‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 39 sur 46 · LE CAIRE — SUEZ — ISMAÏLIA · texte numérisé non relu

LE CAIRE — SUEZ — ISMAÏLIA

14 novembre, dimanche.

Séjour au Caire. Journée mal employée. Bazars et visites.

1 5 novembre, lundi.

Départ pour Alexandrie. Malles perdues.

Nous restons à Alexandrie.

Mardi 16.

Notes prises en rade de Sue\, à bord du bateau de Messageries impériales l’ Impératrice. Ligne de l’Indo-Chine.

Départ pour Ismaïlia. Une partie de notre expédition s’embarque pour Port-Saïd sur un bateau supplémentaire. Une autre dont je fais partie prend la voie de terre; nous voici donc encore une fois sur le chemin de fer de la basse Égypte. Train énorme. Nous emportons un immense convoi de pèlerins asiatiques. Gens de l’Asie Mineure, Tcherkesses- Boukhariens, gens à pelisses ou kaftan de fourrures. Types turcs. Quelques physionomies tartares; des chérifs à turbans verts, femmes, enfants, vieillards infirmes, aveugles, paralytiques. Il y a des vieillards sur le dos des jeunes gens. Beaucoup plus de vieillards que de jeunes gens. Matelas, couvertures, ustensiles de ménage , aiguières , cafetières (où va-t-on les loger ?), bachi-bouzouks, avec leurs hauts bonnets, leur ceinture qui les sangle depuis le menton jusqu’au bas-ventre, leur arsenal

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passe dedans, leurs guêtres sur de méchants souliers éculés. Ils vont se dandinant d’une marche lourde, comme des matelots mis à terre, ou des cavaliers mis à pied; on sent qu'ils ne sont pas dans leurs habitudes. Airs de sacripants, de bandits farouches. Les reîtrcs de toutes les époques et de tous les pays. Quelques femmes voilées et vêtues de blanc, dont les yeux sont plus ronds et moins bridés, les sourcils plus relevés et plus mobiles ne rappellent pas le regard égyptien. Ce sont des Turques. Parmi elles, quelques fellahs, jolies dans leur voile, riant et se cachant. Convoi des plus curieux.

Nous partons, toujours sans Antoine et sans bagages. Ennuyeuse traversée du Delta qui nous avait ravis, un mois avant. Nous sommes las, fatigués des déplacements, blasés sur des choses qui fuient devant nous, et sur ces tableaux vus de loin, qui n’ont plus rien à apprendre quand on continue de les effleurer. Déjeuner à Kafer-Saïaf, avec deux ou trois heures de retard. Le convoi trop lourd, la machine mauvaise, nous nous traînons. Il devient évident que nous arriverons tard à Ismaïlia. Une dépêche expédiée la veille demandait à M. de Lesseps de nous envoyer un bateau qui nous ramenât dans la nuit à Port- Saïd. Le bateau sera-t-il à Ismaïlia? Et d'ailleurs les fêtes de Port-Saïd n’ont-elles pas eu lieu ce matin ? Station à Zagazig. La nuit vient. Nous mangeons dans le wagon. Le désert. Quel dommage de ne pas y passer de jour! La lune est levée. La nuit lumineuse et si claire que les dunes gardent la couleur rosée des sables et qu’à toute distance nous apercevons des montagnes ou des collines. Je reconnais le désert que j'ai vu entre L’Aghouat et Aïn-Madhi; celui-ci, plus uniformément sablonneux. Le train s’arrête à chaque instant. Nous descendons, on se promène dans le sable, on monte sur les dunes, on y marche difficilement. La lumière répandue par la lune est incomparable de douceur, d’éclat et pour ainsi dire de chaleur. C’est très beau.

Il est dix heures. Douze heures de route pour un trajet de

FRAGMENTS INÉDITS

cinq ou six heures ! Toujours le désert et la pleine lune, une solitude absolue.

A dix heures et demie on s’arrête. Nous sommes à Ismaïlia.

Descente des plus tumultueuses. Les Prussiens très avisés filent

les premiers, attendus, dit-on, par un bateau réservé pour

eux. Notre commissaire-adjoint les accompagne et nous lâche.

Nous voici à onze heures tout débandés à Ismaïlia. Etrange lieu quand on y débarque pour la première fois à pareille heure. Six de nous vont ensemble où ? dans la nuit. Et le bateau promis? Bien entendu pas de bateau. Comme quoi M. G. D..., un avocat du barreau de Paris, nous recueille à minuit dans une salle à manger et nous emmène, Berchère et moi, dans sa dahabieh. Nos amis ont leur tente. Punaises. Ils s’en échappent, errent jusqu’à quatre heures du matin au bord du canal, et finalement sont recueillis, à leur tour, par des agents de l’administration.

Mercredi, 17 au matin.

Nos malles et Antoine sont enfin retrouvés ! Ils sont à bord du Béhéra. Arrivés après des péripéties sans fin. Quelques compagnons nous reviennent on ne sait plus comment. Chacun a son histoire, ses aventures.

Ismaïlia. La ville européenne. Les campements arabes et les campements des invités. Une immense ville de tentes, rien de plus curieux.

La fête de Port-Saïd a eu lieu hier. De toutes façons nous

devions la manquer. Ce soir entreront les escadres. Rien encore dans le grand bassin du lac Timsa, qu’un ou deux bateaux égyptiens. Des nouvelles sinistres circulent. Le Latif, bateau égyptien, s’est engravé. Il obstrue le canal, on a fait cette nuit des efforts énormes pour le pousser de côté, trois cents hommes ont travaillé à ce travail d'importance capitale. Le vice-roi, Nubar-Pacha, M. de Lesseps ont passé la nuit sur les lieux. Le vice-roi, dit-on, a menacé d’empaler quelques

E l ' G È N E F ROMEN T I N.

oüicicrs. L’accident vient d’une distraction, d’une fausse manœuvre (?) du capitaine anglais.

U Aigle passera-t-il ?

Si oui, le canal est ouvert; si non, c’est un désastre dont il est aisé de mesurer la gravité, sans être ni dans la politique, ni dans les finances de cette immense entreprise.

Visite à travers les tentes. Musiques partout, grands préparatifs d’éclairage et d’illuminations publiques ou privées, officielles ou volontaires pour ce soir. Drapeaux, pavillons, banderoles : les couleurs françaises partout.

Un hasard (le hasard se sera chargé de nous jusqu’au bout) nous met à bord d’une mouche à vapeur. Nous y rencontrons M. Ritte, qui, toute la nuit, nous a vainement cherchés. Nous faisons le tour du lac Timsa. On nous débarque à l’entrée du canal de Port-Saïd, auprès du chalet du vice-roi. Foule énorme. Batteries d’artillerie, régiments de lanciers égyptiens en bataille sur la plage.

Il est quatre heures. Trois grands vapeurs sont pavoisés, débouchant par le canal de Suez, et viennent mouiller dans le bassin. Hurrah! le passage du sud est libre. A cinq heures et demie, une légère fumée et l’extrémité d’une haute mâture apparaissent au-dessus des hautes berges sablonneuses du canal du Nord. Legrand mât du navire encore caché porte le pavillon impérial de France. C’est Y Aigle.

Il passe à nos pieds lentement, ses roues tournant à peine, avec une prudence, des précautions qui ajoutent à la gravité du moment. Il débouche enfin dans le bassin. Salves d’artillerie, toutes les batteries saluent, l’immense foule applaudit, c’est vraiment admirable. L’impératrice sur sa haute dunette agite son mouchoir. Elle a près d’elle M. de Lesseps, elle oublie de lui serrer la main devant ce grand public, venu de tous les points de l’Europe, et dont l’émotion est extrême.

L 'Aigle continue sa marche dans le lac avec la même len¬

teur.

FRAGMENTS INÉDITS

Le problème est résolu, l’entreprise est sauvée, la fête a eu lieu. Les transports venus de Suez, V Aigle venu de France, vont mouiller côte à côte, au point de jonction des mers de l’Inde et des eaux d’Europe.

A 5oo mètres, derrière le bateau français, arrive l’autrichien portant l’empereur François-Joseph.

Nouveaux cris, nouvelles salves. L’empereur, en veste de voyage, en chapeau couvert de mousseline flottante, est debout sur le tambour et salue.

Puis vient le prince de Prusse, le prince des Pays-Bas. Le défilé continue dans la nuit.

Le soir, illumination générale. Feu d’artifice tiré devant le palais du vice-roi. Table ouverte partout. Grande tente de cinq cents couvers, autre de deux ou trois cents. La table du palais du gouverneur est la plus originale et la meilleure de toutes. Dîners extravagants. Grands vins, poissons exquis, perdreaux, canards sauvages. Sept ou huit mille personnes à nourrir ainsi en plein désert. Le mécanisme de ce service, de ces approvisionnements, est incompréhensible. Nous sommes en plein roman des Mille et une Nuits.

Luxe inouï. Tout cela en plein sable. Ismaïlia est posé sur la dune elle-même; on n’y trouverait pas je crois un caillou; on couche dans le sable, les nattes sur le sable, on a du sable jusque dans son lit. Mélange fantastique du superflu et des somptuosités les plus extraordinaires avec le plus incroyable dénuement.

Dans ma dahabieh, je suis comme un roi, j’ai des draps et pas de vermine.

Soirée bien curieuse. Hospitalité partout dans les grandes tentes.

Derviches hurleurs et tourneurs. Le chanteur au maigre visage indien. Sa voix de tête, si douce, si frêle, modulations très étranges. Il n’en peut plus, et se tient les tempes à deux mains, tout en renversant sa pale tête en arrière, et en pour-

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