ses somptueux bijoux. La grande et triste Bedaouïa dans son bouge. Nous obtenons la danse de l’abeille, purement inepte! C’est amusant de revoir. On se connaît. Des sourires, des sollicitations, des demandes de batchich à tous les pas.

Mais la lumière n’est plus la même. Le Nil est moins miroitant, la ville moins accablée, moins écrasée de chaleur. Le soleil aiguisé par le vent de nord ne baigne plus aussi largement l’horizon. Les drapeaux consulaires frissonnent au-dessus de la maison du seigneur Bischara. Les palmiers s’inclinent sous la brise du nord-ouest. Il y a des bruits, un mouvement, une agitation dans les choses qui n’est plus le muet, le morne incendie de l’autre jour.

Départ à quatre heures et demie. Toute la haute berge en échelons couverte de curieux.

Soirée fraîche. On mouille à sept heures et demie. La lune nouvelle suflit à éclairer la nuit. Départ à cinq heures et demie. Le santon Hàû vers six heures et demie. On avait allumé

des feux autour de lui. Matinée très fraîche. Grand vent de nord. Le Nil a des vagues. Ciel un peu aigre. Les montagnes laides.

8 novembre, lundi.

Nous avons aperçu le santon au retour. C'était le matin, par une bise du nord, passablement aigre, après une nuit d’extrême humidité. Les feux qui l’avaient réchauffé jusqu’au jour brûlaient encore, il y avait un groupe d'Arabes autour de lui, et des poules picoraient en liberté, autour de ce groupe d’idolâtres.

La méchante masure, sans toiture, près de laquelle il achève sa vie de maniaque ou de cénobite, ou de croyant, ou de cynique, ne lui sert décidément pas d’abri. Les pèlerins qui viennent le visiter y trouvent un gîte. Les dévots que la fatigue prend ou l’ennui de regarder ce monstre abject peuvent s’asseoir sur la banquette extérieure en pisé.

Le Scheik Selim ne quitte jamais sa place, ne change jamais de posture. Ses genoux ankylosés se refuseraient à tout mouvement. Il a écrasé, battu, limé le sol, sous la masse de son corps, toujours accroupi. A ce contact sordide de trente années, on peut imaginer ce que sont devenus les muscles qui seuls ont supporté son poids. On dit que dans certains cas, on le fait glisser jusqu’au fleuve, après quoi les mêmes mains de lévites le ramènent à sa foulée.

J’ai dit qu’il est complètement nu, et chose, singulière, cet état de nudité, si fréquent dans ce pays, propice à tant de gens, filles, garçons, hommes faits, devient hideux dans ce vieillard.

Ce peuple est doux, soumis, d’humeur facile, aisé à conduire, incroyablement gai dans sa misère et son asservissement. Il rit de tout. Jamais en colère. Il élève la voix, on crie, on gesticule, on les croit furieux, ils rient. Leurs masques mobiles, leurs yeux bridés, leurs narines émues, leurs bouches toujours entr’ouvcrtes, larges, fendues, leurs dents magnifiques, sont faites, on dirait, pour exprimer tous les mouvements de la gaieté, de l’insouciance, de la joie tranquille, forcément et natu-

FRAGMENTS INÉDITS

Tellement mendiants, le mot de batchich résume tout leur vocabulaire usuel, et le geste de tendre la main presque toute leur pantomime. Demander, insister, vous poursuivre en répétant batchich, batchich kétir', attendre qu’on leur donne, demander de nouveau quand on a donné, rien ne leur coûte. Leur patience est extraordinaire, leur indiscrétion n’a pas de bornes : aucun scrupule, nul respect humain. Passe encore pour les enfants, mais de grands garçons, des désœuvrés, un flâneur viennent et vous disent : batchich. Les filles ont au suprême degré l’instinct de la mendicité. On refuse, on les chasse, survient un cawas qui les bâtonne, elles se sauvent à toutes jambes, et se mettent à rire. A propos de rien, un cawas bouscule un nègre, grand garçon de vingt ans passés, celui-ci regimbe. Une claque, le nègre reste coi, deux gifles terribles, il tourne sur lui-même, ne sachant s’il doit rire ou se révolter. 11 prend le parti de rire, on lui jette un fardeau sur le dos, il l’empoigne, fait sa corvée, le cawas n’y pense plus, le nègre non plus. Son noir visage 11’a pas.gardé trace du soufflet, et tout est dit.

Ces cawas sont d’ignobles drôles.

Le peuple est-il laborieux ? je ne le crois pas. Il 11’y a que des désœuvrés partout, dans la campagne, comme dans les villes.

La soirée à Louqsor. Promenade à la nuit du côté de Karnak. Les temples au crépuscule. L’obélisque. Le croissant de la lune nouvelle. Café d’Arnautes. Grande solitude aux abords de la ville. Le quartier des Aimées. Fantômes blancs, chuchotements. Rien de visible, aboiements des chiens dans la campagne, au loin.

Style proprement égyptien de toutes les maisons.

Pigeonniers en forme de double pylône. Longues brindilles extérieures, servant de perchoirs aux pigeons. La plupart ont le sommet badigeonné de blanc.

Beau sycomore à côté de Keneh, côté du nord. A l'extrémité opposée, palmiers, cela donne à la vue, sur le Nil, une gaieté que je n’avais pas remarquée.

3 oo

Bien rendre et bien faire comprendre l’aspect d’une de ces petites villes riveraines, vuesdu fleuve, 'leurs berges escarpées, leurs maisons empilées et bâties à pic, leur ceinture de verdure, leur couleur uniforme, leurs teintes sourdes, et ces fourmilières humaines, se pressant au débouché des rues plongeantes.

Dix heures et demie, Girgeh. Nous mouillons. Jolie ville importante, de dix à douze mille âmes; autrefois, dit-on, cent minarets. Chiffre invraisemblable qui veut dire qu’elle eut sa splendeur. Aujourd’hui huit minarets de beau caractère, gris blanchâtre vers les cônes; matériaux grossiers, briques cuites ou crues, jolis ornements sarrazins découpés dans de la boue.

La mosquée de la rive est en ruines, et ce qui manque s’est écroulé dans le fleuve. Le Nil dévore Girgeh. A l’extrémité opposée, vastes ruines de mosquées à arceaux, de physionomie persane. Dans l’intérieur, mosquées petites, toutes grises, en petites briques, de la meilleure époque. Belles portes ouvragées. Moitié ville et moitié campagne. Le centre rappelle le vieux Caire. Les extrémités finissent, comme partout, dans les décombres. Murs d’enceinte. Des portes ferment la ville et semblent aussi la diviser en quartiers. Portes carrées, comme j’en ai vu partout. Grande propreté dans les rues, grand nombre de maisons à deux étages, construites avec soin. Moucharabiés joliment découpés à jour. Nouveaux bazars. Population de citadins, on est loin du désert.

g novembre, mardi.

Encore à Girgeh. On fait une expédition à Abydos. Je redoute huit ou dix heures de baudet et je reste à Girgeh.

Matinée très fraîche avec vent de nord, lumière aigre, le Nil agité. Girgeh occupe un tournant du fleuve. Elle est orientée sud-est, et collée pour ainsi dire face à la chaîne arabique, qui plonge sa haute falaise de pierre dans le Nil, assez étroit sur ce point. Promenade autour de la ville, par l’enceinte extérieure, presque déserte. Des chiens errants dans de grands

espaces abandonnés. Des oiseaux en multitude, éperviers, cor-

neilles, hérons blancs filant vers les étangs. Les grands pigeonniers blancs avec leurs perchoirs chargés de pigeons, blancs, lilas, ardoisés, à gorge azurée, irisée, verte. Des tourbillons s’échappent des perchoirs, font un ou deux vols éperdus dans le ciel bleu, s’épanouissent en gerbes autour des palmiers voisins; on les voit de loin, comme un essaim de moucherons. Les éperviers continuent leur ronde avec leurs piaulements très doux. Les routes sont sans poussière; la terre, encore humectée de la rosée de la nuit, est plus brune. Les bergeronnettes s’y promènent avec leur fin corsage argenté, leur marche sautillante, leur petit cri, que j’ai tant écouté ailleurs.

Les oiseaux voyageurs ont ceci de charmant. Ils transportent avec eux les souvenirs vivants de bien des pays divers. Je les retrouve ici, où je n’imaginais pas les voir : c’est notre occident, nos automnes, les guérets, les prés sous la gelée blanche, toutes les matinées d’octobre. Plus tard, là-bas, ce sera Girgeh, Thèbes, Assouan, tout le cours du Nil. Un fellah expatrié leur dirait : Soyez les bienvenues. A mille lieues de mon pays, je leur dis : Bonjour, soyez les bienvenues.

Quatre heures. — Journée de grand désœuvrement. J’essaie une aquarelle. Rien ne me tente, quoique tout soit intéressant, et qu’il y ait matière à beaucoup d’études. Il fait grand vent. L’air est aigre, le soleil dur, on a les nerfs malades. Somme toute, station improductive et triste. Nous dînons à bord de la dahabieh. On revient d’Abydos à huit heures. Il y a quelques écloppés. Soirée froide.

10 novembre, mercredi.

Nuit froide, matinée brumeuse. Des nuées sur les montagnes, une bise aigre. Le Nil agité, couvert d’écume, quelque chose comme la Seine à Villequier ou Tancarville; c’est laid, tumultueux. On se met à l’abri, on cherche le soleil qui est pâle et sans chaleur.

Neuf heures. — Le soleil parvient à dissoudre les nuages, le ciel se nettoie. Le Nil se calme un peu. L’impératrice, qui s’est arrêtée à Korosko, et revient à toute vapeur, nous rejoindra dans la journée. Les bateaux de suite nous ont déjà dépassés. Je suis complètement éteint, et n’ose plus rien regarder, de peur de nuire aux sensations vives, justes et vraies du premier trajet : les ennuis du bord, l’incommodité de la vie en commun, X absence cruelle de toute nouvelle de France, l'impossibilité de travailler.

Neuf heures et demie. — Nous passons devant Achmin (Chemnis) sur la rive arabique, ville importante, régulièrement et bien construite. Maison consulaire, avec le pavillon français. La façade également pavoisée, probablement en l’honneur de l’impératrice. Longue masse d’un gris brun, ponctuée d’ombres et de quelques taches blanchâtres. Un minaret toujours élégant, quelques palmiers clairsemés dans la ville.

Il faudra une fois pour toutes peindre une de ces petites villes, vues du fleuve, dans leur forme la plus ordinaire, par leur silhouette toujours la même, dans leur couleur invariable. La rive avec les canges, les berges, l’épaisseur de la ville, où les maisons s’entassent, les enceintes où les masures se dispersent, se mêlent aux décombres, s’y effondrent ou meurent dans les jardins. Je n’aperçois plus les doums. Somme toute, ils sont rares.

Quatre heures, Siout. Nous y mouillons pour la nuit.

1 1 novembre, jeudi.

Hier soir, visite à Siout au coucher du soleil. Ce matin partis à l’aube.

A midi, course aux hypogées de Beni-Hassan. Accès de fièvre violent. Nuit très pénible au mouillage de Minieh.

12 novembre, vendredi.

Départ à l’aube. Nous arriverons ce soir à Gizeh. Il est temps !

FRAGMENTS INÉDITS

i3 novembre.

A l’aube, départ pour les pyramides. Magnifiques. Rentrés à dix heures. Arrivée au Caire (Boulaq)à midi. Le voyage est fini.

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