‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 6 sur 46 · E U G Ë N E F ROM E X T \ X · texte numérisé non relu

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troisième fois. Il voit L'Aghouat et y passe deux mois en plein été, il écrit les lettres à M. Du Mesnil et recueille sur nature cette moisson de dessins dont l’apparition après sa mort a été pour tous un si grand plaisir et un si précieux enseignement. Il accumule les matériaux dans ses cartons et dans sa mémoire. Cette période (i 852-53) est la genèse de sa virilité comme peintre et comme écrivain. Le temps affirmera son talent; il n’y ajoutera rien d'essentiel.

Je retrouverai l’écrivain plus tard. Le peintre apparaît avec toute son intensité d’observation dans les dessins de ce dernier séjour en Algérie, qui, on le sait, a duré une année entière. Ils se distinguent des autres au premier coup d'œil, et sont d’ailleurs beaucoup plus personnels que ceux des voyages antérieurs. Ils sont tous au crayon noir estompé, souvent rehaussé de blanc, sur papier gris très grossier, ou au crayon Conté; presque tous portent la désignation de l’endroit où s'est posé le pliant de l’artiste, la date et quelquefois l'heure. Ce sont des études sur nature, rapides et par conséquent de facture large, sommaire, grossoyée et même brutale, de caractère net, incisif, avec la dominante d’effet mise en saillie. Les extrémités, les mains et les pieds sont à peine indiqués, mais le mouvement en est juste, cursif, d'une éloquence dans bien des cas exquise. Ces dessins méritent d’être étudiés de près par la jeune école, si elle veut se persuader de la nécessité d’une culture intellectuelle, s’ajoutant à des organes très sensibles, et de l’immense supériorité qu'elle donne aux yeux et à la main de celui qui la possède. C'est à elle, aussi bien qu’à son sens inné,

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que Fromentin doit cette préoccupation incessante du style, de la synthèse, du choix dans le motif ou dans le morceau, qui revêt dans ses impressions une intensité si particulière et le met hors pair. Son crayon exprime du premier jet, avec une sûreté de sentiment qui me frappe profondément, le génie propre des pays algériens, c’est-àdire de l’Orient dans sa forme la plus noble et la plus raffinée. Je dis cela d’autant plus aisément que j’ai visité moi-même ces régions et que j’en suis un admirateur passionné. 11 a traduit la poésie du Sud dans ses formes supérieures, n’exagérant rien de sa violence, mais la rendant dans toute sa force. Il l’interroge sous toutes faces, mais sa sincérité le porte à effleurer le détail pour retenir l’accent décisif; l’indication d’ensemble lui suffit. C’est ainsi qu’agissent les vrais maîtres. Quoique son outil soit encore, par certains côtés, malhabile, il ne dit que ce qu’il veut dire et dit bien souvent tout ce qu’il veut dire. La note est si juste, si franche, qu’il a pu vivre jusqu’à la fin sur ce premier fond. « Ce qui me frappe, écrivait naguère M. Maxime Du Camp, c’est la sûreté extraordinaire de l’impression qu’il donne ». Pour ceux qui connaisses l’Afrique, c’est l’éloge qui revient à l’esprit devant chacun de ses dessins. Si je ne craignais que ma pensée fût défavorablement interprétée, j’ajouterais que le meilleur du peintre chez Fromentin est là. 11 y a toujours dans le contact direct avec la nature une fleur de naïveté, que l’éloignement efface, si durable que soit la force du souvenir, et j’ai déjà dit que chez Fromentin le souvenir était d’une qualité extraordinaire.

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Nous reproduisons dans notre travail quelques-uns de cçs dessins, dont la majeure partie a passé à sa vente, et je ne puis, à leur propos, m'empêcher de rappeler une page du volume du Sahara, qui en explique le caractère :

« Une remarque de peintre, que je note en passant, c’est qu’à l'inverse de ce qu’on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l’ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C’est en quelque sorte du Rembrandt transposé; rien n’est plus mystérieux.

« Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; c’est quelque chose d’obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y plonge, on est tout surpris d’y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle -même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage, qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. »

Fromentin s’était d’ailleurs préparé à cette vision climatérique, qui fut la véritable école de son individualité, par ses deux précédents voyages et par ce séjour à Saint- Raphaël, sur les côtes lumineuses de la Provence, qu’il fit au lendemain de son mariage, avant son départ pour Alger. Comme pour un instrument qu’on accorde, ce

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qu'il avait fait jusqu’alors n’était que prélude. Du même coup le peintre du Simoun et l’écrivain du Sahara allaient naître de cette grande insolation du voyage à L’Aghouat et de ces longs recueillements de Blidah et de Mustapha d’Alger.

Je trouve la trace de cette secousse décisive dans quelques fragments de lettres intimes adressées à M. Du Mesnil. On y trouvera, comme dans toutes ses lettres, ces habitudes de modestie et d'étude de soi-même qui rendaient Fromentin si sympathique à ceux à qui il ouvrait son âme. 11 écrivait à son ami, quelques jours après son arrivée à L’Aghouat :

... Tout va bien, je voudrais seulement être très savant, très robuste, très grand peintre, avoir une journée sans fin ; alors je pourrais montrer au monde étonné ce que c’est qu’un beau pays. Ce qui me navre, c’est de penser d’avance au peu que je rapporterai de cette immense mine où tout est à prendre...

... Je ne me sais aucun gré des qualités acquises et ne suis frappé que des qualités absentes. Voilà le dernier mot et le plus juste de mon opinion sur ma peinture...

... C’est inouï que depuis les premiers jours on veuille, malgré tout et malgré moi, me faire un peintre avant le temps. Ce que tu attends de moi est plus effrayant encore, car à toi je voudrais ne pas manquer, et, il faut le dire, tu es presque aussi sévère que moi pour moi, mais de beaucoup plus ambitieux. Je ne suis pas ambitieux, du moins je n’en sais rien. Je ne sais pas où je vais; quelque chose d’aussi vague qu’un instinct, mais d'aussi violent que la plus forte passion, me pousse au fond d’un sillon dont je ne vois, dont je ne regarde pas le bout, et je ne sais où il me mène...

... Ce n'est pas de la joie que j’éprouve ici, ni du bonheur. Il me serait difficile de t’expliquer cela. Je n'ai jamais éprouvé un tel détachement de lieu, malgré le vigoureux désir d'en tirer parti. Je visite

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cc pays comme on examine une proie, avidement, avec curiosité, satisfaction, mais sans amour, et je sens que le jour où je pourrai le quitter sans trop laisser derrière moi, où j’en aurai extrait ce que je suis venu y chercher, sera certes le plus joyeux jour de mon voyage...

... Je crains bien de n’avoir pas été très clair dans la description sommaire que j’ai essayé de te faire de L’Aghouat. C’est difficile en tout cas, surtout pour moi, qui ne sais nullement décrire d’après nature, et dont les impressions ne s’expriment aisément que par le souvenir...

... Il fait un temps admirable. Cette journée a été la plus belle peut-être que j’aie vue en Afrique. Je voudrais avoir quarante bras, et des journées sans nuit, et un cerveau à l’épreuve de toute fatigue...

... Il fait très chaud. Nous avons maintenant une moyennedeqo0 à l’ombre et de 6o° au soleil. Il y a deux jours, nous avons eu 420 et 64°. J’aurai mis toute ma bonne volonté dans ce voyage. On s’étonnerait moins peut-être du peu que j’en rapporterai, si l’on savait dans quelles conditions de température et de vie matérielle on travaille à L’Aghouat en plein été. Tout ce qui vit ici dort les trois quarts de la journée. Si je restais plus longtemps je sens que le climat m’entraînerait aussi et que le travail ne tiendrait pas contre le sommeil...

... Si je 11’étais pas si bête, je mettrais un peu dans ce que je produis de la flamme qui me brûle...

Je passerai assez rapidement sur le Salon de 1857, malgré l'importance, comme nombre et comme intérêt particulier, des tableaux exposés. Fromentin n'est point encore sorti de sa première manière. La pratique de sa peinture s'y montre certes bien affermie; mais elle ne s'est pas sensiblement modifiée, et nous allons la trouver dans son summum de force et d’éclat au Salon de 1859. Elle est plus robuste que tendre; sa pâte coulée et pleine rappelle celle de Cabat et de Marilhat, elle a des brillants, des

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chatoiements de tons francs que l’émail de l'âge transformera en pierres dures. Les bleus, les rouges, les verts, les roux sont superbes; ils juxtaposent avec hardiesse leurs timbres sonores. Quoique M. Edmond About, dans le compte rendu qu'il fit dans la Presse comme successeur de Théophile Gautier passé au Moniteur , ait regretté, à propos de l’exposition de Fromentin, « que son faire un peu gratiné le range parmi les victimes de M. Decamps », nous devons reconnaître qu’à ce moment le style du jeune maître, en tant qu’interprétation pittoresque et expressive de l'Orient, est affranchi des premières incertitudes. Fromentin, comme peintre, existe déjà indubitablement; son mode lui appartient et n’appartient qu’à lui. Ses recherches porteront maintenant sur l’exécution seule, que nous verrons évoluer à chaque étap e vers un registre plus délicat, le registre de Corot, où le gris reste la base de l’harmonie. Sans rien perdre de ses qualités éminentes de coloriste, il deviendra peu à peu, à partir de 1859, plus harmoniste. Le reproche sérieux que l’on peut faire aux tableaux de cette première période, qui est la période de production intensive, c’est une certaine sécheresse dans les contours, et, sauf exception pour quelques œuvres d’une réussite admirable, une certaine rigidité dans les lignes perspectives du paysage; c’est aussi un manque réel d’enveloppe dans les premiers plans.

Les titres des sept tableaux exposés au Salon de 1857 étaient : Chasseurs de bécasses, Arabes chassant le faucon, Marchands arabes en voyage, Halte de marchands devant El Aghouat, Tribu nomade en voyage, Diffa, réception du

soir , Chasse à la ga\elle dans le Hodna. Les deux derniers sont restés célèbres dans l’œuvre de Fromentin; la composition de la Diffa est d’un mouvement et d’une noblesse remarquables; les nombreux dessins de la vente exécutés pour ce tableau en pouvaient donner une idée exacte. Tous les tableaux de cette première période ayant malheureusement en grande partie quitté la France et se trouvant dispersés en Belgique, en Suisse, en Angleterre et en Amérique, une seule des sept toiles de 1857 s’est trouvée à l'exposition posthume, la moins intéressante peut-être : c’est la Halte de marchands devant El Aghouat, qui appartient à M. Van Praét, de Bruxelles.

Arrêtons-nous au grand Salon, au Salon-roi dans l’œuvre de Fromentin, à celui de 1859. Cette année-là le peintre de l'Algérie, déjà célèbre par ses deux volumes, mérita l'acclamation unanime du public et de la presse. 11 fut récompensé, je l’ai dit, d’une première médaille et de la croix de la Légion d’honneur. Le succès fut complet, mais ce fut surtout un succès de choix; les juges les plus difficiles cédèrent sans réserve. Théophile Gautier, dont les Salons avaient acquis une importance exceptionnelle, consacra aux cinq envois de Fromentin : les Bateleurs nègres dans les tribus , une Rue à El Aghouat , la Lisière d'oasis pendant le sirocco , le Souvenir d'Algérie et une Audience che\ un Khalifat, un article tout entier dans le Moniteur du 26 mai. Trois de ces tableaux, les trois derniers, qui comptent certainement parmi les plus caractéristiques, se trouvaient au quai Malaquais.

Les Bateleurs nègres étaient un tableau d’une viva-

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