‹ Eugène Grasset et son œuvreChapitre 16 sur 23 · L. J. Tu · texte numérisé non relu

L. J. Tu

[Express-Agence, avril.)

(G. de Malherbe, éditeur.)

Le petit Chaperon rouge, estampe d'EuGÈNE GRASSET-

Que penserait-il, ce public choisi qui, se pressant mardi dans le Salon organisé par la Plume, s'étonnait de la diversité des œuvres, de cette quantité de croquis, pastels, peintures, mosaïques, cartons de vitraux, dessins de meubles, plans, illustrations, s'il savait que M. Grasset n'est pas représenté là par la dixième partie de son œuvre?

Les artistes, eux, n'en seraient pas surpris; ils suivent depuis longtemps déjà ce maître dessinateur, dont l'imagination les déconcerte et dont la fécondité les déroute, eux qui, pour la plupart, n'ont guère qu'une idée oar an — pas meilleure pour ça. ■ — Depuis l'inoubliable illustration des Quatre Fils Aymon, ils guettent l'apparition d'une œuvre nouvelle comme événement d'art et, pour patienter, ils s'arrachent les quelques affiches où M. Grasset a empreint la griffe de sa puissante personnalité.

Un concours récent, et qui deviendra fameux par la grâce de son épilogue, a tiré M. Grasset du silence des laborieux, où d'ailleurs sa modestie se complaît, et l'a

mis à l'ordre du jour; les faits, on se les rappelle : les vitraux de la cathédrale d'Orléans mis au concours, l'artiste envoie un projet d'un archaïsme très pur et d'une composition au-dessus de toute critique. On lui préfère le projet médiocre et banal d'un peintre très recommandé auprès des marguilliers, lequel peintre doit d'ailleurs remanier complètement son projet.

D'où protestation unanime des artistes contre le choix du jury et l'institution même des concours.

Le moment semble donc opportun pour montrer ce qu'est l'œuvre du maître dessinateur Eugène Grasset; et nul doute que l'opinion du public vienne le venger des déboires et amertumes passées en ratifiant le jugement que les artistes ont dès longtemps porté sur lui.

La collection réunie dans le Salon de la Plume suffira pour donner une idée du talent de M. Grasset, elle ne nous donnera qu'un regret, celui de ne pas connaître le reste de sou œuvre.

Vraiment, on ne sait qu'admirer le plus devant tant de choses si diverses et dont l'attrait particulier nous sollicite.

Voilà ses plus belles affiches : la Librairie romantique vaste restitution de l'art lithographique des Devéria, des Nanteuil et des Johannet; voici Jeanne d'Arc, plus personnelle à mon avis; l'Encre Marquet et surtout les Fêles de Paris.

Voici ses cartons de vitraux qui représentent, en plus de l'art, tant d'érudition, de patientes recherches de connaissances spéciales et parmi eux, ce superbe projet que la cathédrale d'Orléans ne verra pas dans ses ogives ! — ce dont nous nous consolerons encore moins qu'elle.

Parmi les aquarelles, plusieurs nous requièrent impérieusement : la Forêt enchantée, le Château du silence, la Maison Usher, dans lesquelles M. Grasset se montre un peu sorcier par l'évocation magique et affolante qu'il tire de ces sujets.

S'il dispose du frisson, le sourire et la grâce ne lui sont pas inconnus; j'en prends à témoin la Muse druidique et Jardinage qui sont des aquarelles charmantes sans mièvrerie.

Que citer encore dans cette déposition qui semble le fruit d'une sélection, tant les œuvres y sont toutes d'un captivant intérêt?

Je vois des étagères en chêne sculpté, des fers forgés d'une richesse de forme et de détail qui défie la description.

Puis ce sont des panneaux en mosaïque, des fragments d'étoffe historiée, des croquis de meubles, des couvertures de publications, des modèles d'émaux, des broderies d'ornements religieux...

Puis, des études de paysages parisiens, des projets de maison, de fontaines, etc. ; enfin, c'est le catalogue qu'il faudrait imprimer ici, tant dans le moindre bibelot, dans les plus minimes croquis se retrouve le cachet original au coin duquel le maître a su marquer son vaste talent.

Avant de signer ce bref article, il convient de remercier M. Eugène Grasset d'avoir su, dans le local relativement exigu dont il disposait, nous donner une des impressions d'art les plus rares et les plus fortes que nous ayons ressenties.

Nous associons dans cet hommage M. Léon Deschamps, le sympathique directeur de la Plume, qui a conçu et organisé cette exposition.

Léon Lebègue.

{Le Suburbain, 7 avril.)

Vous connaissez à Genève le talent, le savoir, le goût du décorateur Eugène Grasset. La revue la Plume, la plus éclectique des feuilles où collabore notre intolérante jeunesse littéraire, a ouvert ses salles d'exposition à un choix des œuvres diverses de Grasset, qui sera pour beaucoup d'amateurs une révélation d'un artiste trop peu étudié.

M. Grasset tient aujourd'hui rang de maître et, sans cesser de chercher, il enseigne. L'image abondante, variée et fine sous laquelle s'offre aux ignorants son œuvre pour la première fois ramassée, présente les caractères de certitude et d'harmonie qui donnent l'autorité, créent la ressemblance distincte, imposent l'attention et la mémoire. Désormais on dira : un Grasset, et cela voudra dire, pour tout œil et tout es prit exercés, le renouveau d'un certain goût d'arrangement et de style, d'une certaine précision ornementale dans le dessin, de certaines préférences subtiles dans la couleur, de certain tour d'imagination archéologique et constructive, qui signent, aussi indubitablement que le monogramme même de l'artiste, ses illustrations de livres et ses affiches, ses vitraux et ses cartons, ses croquis et ses aquarelles

M. Grasset a parcouru sur l'échelle des arts décoratifs une marche ascendante. Parti de l'illustration en couleurs des livres à images, il y appliqua dès l'abord une amusante invention romantique dans les décors, les personnages, les paysages et les architectures, servie par une science très fine et un scrupule très attentif, non seulement de dessinateur et de peintre, mais de costumier, d'architecte et d'historien. Son chef-d'œuvre et son œuvre la plus considérable en ce genre, les illustrations et ornements des Quatre Fils Aymon, montraient l'union étroite de ces rares qualités : une vraisemblance séduisante et une logique interne revêtent et soutiennent ces héros légendaires, ces cadres irréels, cette nature rêvée.

La fantaisie ici s'appuie et se dé- &> vcloppe sur un fonds de réalité historique. Gela était bien mé- \i]/^r diéval, roman et carlovingien.

K Les bordures, ornements et

encadrements des livres illustrés par Grasset laissaient lire, dans leur motifs végétaux ou conventionnels, leurs chimères ou leurs entrelacs, le décorateur né, et né avec une vocation instinctive pour un style de décoration analogue à celui qui a tleuri dans notre pays avec une admirable luxuriance à certaines époques lointaines de sa longue histoire artistique du ix° au xve siècle. Grasset devait reprendre chez nous, avec son charme d'archaïsant original, la note gothique et, mieux encore, la note romane, moins familière à nos oreilles, plus robuste et

ET SON ŒUVRE

plus grave, plus voisine, des nobles origines antiques. C'est ce que l'on vit quand l'illustrateur s'éleva à la grande décoration, en abordant l'art du vitrail d'église, où il règne aujourd'hui. Non que l'importante série des vitraux de l'histoire de Jeanne d'Arc, destinés à la cathédrale d'Orléans et que le jugement très attaqué du jury du concours n'a pas craint d'écarter, ne puisse prêter à des restrictions : le choix n'y est peut-être pas suffisamment tranché entre le procédé de l'illustrateur miniaturiste et celui du vitrier décorateur ; le pastiche, cet écueil de l'archaïsme, y apparaît à quelques places ou y point. Mais que l'on regarde le carton de l'Arbre de Jessé, destiné à l'église de Vic-le-Gomte ; que l'on goûte le relief d'ensemble et de la puissante symétrie de cette tige symbolique où apparaissent dans les entrelacs des branches les représentants des générations humaines, fruits vivants de la race indéfiniment croissante et ascendante ; que l'on se pénètre de la richesse, de la complexité et du soin délicat du détail et l'on reconnaîtra une de ces maîtrises souples et vigoureuses, robustes et patientes, comme les vieux âges ecclésiastiques nous en offrent tant d'exemples merveilleux et le plus souvent anonymes de ce qui reste de leurs verrières et de leurs missels, de leurs stalles et de leurs châsses, de leurs tombeaux et de leurs portails.

Et cependant ce frère puîné des anciens ouvriers d'art, ce bon artisan de livre et d'église, met la main à la décoration moderne par excellence, à l'affiche parisienne; et, autrement que Chéret, il fait pour une gare, pour un théâtre, pour un produit industriel, l'Encre Marquet ou la Bière Jacobsen, des réclames ingénieuses ou éloquentes. Retourne-t-il au livre après aAroir illustré une geste carlovingienne comme les Quatre Fils Aymon, il met des images autour d'un conte d'aujourd'hui, le Jean des Figues, du plus délicat des provençaux, Paul Arène. Ailleurs, dans tel projet d'affiche ou d'émail, il subit l'influence des paraphaélistes anglais, de l'illustrateur Walter Grane (ce Grasset britannique); ou bien il s'essaye à des modèles de meubles un peu compliqués ; il imagine des faïences ou des étoffes, et, par des aquarelles savoureuses, il introduit son cachet et son goût décoratifs jusque dans la peinture de paysage, comme il appert de cette Seine à V Institut ou de cette belle Vue des Pyrénées. Car, à

travers les essais et fantaisies d'un talent mûr, harmonieux et exercé, vous retrouverez toujours le vrai Grasset, décorateur, archéologue et romanisant : un petit maître, mais un maître. Que le succès venu ne le gâte pas comme les autres !

(Journal de Genève, 18 avril.]

A part l'article de Léon Maillard inédit, le texte de ce numéro a été emprunté aux critiques qui ont salué de leurs articles l'éblouissante floraison d'art visible le mois dernier au Salon des Cent, dans les galeries de la Plume. Il nous a paru indigne de notre indépendance de tronquer ces articles pour ne publier que les éloges et supprimer le blâme. Le génie puissant de Grasset peut affronter tous les jugements. Les l\8 pages qui suivent ne forment qu'une toute petite partie du formidable dossier d'articles publiés sur le Maître. Ç'a été pour le grand public une véritable révélation : on nous permettra d'en témoigner quelquejoie, ne fût-ce que pour répondre aux bons amis qui, au lieu de nous accorder la même sympathie que nous leur avions toujours si largement accordée, écrivirent lors de l'ouverture du Salon des Cent que « le besoin de cette création ne se faisait nullement sentir »! ! !

La presse entière a répondu aux bons cama rades.

Estampe ^'EUGÈNE GRASSET.

(G. de Malherbe, édit.)

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