E U G K N E F ROM EN 1' I N
suivant sa melopée maladive. AlïYeux hoquets des derviches.
Comme ensemble une vaste foire, où la musique enragée des fifres aigus et des tambourins remplace les fanfares des bateleurs. On se rencontre sur le front des tentes. Voici quelques-uns de nos compagnons attardés. On se perd après quelques pas faits ensemble. Se retrouvera-t-on ? Jamais peutêtre.
Et Antoine? Le Béhéra porte le numéro 38 et n’entrera que demain.
Nuit dans ma dahabieh. Le bruit de la fête, les lueurs lointaines, l’explosion des fusées, l’immense clameur d’une foule arabe en jubilation berce mon médiocre sommeil.
Jeudi 18.
Le Bchéra arrive à midi. Nous avons nos bagages. Grand soulagement.
Débarquement de l’impératrice avant déjeuner. Elle fait une longue course à dromadaires. Voiture de suite, attelée de huit dromadaires blancs. Très original. Elle met pied à terre un moment au pavillon de Lesseps et remonte en selle au milieu d’une confusion sans nom. Elle monte bien; elle a l’air fatiguée; toilette écrue.
Débarquement de l’empereur d’Autriche. Casque d’homme à voile bleu. Il passe en calèche, l’impératrice à sa droite, suivi du vice-roi, du prince de Prusse, etc. Il passe devant ma tente. Ma toilette non terminée ne me permet pas de me montrer au seuil, et je les vois par l’entre-bàillemcnt de ma toile.
Course rapide à l’extrémité du campement bédouin. Fantasia de cavaliers et de dromadaires. Spectacle médiocre. Le sol est du sable mouvant, l’espace manque, les chevaux galopent mal, n’ont pas de quoi prendre du champ, les cavaliers sont mal armés, et, sauf quelques scheiks, assez pauvrement montés et équipés, cela n'approche pas du luxe militaire, de l’ampleur et de la beauté d’ensemble des fantasias sahariennes. Ils galopent
FRAGMENTS INÉDITS
assis. Cependant il y a d’admirables morceaux. Les plus beaux cavaliers sont pour la plupart des Sinaïtes.
Gandouras rouges pour les chefs, blanches pour les cavaliers. Par-dessus, un burnous, sans capuchon, de laine noire. Sur la tête, une simple chachia, fez rouge à gland bleu ou un turban blanc. Quelques-uns ont la kuffieh, jaune, rayée, des Syriens. La coiffure simple est maigre. Le costume dépouillé du burnous noir manque absolument de noblesse.
Joli petit jeune homme, montant un fort beau cheval noir à selle de drap sombre, toute bosselée d’or. Quelques belles brides d’or fané. Pas d’œillières. Quelques jolis plastrons, à glands de soie mêlés d’or. Tout cela moins cossu, moins riche’, moins nourri de métal que l’équipement saharien. Pas de bottes éperonnées, des sandales jaunes dans d’énormes étriers, de dimension ridicule, et qui ressemblent à des patins. Il y a bien à dire sur tout cela.
Le soir, nouveau feu d’artifice; nouvelle fête dans tout le campement. Bal au pavillon du vice-roi. On s’y rend comme on peut : en calèches à quatre chevaux anglais, en calèches attelées de rosses, à baudet, à pied. On est prié de ne pas emporter de paletot, pour éviter l’encombrement des vestiaires. Or la nuit est très fraîche.
Je n’y vais pas, et je regagne ma cabine d’où j’entends vaguement les bruits de la fête.
Cependant on a causé du départ de demain; il s’agit de gagner Suez. Comment? à quelle heure? par quelle voie? Personne n’en sait rien, ni le ministre Nubar, à qui j’ai parlé, ni M. de Lesseps qui n’y peut mais, ni aucun de nous, bien entendu.
Beaucoup de nos compagnons ont apparu. Quelques-uns après des désastres. Il y en a que des navires ont balottés depuis trois jours et qui n’ont rien vu de Port-Saïd ni d’Ismaïlia. D’autres ont été déposés sur la plage et forcés de coucher dans le sable; d’autres sont arrivés par des mouches, des canots de poste, lâchant tout, bagages, etc. On a manqué de vivres, on ne
s’est pas couché. Il y a des malades, des découragés, des exaspérés. On prend des résolutions extrêmes, on se plaint, on proteste, on réclame, on se prépare à filer droit en France, c’est bien, mais par où? Sans le canal, ce n’est guère possible. Par le chemin de fer, c’est extrêmement hasardeux.
Rien de plus drôle que le futur boulevard, planté d’arbres, qui porte le nom de quai Mchemet-Ali et regarde le lac.
On retrouve là des gens qu’on n’a pas vus depuis vingt ans; à chaque pas des têtes de Paris. On y cherche vainement des compagnons de voyage. Ils sont échoués quelque part, égarés, introuvables. Le va-et-vient est inexprimable. Dromadaires, baudets, calèches anglaises, chevaux arabes, chevaux anglais, amazones, cavaliers, troupes défilant, femmes de Paris, de Vienne, de Londres, de Milan, de Madrid. Les tables sont encore plus étranges.
A mesure qu’on en use, qu’on en découvre les ressources, qu’on en aperçoit les abus, cette hospitalité orientale, sans exemple dans les temps modernes, sans analogie possible en Europe, devient vraiment prodigieuse, et tient du miracle. Ce ne sera pas le souvenir le moins curieux de ce fantastique voyage. Nulle part les deux éléments dont se compose le faste égyptien, l’inutile, le grandiose, l’excessif et le dénuement ne se seront montrés dans des proportions plus extraordinaires. Jamais non plus le hasard, la magie qui dispose de nous depuis quarante jours, ne nous aura ménagé des surprises plus cocasses. Voilà le vrai point à saisir, de ce fantasque voyage qui comme deux gouttes d’eau ressemble à un rêve.
Nous sommes dans l’impossible et tout se réalise. On projette, tout est déjoué; on s’abandonne, on attend, on dit : Qui sait? Inscha Allah! Et l’on s’en tire, bien ou mal, quelquefois très bien, nous en sommes la preuve.
Vendredi, 19.
Rien de prévu, rien de certain pour le départ. A huit heures
FRAGMENTS INÉDITS
et demie, six ou huit des inséparables s’en vont à l'appontement, c’est-à-dire à l’embarcadère avec leurs bagages.
Une grande mouche à vapeur y chauffait. M. G... et son grand cheval blanc. Grande foule, bousculade. Beaucoup de nos tristes compagnons nous croisent. « Où allez-vous? à l’embarcadère ? Impossible. Il n’y a pas de bateaux? c’est à n’y pas tenir, nous nous en allons. Où? En France. Tout droit ». Et les voilà qui s’éloignent.
C’est la déroute. « Un tel où est-il? Parti hier. Un tel? Il part. Un tel ? On ne sait pas. » Les groupes sont rompus. L’Institut, coupé en morceaux, erre de droite et de gauche.
La mouche nous prend. Elle s’emplit. Nous partons directement pour Suez.
Nous traversons donc le canal vite et sans accident, à un échouage près. Le désert à gauche; à droite, les lacs amers. Magnifiques. Personne. Un désert d’eau, couvrant un désert de sable. Au fond, dans le sud, sous une lumière plus aiguë que celle du Nil, la haute dentelure du Djebel-Attaka au pied duquel est Suez.
Le soir vient. Il fait frais. L’Attaka se noie dans le bleu. Les berges élevées du canal ne sont que sable. Par-dessus celles de gauche, on aperçoit la chaîne basse et finement allongée des montagnes de Syrie. La nuit tombe au moment où nous débouchons dans le golfe de Suez. De grands navires dans l’ombre, signalés seulement par la silhouette de leurs mâtures et leurs feux.
Pas de place à bord de YAlphée. UErymanthe se remplit et nous refuse. Le trop-plein se rend à l’ Impératrice ; on nous y reçoit.
Grand et magnifique transport des Messageries, faisant les voyages de lTndo-Chine. C’est superbe.
Nous voilà donc sur la mer Rouge, dans les flancs d’un navire qui va de Suez à l’extrême Asie.
Équipage arabe. Indiens, Chinois, Malais. L’Inde, la Chine
et le Japon sont pour ainsi dire à bord avec nous. Lune splendide. Première soirée, nouvelle et charmante.
Samedi, 20 novembre.
En rade de Suez, au mouillage.
Le Djebel-Attaka superbe au soleil levant. La rade déjà peuplée de grands navires. Deux péninsulaires. Frégates turques. Frégate et transport de guerre anglais. Navires de toutes nations, excepté de la France, dont la marine de guerre n’a rien sur rade.
A huit heures, tout se pavoise. A dix heures et demie, tous les matelots sur les vergues. La frégate turque donne le signal par un coup de canon. Tous les navires de guerre se couvrent de fumée, les batteries font feu. h' Aigle débouche du canal. Défilé de tous les vaisseaux, dans l’ordre observé depuis Port- Saïd. C’est magnifique. Nous sommes aux premières loges, et de notre vaste dunette nous assistons à un spectacle unique, certainement unique en ces parages.
Journée passée à bord, sous la tente, à voir les allées et venues des yachts, les canaux impériaux en premier. Le soir, illumination sur tous les navires et feux d’artifice tirés à terre.
Nous entrons en relations avec les officiers du bord; hospitalité charmante. Le comte Sollohub.
Dimanche, 21 novembre.
Toujours à bord du transport l’ Impératrice , rade de Suez.
Il était dit que les inséparables eux-mêmes devaient se séparer. Nous restons quatre à bord de l’ Impératrice. Petit à petit, notre expédition désorganisée et dissoute a fondu sur les chemins que nous avons si étrangement parcourus depuis le Caire. Déjà fort disloquée au Caire, elle est réduite à l’heure qu’il est à de petits groupes isolés, ignorés les uns des autres, et sans communication possible. Qu’en reste-t-il dans la rade ? en reste-t-il ? je l’ignore.
FRAGMENTS INÉDITS
Ce matin, conformément aux renseignements pris hier, les passagers temporaires de Y Impératrice ont quitté le bord, en détail, sur de petits bateaux arabes, gagnant Suez (où je n’irai pas) et ont dû être versés dans un train qui a dû les emmener au Caire.
Nous craignons les retards et les caprices du chemin de fer de Suez, un jour de fête et d’encombrement; et nous avons prudemment (est-ce prudent ?) remis notre départ à demain. Ce soir nous tâcherons d’allercoucher à Suez; demain à huit heures nous tenterons de partir par le train réglementaire; demain soir nous avons l’espoir de coucher au Caire. Le hasard interviendra-t-il encore ? et dans quel sens ? Journée charmante au mouillage, temps admirable. A deux heures, l’impératrice traverse la rade, et se rend sur la côte d’Asie, aux fontaines de Moïse. Avec des lunettes, nous la voyons monter à dromadaire et s’éloigner sur la plage aride, sablonneuse, enflammée.
Température très douce, plutôt fraîche. Je supporte un paletot.
Voilà les premiers moments de repos, de possession de nous-mêmes, de bien-être que nous ayons goûtés depuis un mois et plus. L’air de la mer Rouge est meilleur à respirer que celui du Nil, et le séjour de Y Impératrice plus agréable que celui du Béhéra, de douce et sinistre mémoire. Présents ici : Berchère, Lambert de la Croix, Cléry et moi.
Dimanche soir.
Eh bien! nous ne partons pas ce soir. Nous avons expédié le drogman Antoine avec nos gros bagages. Il couchera à Suez et nous attendra demain à sept heures au train du Caire. Quant à nous, nous passons encore la nuit à bord. Dîner de six avec le commandant. Conversation sur toutes choses : l’Inde, la Chine, la mer Rouge, la France, Paris. Beaucoup de lieux communs.
Notre cinquième compagnon est un journaliste de Maurice,
expédié par la colonie pour assister aux fêtes et visiter l’Europe qu’il ne connaît pas. Il traversera l’Egypte en courant, mais ne poussera pas jusqu’en Europe. Il a deux petits enfants qui l’attendent dans son île et dont il parle les larmes aux yeux. Il est Français de langue, de cœur, d’opinions, avec cela très en retard sur nous et ignorant beaucoup de choses de ce pays qu’il adore.
Le navire est désert. Nous occupons une petite table, à l’entrée de la vaste salle à manger, faite pour deux cents couverts. Le reste est dans l’obscurité, les longs corridors muets, la machine au repos, le pont à l’arrière à peine animé par le va-etvient de quelques officiers désœuvrés. La mer onduleuse murmure doucement autour du vaste navire. Les mouches à vapeur sillonnent la rade et y font leur bruit haletant, en filant dans l’obscurité. Singulière fin de voyage ! Y Aigle est toujours là à l’ancre.
Lundi, 21 novembre.
Départ de Y Impératrice à l’aube (cinq heures et demie). Le commandant fait armer la baleinière et nous conduit directement à Suez. Matelots chinois. Une grande heure de trajet, par une matinée belle, calme et froide. Soleil levant sur les montagnes de Syrie.
Je n’ai pas vu Suez. Ce qu’on en aperçoit de la marine est affreux. Tous Maltais, Italiens, Calabrais, des bonnets rouges, horrible rebut.
Le train encombré part à neuf heures. Voyage interminable et très pénible par un pays dont la première moitié est admirable.
Nous longeons le Djebel-Attaka. Le désert est plat, sablonneux, parfaitement nu. La haute et magnifique montagne est toute modelée dans les violets ou les azurs les plus vaporeux. Le sable envahit le désert déplus en plus; il n’y reste par place que des végétations courtes, par petites boules sombres; je cou-
FRAGMENTS INÉDITS
nais cela, c’est le désert moucheté comme la peau d’un léopard (le sable abonde aux environs d’Ismaïlia) ; on se rend compte, en approchant de cette étrange ville en formation, qu’elle est bâtie dans une dune, et que si la pierre est dessous, la terre n’est nulle part. A peine y voit-on une enveloppe, une sorte de croûte, dure, grisâtre, calcinée, qui s’écorche sous les pas et met à nu le sable mouvant le plus pur.
Nous traversons l’Ouaday, une Normandie. Le soir, au soleil tombant, avec ses campagnes plates et cultivées, vertes ou fauves, ses douras fauchés, de petits sentiers humides circulant à travers les champs, des bœufs qu’on y voit gagnant les fermes, et ses lignes d’arbres lointaines, où quelquefois il n’y a pas un palmier, c’est à se croire en France, et l’apparition d’un campagnard en costume arabe, d’une femme fellah habillée de sombre,
semble une surprise en pareil lieu. Quand reviennent les pal-
miers, on retrouve l’Egypte.
Zagazig.
Grand pays d’usines, d’industries cotonnières, riche, étendu, mêlé d’habitations arabes et de grandes maisons, de fabriques ou de villas européennes. Cheminées fumant. Toutes les maisons, même celles des fellahs, ont une fumée blanchâtre qui les couronne. Le pays tout entier avec ses poussières, ses vapeurs, est noyé dans la poudre d’or du couchant ; c’est admirable. Et toutes ces fumées odorantes envoient des odeurs d’Orient qui me vont au cœur. Comme l’Orient sent bon!
Nous arrivons enfin à neuf heures et demie.
J’entre avec joie dans cette ville sans pareille; nous gagnons l’hôtel à pied. La lune est sur l’horizon, la nuit splendide. Le canal miroite, l’air est plus doux, plus moite, plus savoureux qu’ailleurs. Les grands beaux arbres de l’avenue. Charpentes, arcs de triomphe, illuminations partout. La ville est en fête pour l’empereur d’Autriche.
L’Esbekieh sillonné de voitures avec leurs fanaux, leurs coureurs, leurs porteurs, tout cela au grand trot.
Il est dix heures et demie. Je monte à baudet, et me lance par le Mouski à travers les illuminations des bazars. C’est extraordinaire. Toutes les maisons drapées, tendues, couvertes de lumières, foule énorme, des musiques partout, toutes les femmes en blanc. Voitures pleines des femmes de harem. Femmes chantant derrière les balcons, voilés de rideaux. Immense foule écoutant et marquant le refrain par une clameur.
Le kan Khalil est fantastique. Kan des tapis. Toutes les étoffes dehors, disposées en chapelle. Richesses qu’on ne soupçonne pas; c’est éblouissant. A minuit, le Caire est bruyant, vivant, remuant comme en plein jour, plus qu’à midi, heure où le commerce fait la sieste.
Tâcher de donner une idée de ces spectacles. Ces gens-là adorent la lumière. Immenses lustres de verres. Lanternes par milliers. Lampions avec veilleuses.
Le système barbare est admirablement ingénieux et le mieux fait pour briller, refléter, miroiter, multiplier les feux. Il est encombrant, mais pittoresque dans son désordre et éblouissant.
Charpentes énormes. On est tout étonné de voir improviser de pareilles décorations, et jamais bourgeois, boutiquiers, petits ou gros commerçants d'Europe, ne voudraient se mettre en pareils frais. — Fêtent-ils quelque chose ou quelqu’un ? ou se donnent-ils tout simplement à eux-mêmes le spectacle de choses qui les amusent et les égaient? C’est plus probable. Drôle de de peuple.
Mardi, 22 novembre.
Au Caire. Courses dans les bazars.
Mercredi, 2 3 novembre.
Course aux tombeaux des Mamelucks, par le vieux Caire. Matinée charmante, plus pure, plus nette, ciel plus doux qu’au mois d’octobre. Le vieux Caire est très particulier. On y sent la
FRAGMENTS INÉDITS
campagne, le voisinage du lleuve, le faubourg ; on y va par des jardins. La grande route qui y conduit ressemble à Choubrah, moins régulière, moins belle d’ombrages, plus pittoresque et beaucoup plus riante. Pas de maisons de campagne, pas de villas ; à gauche, des massifs de palmiers, de lebas et de sycomores au-dessus desquels, de place en place, on aperçoit le Caire. C'est le matin, il est dans la brume lilas des premières heures. Silhouettes exquises de précision élégante, exquises de douceur. Des minarets, des coupoles. Au loin, très loin, la mosquée de Mehemet-Ali et la citadelle, suspendue, pour ainsi dire, dans la lumière. Plus loin encore, le plan extrême du Mokattam encadre et ferme tout à droite, jardins, cultures surtout entremêlés de bouquets de verdure. Tout cela sombre, d’un vert froid, grisâtre et se lavant des azurs du ciel, à mesure que les plans s’éloignent. La dégradation des couleurs est des plus rapides. On coupe les douras et les cannes. Joli sujet de travailleurs avec des chameaux dans ces verdures en désordre.
Les aqueducs, terrains vagues et décombres. On est au vieux Caire. Le Nil, qui le mois dernier avait inondé toutes les petites rues riveraines et en avait fait des cloaques impraticables, s’est retiré, n’y laissant plus qu’un peu de boue et quelques masures écroulées.
Rues silencieuses, maisons basses, habitations de pachas, de ministres, de gens riches. Des jardins derrière donnant sur le lleuve. Au bout, le bazar. Une longue avenue étroite, des boutiques’ basses, avec un plafond continu de bois, de toiles, de cannes séchées. Le soleil crible cette tenture en loques d’une multitude de trous de lumière. Le sol est boueux, constamment humide, dans cette saison. Les échoppes des petits marchands nagent dans le bitume et le bistre, c’est-à-dire, en réalité (au naturel), dans la fumée des fourneaux, la friture des rôtisseurs, la suie, les graisses, les huiles, la malpropreté noirâtre. Au demeurant, des odeurs indéfinissables, très mélangées de parfums et de puanteurs, qu’on peut trouver nauséabondes
E l T G E N E FROMEN T I N.
et que justement on peut savourer avec quelque plaisir, car c’est la façon particulière et presque délicate encore dont l’Orient sent mauvais, quand il ne sent pas tout à fait bon.
Les rues transversales plongent dans le Nil. Au bout de ces couloirs un peu plus fangeux, dans l’intervalle des boutiques ou par les trous de leurs toitures délabrées, on voit pointer les fines et longues vergues des canges.
Il y en a des quantités amarrées derrière le bazar, c’est là l’embarcadère du Caire, après celui de Boulaq. Quand on descend au fleuve sur la berge encombrée de pailles hachées, de marchandises, de ballots, de gens qui vont passer le Nil, de gens qui en débarquent, on a devant soi l’îlc de Rhoda, couverte de jardins et portant à sa pointe la tour ronde, massive et rose du Nilomètre, le « Mètre Nil », comme disent les petits âniers. Au delà apparaît le grand et vrai bras du Nil dans toute sa largeur, où pour la première fois se révèle Bark-cl- Nil, la mer Nil, le fleuve roi de l’Orient. Gizeh est en face. Joli village à moitié caché dans les palmiers; au-dessus les deux pyramides roses, et dans le fond du ciel, au midi, les trois cônes successifs des pyramides de Sakkarah, séparés du fleuve par la grande forêt de dattiers de Bedreschin. C’est admirable. Le Nil file et se perd au sud dans une gloire de lumière constante, nuancée des couleurs variables du matin, du midi ou du soir, mais toujours égale et toujours inexprimable ou par son abondance ou par sa beauté.
Peu de monuments saillants, sauf une mosquée isolée, à l’extrémité de la nécropole, et en marquant l’entrée du côté du désert; mais le Mokattam est superbe. L’étendue de l’horizon est immense, et la dernière, l’extrême ligne cendrée, filée comme à la règle, à la base du ciel, et si finement lavée d’une teinte d’opale, donne une première idée charmante de cette chose grave, solennelle, monotone souvent, redoutable quelquefois, jamais ennuyeuse, qu’on appelle le désert. — C’est ainsi que je l’ai vu partout apparaître, de très loin, entre des collines
FRAGMENTS INÉDITS
de sable fauve, ou de terre très claire, aplati, infini et n’ayant d’autre couleur que la couleur idéale de la distance, de la solitude et de la lumière.
Les tombeaux des Mamelucks sont un immense cimetière ou plutôt une grande ville funéraire, avec ses ruelles sinueuses, compliquées, d’un nombre indéfini, et ses maisons basses, sans fenêtres, et avec une seule porte de bois brut, qui ne sont pas autre chose que des sépultures de famille. Quelques-unes sur des coupoles ; un petit nombre, beaucoup plus monumentales, ont la forme et l’importance d’une chapelle. Tous les espaces non construits sont occupés par des tombes sans enceintes. De loin on dirait une ville construite irrégulièrement parmi des tombeaux. Quand on s’approche, on comprend que tout ce qui est là appartient aux morts, que cette grande vallée est pour tous, grands ou petits, le champ du repos, et qu’il n’y a comme dans notre Occident que des différences de rang et de fortune entre ceux qui l’habitent.
Personne dans cette singulière ville. A peine quelques maçons qui construisent le mur d’une enceinte nouvelle, ou la famille de quelques gardiens : — un enfant, une femme accroupie, par hasard, au beau milieu des routes vides, et où ne passent que des enterrements. Un silence extraordinaire emplit d’un bout à l’autre cette vallée, où les bruits du Caire ne parviennent même pas ; la lumière quf ruisselle à travers ces rues sans ombre rejaillit sur les murs dont beaucoup sont crépis ; sur les coupoles blanchâtres, sur les tombes toujours passées au lait de chaux, cette lumière égale, sans brisure, sans obstacle à sa diffusion, forme peut-être le morceau le plus éclatant dans sa douceur qu’il y ait dans le panorama du Caire. Du reste, le tableau, comme vue d’ensemble, est merveilleux.
On rentre vers le Caire, laissant le désert derrière soi. En face, à l’extrémité du cimetière, on a le haut rocher grisâtre qui porte à son sommet l’amas architectural de la citadelle et de la mosquée de Méhémet-Ali.