J GUSTAVE KAHN
Entre toutes les affiches, entre toutes ces décorations murales, les unes de ligne sinueuse et gaie comme la fantaisie elle-même, les autres chatoyantes de couleur ainsi qu'une fête, celles de Grasset surprennent par leur somptuosité, parla beauté de leur composition, parla riche élégance dont elles sont parées.
Cependant il faut avouer que chez Grasset le coloriste n'a pas la valeur du dessinateur.
Les quelques études picturales qu'il expose le révèlent de vision terne, et ce manque d'éclat se retrouve dans tout ce qu'il fait, même dans ses affiches, même dans les esquisses de ses vitraux, même aussi, mais d'une façon moins tangible, dans ces aqdarelles au dessin si personnel, a l'allure si grandiose qui sont la Chasse au moyen âge, \eDuel judiciaire et toutes celles de cette série.
Réduction d'une planche du Calendrier de la Belle Jardinière.
Et de même se font admirer ses reliures, ses illustrations.
Il se plait aux sujets graves, aux vastes épopées, aux évocations des solennelles batailles du moyen âge.
Chez lui la ligne se contourne en volute, et qu'elle appartienne au corps humain, qu'elle délimite le paysage, toujours elle concourt à l'ornementation générale, toujours elle est élégante, harmonieuse, sans angles brisés, sans heurts, sans rien d'inutile. \
Cette ligne pure et noble, il peut la matérialiser par les rinceaux du fer, par le plomb des vitraux, et c'est pourquoi G rasset excelle dans ces deux ad mirables industries, qui donnent à l'œuvre d'art une solidité presque éternelle : la ferronnerie et les verrières.
Il faut voir au Salon de la Plume ses superbes chenets; il faut admirer aussi ses cartons de vitraux pour la cathédrale d'Orléans, dont la commission ne voulut pas l'année dernière.
Quoi qu'il en soit et cette réserve formulée, Grasset est un des artistes les plus savants, les mieux doués de notre époque.
Alors que tant d'autres décorateurs ne nous servent que d'élégantes esquisses jaillies de leur imagination, agréables à l'œil mais friables à l'analyse, lui ne donne que des œuvres fortes, raisonnées, longuement et sagement pensées.
Le spectacle de son exposition est réconfortant.
On y trouve la conviction qu'en notre société puffiste il y a encore des sincères qui travaillent sans relâche, patiemment courbés sur l'étude pour acquérir cette science si belle des vieux maîtres d'autrefois.
On y voit aussi de belles choses, dont la majesté contraste avec la légèreté et le non-fini de tout ce que produit aujourd'hui la fébrilité humaine.
N'est-elle pas adorable et ne force- t-elle pas au respect du passant ignare cette belle Muse rêveuse de
l'affiche pour l'encre Marquet? Vétait-elle pas la grâce de toute une époque, cette touchante liseuse de « l'Age romantique » ?
Et n'est-ce pas tout ce moyen âge mystique, généreux, superbe et sombre, qui s'évoque lorsqu'on voit cette belle couverture ciselée en cuir par Meunier pour les Quatre Fils Aymon, toutes ces images du livre où se passe la vie héroïque des anciens preux ?
C'est ce qu'il faut aller voir au Salon de la Plume pour se procurer une impression rafraîchissante de sérénité et de grandeur trop rare à notre époque.
Mémoriitl Artistique, 7 avril.
du romantisme . — pour d'autres Jil demeure un illustrateur hors ligne : Jean des Figues et les Quatre Fils Aymon sont là pour attester une science et une originalité de compositions auxquelles on ne nous a point accoutumés.
Si on l'envisage comme décorateur, ses cartons de vitraux révèlent une imagination des plus fécondes alliée à un goût exquis et à une connaissance approfondie de l'histoire et de l'archéologie. $
La science, qu'il possède à fond, des matières, de leur emploi et de leur appropriation, fait qu'il touche avec un égal bonheur à toutes les branches de la décoration : meubles, couvertures de livres ou de revues,
Réduction d'une planche du Calendrier de la Belle Jardinière.
Le 3 avril s'est ouverte, dans le Salon de la Plume, 3i, rue Bonaparte, l'exposition des œuvres d'Eugène Grasset, dont nous avons eu occasion de parler récemment au sujet du déni de justice dont il fut victime lors du concours pour les vitraux de la cathédrale d'Orléans.
Le voilà qui prend aujourd'hui une revanche éclatante rien qu'en montrant son œuvre au public, c'està-dire un ensemble de plus de trois cents compositions qui embrassent à peu près tout ce qui touche aux différentes manifestations de l'art : à l'instar des maîtres anciens dont, par plus d'un côté, il rappelle le souvenir.
En effet, si pour certains il est l'un des meilleurs dessinateurs contemporains, ainsi qu'il le montre dans ses affiches, — parmi lesquelles il suffît de citer VAge
lithographie, mosaïque, étoffes, broderies, émaux, affiches ou faïences.
A l'entrée de l'exposition, à droite, on peut voir l'exécution d'un coin de vitrail exécuté avec un soin merveilleux par la maison Gaudin, d'après les cartons de Grasset; en présence d'un pareil résultat on regrettera doublement les influences néfastes qui ont fait préférer l'œuvre d'un jeune homme chaudement recommandé à celle d'un artiste vraiment supérieur, qui cependant joint une très grande modestie à un talent ae premier ordre.