‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 5 sur 46 · E U G È NE F R O M E N 'I' I N · texte numérisé non relu

E U G È NE F R O M E N 'I' I N

plus tard j'entendis causer Fromentin. Combien il était charmant quand il ouvrait devant vous, pour me servir d’une de ses expressions, son tiroir aux idées! Que de pages exquises il a écrites ainsi qui se sont envolées!

Quant au Fromentin moral, au Fromentin intérieur, si je puis dire, je le peindrai d'un mot : c’était une véritable sensitive. La nature l'avait fait nerveux comme une

femme, et s'il n’avait pas eu en lui l'antidote d'une prudence toujours en éveil et d’une réserve extrême, il eût pu laisser en route le meilleur de lui-même. Par cette réserve d’allures, par cette prudence pleine de tact dans les relations, aussi par une constante volonté à retenir son imagination, il a su faire de sa vie et de sa personne, comme l'a dit son illustre amie, « un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction ».

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J’ai étudié avec soin la façon

de peindre de Fromentin, je bai suivie dans ses diverses phases, et je dois dire , avec sincérité , que je la trouve intéressante entre toutes ; par certains côtés même, par exemple par la délicatesse et l'esprit, vraiment admirable. Tout est beaucoup une question de mesure et de comparaison, et je compare les beaux morceaux de l’œuvre de Fromentin à ce qui se peint aujourd’hui de meilleur. Prenons, si

vous voulez, la grande Chasse au faucon de la collection Laurent Richard, qui a été vendue récemment. Quel paysage mettriez-vous, maintenant que Daubigny est mort, en regard de cette page fluide, lumineuse, aérée, calme et pleine en même temps, où l’Algérie, cette terre de toute grâce et de toute beauté, semble se parer d’une jeunesse immortelle? Quel ciel plus léger, plus fin, plus vivant, plus profond, quel air plus subtil, quelle plus chatoyante diffusion de lumière, quel sourire plus exquis de la nature en fête trouveriez-vous ? Et quel émail du ton, quelle transparence de la pâte! Soyons de bon compte, rien d’aussi intimement artiste, rien d’aussi équilibré ne se fait plus. Je ne veux, par cette comparaison, qu’ont fait naître en mon esprit les expositions simultanées du Champ de Mars et des Champs-Elysées, en 1878, diminuer personne; je veux simplement marquer une hauteur. Fromentin appartient à cette grande époque de l'art de la peinture qui commence à Delacroix et finit à Corot en passant par Rousseau, Millet et Daubigny. 11 est le dernier de cette noble lignée; il est le lien qui, en la terminant, la rattache à la période de transition et d’inquiétude au milieu de laquelle nous nous débattons.

Plus loin, je dirai quelques mots de son rôle et de son influence qui, pour' être restée discrète, n'en est pas moins considérable; à présent, je ne veux qu’affirmer ceci, c'est que Fromentin est un peintre de race, un vrai et délicieux peintre, j’entends aussi bien par la qualité matérielle des procédés que par leur emploi intelligent. Pour le juger, n’oublions pas qu’il est toujours et par-dessus

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tout un délicat, que son esprit, d’une singulière aristocratie native, est entre les plus cultivés et les plus élevés de sa génération, qu’il a d’abord été littérateur et que chez lui le littérateur a primé le peintre jusqu’à la fin par sa valeur absolue.

De tout ceci il résulte quelque chose de complexe et de raffiné qui n’est point l’art des foules, et qu’il faut déguster à loisir et à petits coups. Je parle surtout de son exécution, qui n’est ni très puissante ni très frappante au premier abord, mais qui présente un ensemble de qualités devenues de plus en plus rares et dont la réunion sera bientôt peut-être introuvable. Ses faiblesses, et il en a, ne sont pas dans son exécution ; elles sont, — le cher et regretté maître les connaissait mieux que personne et il a lutté sans trêve à les faire disparaître, — elles sont, dis-je, dans l'insuffisance de son enseignement technique. La nature, pour le paysage, est le grand et seul maître; aussi le paysagiste est-il constamment merveilleux chez Fromentin. Pour le dessin de la figure humaine, au contraire, comme pour le dessin de l’animal, les études longues, patientes, ardues de l’atelier, de l’école, sont nécessaires; rien ne les remplace. L'impression, au sens récent du mot, est une utopie. Velasquez est un impressionniste, d’accord, mais un impressionniste dont la main agile travaille sur le canevas d’une science impeccable. Fromentin n’avait point cette science. Je reviendrai sur ce point. Je voulais seulement remarquer que l'intelligence et le don étaient tels en Fromentin qu'ils voilent et font presque disparaître ces faiblesses de grammaire. 11 ne s'est mis à

la peinture que sur le tard, avec curiosité au début, puis avec passion. Il se présente dans cette rare condition d'un littérateur qui se prend à tenir le pinceau et qui, d'emblée, fait de la peinture de peintre et qui n’a voulu faire que cela. Voilà le point qu’il ne faut pas perdre de vue.

On me permettra de préférer l’écrivain, du moins de le trouver plus sûr de lui, plus fort, plus complet, en un mot plus capable de produire une œuvre parfaite, mais il faut reconnaître que l’écrivain et le peintre sont tous deux originaux et parfaitement sincères, qu’ils ont chacun leur valeur propre, bien indépendante, bien délimitée,, quoique parallèle. C'est là un phénomène presque unique, je dirai même unique. « Il a deux muses, dit Sainte- Beuve, il est peintre en deux langues, il n'est pas amateur dans l'une ou dans l'autre, il est artiste consciencieux, sévère et fin dans toutes deux. » Chez Delacroix, auquel on serait volontiers tenté de le comparer, l’écrivain, quoique correct et expérimenté, était resté à une telle distance du peintre que le mérite de l'un se perd dans la gloire de l'autre; sa littérature est à peu près la commune moyenne que peut facilement atteindre tout homme du monde ayant du goût et quelques études. Un seul peutêtre a possédé en même temps les deux outils si différents de l'artiste et de l’écrivain : c’est Berlioz. Mais la plume de Berlioz, qui est brillante, pleine de feu, d'imprévu et d'audace, reste toujours entre ses mains, sauf dans quelques admirables livrets d’opéras, une arme offensive ou défensive; c'est celle d'un critique et d'un polémiste, et là encore l'artiste a un tel génie que l’écrivain, même bien

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supérieur chez Berlioz à ce qu'il est chez Delacroix, s’efface devant lui.

Chez Fromentin, il n'en va pas ainsi : les deux modes d'expression sont en accord parfait, ils forment un tout symétrique. Fromentin a toujours pu passer de l'un à l'autre avec une égale facilité, peignant même avec le pinceau tel tableau qu'il avait peint antérieurement avec la plume. Deux faits permettent d’expliquer cette surprenante facilité, qui s'est révélée d'abord dans les volumes du Sahara et du Sahel et qui, sous une autre forme, s’est poursuivie dans Dominique et dans les Maîtres d’autrefois : d'une part, un but identique dans les deux moyens, celui de saisir l’aspect juste, net, pictural, des hommes et des choses, surtout l'aspect extérieur, paysagiste, si je puis dire, de la nature, dont li retient les plus infimes accidents; de l’autre, et dirigée dans le même sens, une mémoire prodigieuse, une mémoire spéciale, physique et topographique en quelque sorte, mémoire qu'a eue Gautier, mais beaucoup moins nette. C'est cette mémoire qui, en 1874, lui permettait encore de peindre et d’imprégner d’une poésie si profondément algérienne cet admirable chef-d’œuvre de la Chasse au faucon, dont je parlais tout à l’heure. Il a pris soin dans le roman de Dominique qui, comme on sait, a quelques-uns des caractères de l'autobiographie, de définir lui-même cette mémoire, « assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude singulière à se pénétrer des impressions ». .

Une autre condition de son être se présente encore chez lui avec un caractère unique : c'est l’œil, un œil de

peintre, comme il s'en est peu rencontré, et qu'il utilise au même degré pour le livre et pour le tableau. C est avec cet œil-là qu’il écrit, dans le Sahara , cette journée de juin, à L'Aghouat, où tout est chaleur, sécheresse et accablement, et qui restera sans doute la plus belle page de littérature pittoresque qu’ait produite notre langue; c est avec cet œil-là qu'il peint de souvenir le Simoun et la Tribu nomade en voyage.

Ce don tout physique, auquel son merveilleux esprit d’observation ajouta d’ailleurs mille ressources, s’indique déjà dans son premier tableau, Une ferme aux environs de la Rochelle , qui, ainsi que je l’ai dit précédemment, appartient à M. Bataillard. Ce petit tableau, qui a figuré au Salon de 1847, est son œuvre la plus ancienne. Il date de 1846. 11 peut donc être tenu comme le plus caractéristique de sa manière du début. A le regarder à la surface, il n'est que lourd et pâteux; il renferme cependant déjà des marques curieuses de la justesse d’œil de Fromentin. 11 ne trahit aucune autre influence que celle de Cabat : c’est une œuvre timide et naïve, mais qui n'est ni niaise ni vulgaire. Elle prend d’autant plus d’intérêt lorsque l’on sait que cette ferme est la « maison champêtre » de Saint- Maurice, où il a été élevé et où il est venu mourir. C’est le petit cottage qu’il décrit en tête d 'Une Année dans le Sahel \ alors qu’il rend à la liberté un rouge-gorge qui est venu s’abattre dans sa cabine, sur le bateau. Tous ceux qui ont lu le livre se souviennent de cet épisode adorable. — « Connais-tu, lui ai-je dit, avant de le rendre à

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eu

(Fac-similé d’un dessin au crayon, d’Eugène Fromentin.)

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sa destinée, avant de le remettre au vent qui l’emporte, à la mer à qui je le confie, connais-tu sur une côte où j’aurais pu te voir, un- village blanc dans un pays pâle, où l’absinthe amère croît jusqu’au bord des champs d’avoine? Connais-tu une maison silencieuse et souvent fermée, une allée de tilleuls où l'on marche peu, des sentiers sous un bois grêle où les feuilles mortes s’amassent de bonne heure, et dont les oiseaux de ton espèce font

leur séjour d’automne et d’hiver? Si tu connais ce pays,

cette maison champêtre qui est la mienne, retournes-y, ne fût-ce que pour un jour, et porte de mes nouvelles à ceux qui sont restés. »

Au même Salon de 1847 fut exposâ Ie tableau des Gorges de la Chiffa. Il fut peint après l’excursion à Alger et à Blidah en 1846. C’est le premier contact avec le public. Le morceau fut remarqué, et, paraît-il, méritait de l’être. Je ne le connais que par les quelques traces qu’il a laissées dans les Salons du temps, quoique Gautier, dans la

Presse , ne le signale que d’une très sèche mention. Il

n’a pas figuré à l’exposition posthume de l'Ecole des Beaux-Arts. Il est cependant très important, parce qu’il est le lever de rideau de l'Algérie dans l’œuvre de Fromentin. La beauté du site, qui à ce moment était une primeur pour les Parisiens, la fermeté cristalline de l’exécution, qui rappelait beaucoup celle de Marilhat, tout était propre à fixer l’attention. A dater de ce tableau, la voie de Fromentin est toute tracée, le filon précieux est découvert. Un pays incomparable, la veille inconnu, va se dérouler sous nos yeux dans sa variété infinie.

E U Ci È N E F R O M E N T I N.

Pendant toute cette période, qui commence à 1847 et comprend environ une dizaine d'années, je noterai, comme dominante du peintre, une poursuite attentive des procédés d’exécution. Son esprit hésite; il semble chercher sa direction. Je dis ceci dans le meilleur sens, et comme un

témoignage de la sincérité et de la délicatesse extrêmes de son sens artistique. D’ailleurs, une probité dans le travail jamais satisfaite, telle est encore une des marques du tempérament de Fromentin. J’aurai plusieurs fois occasion de revenir sur cette sorte d'exigence perpétuelle de l’artiste envers lui-même, sur cette anxiété qui deviendra bientôt une fièvre.

A ce moment, JVlarilhat le guide presque exclusivement, du moins par une influence générale de manière et de style, car l imitation sous une forme quelconque, j'entends l'imitation consciente, a toujours fait horreur à Fromentin. 11 n’imite pas Marilhat, mais il l’étudie avec entrain. La trace de Marilhat devient très visible dans son œuvre. Celle de Cabat reste latente, quoique très réelle. C'était le moment où l’auteur d 'Une rue d'Égypte au crépuscule , qui venait de s’éteindre à l’âge de trente-six ans, était dans tout l’éclat de sa récente renommée. L’homme et le peintre étaient, d’ailleurs, propres à laisser en Fromentin une forte impression. Leurs deux natures avaient des points de contact. Lorsque je veux me représenter ce qu’était Marilhat à son retour d'Égypte, en 1 833 , hâlé par le soleil et comme brûlé par un feu intérieur, mais vif, spirituel, plein d’imprévu et d’ardeur dans la conversation, souverainement distingué d’esprit et d’al-

lures, modeste et craintif pour tout ce qui touchait à ses œuvres, je pense à Fromentin. Au fond, l'art du peintre de l’Égypte est du meme ordre que celui de l’Algérie; chez tous deux, même éducation de l'œil et du cerveau, même tendance à idéaliser le vrai, ce qui est le propre des natures cultivées, même recherche des lignes élégantes et des pondérations harmonieuses, se développant sur l’étude sincère, exigeante, attentive, affinée du morceau aussi bien que du motif général. Idéaliser, harmoniser, synthétiser le vrai, même le vrai absolu , lui faire parler en un mot un langage expressif : tel est l’art des vrais maîtres; tel est le but qu’a constamment poursuivi Fromentin, qu'il a atteint pleinement et d’une façon unique dans ses livres, qu’il a souvent atteint dans ses tableaux. L’exemple de Marilhat n’a pas peu contribué à l’affermir dans cette voie, qui tient en quelque sorte l’équilibre entre l’indépendance et la tradition.

Du reste, en dehors du caractère des œuvres de cette époque, on trouve une trace écrite et positive de l’admiration de Fromentin pour Marilhat, dans son volume du Sahel. Il parle, sans les nommer, dans une des pages les plus intéressantes du livre, des trois grands orientalistes, Decamps, Marilhat et Delacroix1, le peintre de genre, le paysagiste et le peintre d'histoire. On devine entre les lignes que le paysagiste a ses préférences. Il y trouve plus que dans les deux autres l’exacte et nette intelligence des hommes et des choses, les sentiments qu’ils éveillent,

i. Une Année dans le Sahel. Paris, Lévy, 1859, p. 267-272.

leur expression intime et surtout leur aspect physique.

« Son œuvre, dit-il, est l'exquise et parfaite illustration d’un voyage dont il aurait pu lui-même écrire le texte, car il apportait, en écrivant comme en peignant, la même exactitude de coup d’œil, la même vivacité de style et d'expression... Le paysagiste > par je ne sais quelle prédestination singulière, était né peintre d'Orient ».

L’influence de Marilhat sur Fromentin se manifeste, de 1847 à i85o, d’une manière plus accentuée encore. Un curieux témoignage de cette influence apparaît dans un tableau qui a figuré à son exposition posthume sous le n° 7, représentant la Moisson en Algérie. De grands arbres aux ramures découpées, un ciel rouge versant ses lueurs ardentes sur un paysage maçonné comme une muraille, une recherche de l’efTet noble et un peu théâtral, tout fait penser à Marilhat, mais plutôt à ses défauts qu’à ses qualités : c’est du mauvais Marilhat. Les Tentes de la Smala de Si-Hamed-bel-Hadj (Sahara), épisode de son

voyage à Biskra, dont nous avons reproduit, dans les pages précédentes, une intéressante étude aux deux crayons (11 mars 1848), n° 263 de la vente après décès, révèlent une accentuation plus personnelle, une impression plus directe de la nature. Ce tableau a figuré au Salon de 1849 avec quatre autres toiles, souvenirs de son second voyage en Algérie: Une Smala passant l’Oued Dira {, les Baraques du faubourg Bab-a-Zoun, une Rue à Constan fine et la Place de la Brèche. Cette année-là Fromentin obtint une médaille de deuxième classe. Il avait fait un pas de plus, et un pas important, sur un terrain qui allait bientôt devenir son domaine propre. Ce qui ne paraissait à la surface qu'un accident dans sa carrière de peintre était déjà la loi de son talent et de sa vie. L’Algérie, dès le premier contact, l'avait soumis à ses poésies enchanteresses. 11 n’eut pas besoin de longues réflexions pour sentir que l'Orient vrai était encore un champ neuf, malgré les trois peintres qui l’avaient fait miroiter aux yeux de la génération romantique. Il restait à rendre son côté intime, individuel, particulier.

Aucun de ces cinq tableaux, qu’il eût cependant été bien instructif de revoir, ne figurait, ni à sa vente ni à l'exposition du quai Malaquais. La Place de la Brèche à Constantine , qui appartient à A1. Du Mesnil, se trouve au catalogue, mais elle n'a pas été exposée. C’est un morceau

d ailleurs assez faible. Par contre, on a pu remarquer, de cette même époque, un charmant petit tableau, Arabes nomades levant leur camp , n° 77, appartenant également à M. Du Mesnil et qui a figuré au Salon de i85o. C'était un

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effet du soir d’un sentiment exquis, superbe de ton, d'une exécution ferme, d’un émail transparent. Le ciel mourant, les ombres douces et bleuies, la profondeur de l’espace, l’immobilité de l’air, le rayonnement de la terre encore chaude, les silhouettes obscures du douar, tout, dans cette œuvre d’impression vive, respirait le calme recueilli des soirées africaines, de ces soirées presque sans crépuscule, où la nuit « vient comme un évanouissement ». Nous ne pensons pas que Fromentin eût encore rien fait d’aussi nettement senti. Déjà se montre en lui une préoccupation qui joue un rôle de premier plan dans toutes ses œuvres, je veux dire l’étude, le rendu de la lumière dans ses mille variations d’heure, de jour, de climat, de saison, de milieu, et surtout de la lumière diffuse, de celle qui enveloppe et qui adoucit. En même temps nous voyons prendre forme à ce souci profond, qui lui fait tant d’honneur, de détailler et de résumer tout à la fois, comme le fait la nature ; de passer graduellement de l’analyse à la synthèse, et, malgré son prodigieux talent d’observation et son acuité sensitive qui le poussent souvent au raffinement du détail, de voir en fin de compte les choses par le côté simple.

Le Salon de i85o, qu’il serait plus juste d’appeler le Salon de 1 85 1 , puisqu’il fut ouvert le 3o décembre au Palais-Royal, alors National, nous donne la suite du voyage à Biskra. Fromentin y fait irruption, sinon par la qualité au moins par la quantité. 11 exposa en effet onze tableaux. J'en ai relevé la liste dans le livret. Je crois qu’elle n’est pas sans intérêt en raison des sujets

eux-mêmes, auxquels il ajouta quelques légendes explicatives.

1179. — Arabes nomades levant leur camp. « L’Arabe du Tell dit en parlant des Sahariens : — Vous êtes toujours en route comme des sauterelles, loin de votre failn et près de votre soif. »

1 180. — Femmes revenant de puiser de l'eau. — « Le Saharien ne fait absolument rien. Les travaux sont laissés aux femmes. Elles ont à faire le bois et l’eau. »

1 1 8 1 . — Douar de Sahari ; effet de soir. — « L’Arabe nomade est campé dans une vaste plaine; autour de lui rien ne trouble le silence... La maison est une pièce d’étoffe tendue avec des os piqués dans le sable. »

1182. — Biskra ; village des Zibans.

1 1 8 3 . — Foukhala ; printemps.

1 184. — Biskra ; un enterrement.

1 1 8 3 . — Marabout dans l'oasis.

1 186. — Tolga ; village des Zibans.

1187. — Plaine de En-Furchi ; route de Constantine à Batna .

1 188. — Douar sédentaire ; effet du matin.

1 189. — Douar sédentaire ; effet du soir.

Aucun de ces tableaux, qui étaient plutôt des études que des tableaux composés, n'a été revu, sauf le premier, à l'exposition du quai Malaquais.

De ce temps (1846 à 1 852, année de son troisième voyage en Afrique) datent un certain nombre de dessins qui ont paru à sa vente après décès. Ils sont d’une exécution plus écrite, plus précise et cependant beaucoup plus timide que les suivants, mais d'une justesse pittoresque déjà très remarquable. Ils sont faciles à reconnaître, Fromentin se servant alors pour ses études des deux crayons, — mine de plomb ou crayon Conté — , de sanguine et de

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papier blanc jaunâtre assez épais. La Smala d’Hamedbel-Hadj, la vue d’Oasis que nous avons reproduite et

ARABE DE l’aGHOUAT.

(Fac-similé d’un croquis au crayon, d’Eugène Fromentin.)

celle que nous reproduisons en tète du chapitre II, ainsi que l’Arabe sur un chameau qui figure en lettre, sont de ce moment. Il y a lieu même de présumer, d'après

le passage d’une des lettres de Fromentin à M. Du Mesnil, qu'ils ont été exécutés dans un endroit déterminé.

... Je ne vous parle pas du séjour que nous venons de faire dans une tribu saharienne à dix lieues dans le Sud, chez notre bien regrettable ami le scheik Si-Hanied-bel-Hadj ben Ganah. Ce sont des jours uniques. Je ne veux pas déflorer ce sujet, qui mériterait un récit religieux. C’est certainement la perle Ane de mes souvenirs.

Ah ! cher ami ! cher pauvre ami, toi qui mets un point d’exclamation après Sidi-Maloui ! cher ami, que n’as-tu passé avec nous ces soirées silencieuses, sous la tente en laine noire, au centre du grand douar nomade, notre hôte à côté de nous, la porte de la tente ouverte au levant sur l’interminable horizon du désert, pendant que le soleil se couchait sur l’autre horizon, sans bornes aussi, et que les troupeaux de chameaux défilaient sur le ciel rouge. J’ai des dessins, des croquis et des notes de tous ces lieux-là.

Un projet de publication qui séduisit alors Fromentin peut nous expliquer leur facture particulièrement soignée, en dehors de cette règle générale du début, chez les peintres, qui est la manière sèche. On trouve trace de ce projet, qui d’ailleurs n’eut pas de suite, dans un fragment de lettre publié par M. Burty1. 11 avait sans doute pensé, avec son compagnon de voyage, Auguste Salzmann, à faire un album de vues et de scènes africaines accompagnant un texte descriptif.

... Notre projet de publication, dit-il, est en bonne voie d’exécution. Si les circonstances ne s’y refusent pas à Paris, il aura lieu. Nous aurons les éléments qu’il nous faut à peu de chose près. Je ne puis, bien entendu, entrer dans aucun detail. Je ne puis, cher ami, satisfaire à ta légitime envie d’anticiper sur le retour, de dépouiller

i. Les Dessins d'Eugène Fromentin. Paris-Londres, 1877, 1 vol. in-fol.

tout ce carton déjà volumineux de dessins grands ou petits, esquissés ou cherchés avec soin, de croquis de mouvement, de mosquées, de palmiers. Nous avons un peu de tout et c’est exact. Il y a progrès, visiblement progrès. Nous nous donnons beaucoup de mal, et nous avons déjà depuis un mois réformé des défauts et trouvé des ressources nouvelles. Que de richesses si, depuis cinq mois, le travail avait toujours été comme il va maintenant ! C’est, je t’assure, étonnant, ce que nous avons fait au milieu de déplacements continuels en défalquant les jours de route. J’estime que nous avons encore un mois de travail, déduction faite des jours de cheval.

Fromentin repensa plus tard à son projet, pour illustrer une nouvelle édition du Sahara et du Sahel , mais la mort ne lui laissa pas le temps de mettre en ordre ses cartons pour un tel travail. M. Eugène Plon, guidé par les conseils des amis et de la famille, a profité de l’idée pour son compte : il fait paraître le beau livre que l’on sait, qui est une véritable illustration du Sahara et du Sahel % aussi complète que le permettait la dispersion actuelle des dessins.

L’influence de Marilhat persiste. Un tableau fort connu de Fromentin, Y Enterrement maure , exposé seul au Salon de 1 853, nous la montre traversée par l'influence passagère de Diaz, qui, d’ailleurs, ne fut pas heureuse. La composition est belle, les attitudes sont justes, — le sujet y prêtait; — mais l'exécution est lourde, pâteuse, le coloris papillotant. C’est une carte de visite envoyée au Salon. A ce moment Fromentin est en Algérie pour la

i. Eugène Fromentin , Sahara et Sahel, édition illustrée de douze eaux-fortes, d’une héliogravure Goupil et de quarante-cinq fac-similés en relief de dessins et de croquis. Paris, Plon, i vol. in-40 de 400 pages.

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