‹ Eugène Grasset et son œuvreChapitre 4 sur 23 · SIS · texte numérisé non relu

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ses impulsions secrètes. Ce fut la loi des devanciers : enfermés aux orbes que leur traçait une sorte de spécialisation de la cérébralité, ils demeurent, dans l'évolution spirituelle, particularisés par un exclusif attachement à des manières et des sujets immuables, en sorte que leur angle visuel aussi bien qu'intellectuel semble s'être volontairement rétréci pour n'embrasser qu'un champ restreint et toujours le même.

La personnalité, avec l'extension toujours plus reculée des éléments d'observation et de conjecture, a perdu le caractère rigoureux : elle participe actuellement de l'étendue même des sujets qui sollicitent le rêve et la conjecture; elle s'est élargie dans l'infini en s'universalisant, et, si l'on peut dire, elle s'est faite impersonnelle en se répandant en dehors d'elle-même et se soustrayant aux compressions qui bornaient son essor. L'artiste ne se satisfait plus à exprimer uniquement l'homme que le fit son instinct ou l'aventure de

ET SON ŒUVRE

la vie : il répugne au parquement en des cantons d'art mesurés par le sens des réalités immédiates. Ce qui l'attire, c'est le phénomène, les latitudes de sensations et d'idées inexplorées, l'accession aux terres vierges où l'image s'avère une combinaison du songe intérieur plutôt que la résultante de la vision physique. L'idiosyncrasie a changé; elle se complique d'endosmoses infinies qui sont comme les incarnations successives d'un être perpétuellement évolutif et, par de larges bonds, touchant à des horizons opposés. Mais ce n'est point assez que la spéculation se soit libérée des redites et des routines et s'égale à l'immensité des manifestations de l'être : la main-d'œuvre, par une logique

l'esthétique de demain dans l'inintelligence des lois de l'œuvre d'art qui fait prévaloir encore de machinaux et trop ponctuels ouvriers. Son don d'invention est jaillissant; il tire des réservoirs de sa pensée le Ilot inépuisable des images. Je le tiens pour le plus considérable « imagier » de ce temps. Doré, qui assuma le renom d'un intarissable inventeur, n'inventa qu'un linéament et le répéta avec une indigence laborieuse. Vierge, plus flexible, créa une école et ne cessa pas d'être l'ouvrier d'une même main, admirable et souple, où l'àme ne descendit pas. Mais Grasset trouva l'arabesque infinie et, comme par un sortilège, y fit entrer des âmes multiples, engendrées d'une merveilleuse et

admirable, se conforme à cet état nouveau de l'esprit d'invention en se variant selon ces muables psychologies, en s'attribuant tout le domaine des formes.

Je crois l'avoir affirmé un des premiers, tout livre, toute œuvre d'art est un organisme dont le principe vital s'atteste par l'équation de l'expression et de l'idée. A. chaque œuvre une âme nouvelle et une forme nouvelle, comme, dans la vie, l'apparence semble résulter des intimités psychiques, comme, au visage grave l'àme et, par des signes irrécusables, la porte au dehors. L'artiste supérieur se .dénonce celui qui, d'une plus profonde et subtile compréhension, embrasse une plus large part de choses, en les exprimant dans leurs relations de forme et de fond.

Cette vérité d'art éclate en Grasset et lui donne sou rang d'artiste d'avant-plan. Elle le classe et le défère à

unique ressucitée des âges et des races. 11 en varia les orbes, il en proliféra le caprice, il la dressa comme une haute lambrusque aux sarments séveux, aux fibres tortillées en tous sens et dont les pieds plongent aux plus généreux terreaux, si la cime s'en perd dans les vents fous du rêve et de la fantaisie. Je n'en vois pas à lui comparer pour la fertilité, pour le moût vivace et capiteux, pour la constante floraison épanouie. La nature se communique à lui par des pénétrations profondes ; il est le plus savant et le plus courtois des linéistes. Nulle page qui ne révèle la présence durable de l'étalon à qui, dans la réalisation, se rapporte toute conception plastique. Mais il ne copie pas ; il interprète avec une liberté admirable; les formes, pour lui, sont l'apparence du réel, plus que le réel même; il en exprime les significations latentes et le mystérieux symbolisme. Et le phénomène naît; il se manifeste comme la part de conjecture qui double toute réalité, comme

Couvertures pour cartes a jouer.

la prolongation du réel dans les zones spirituelles. La forme, en son œuvre innombrable, se décèle le mouvement de l'àme et comme l'âme même en action, s'arrogeant le geste extérieur, le mécanisme physique qui l'associe au rythme de la vie universelle.

Enviable gloire, son invention ingresse tous les domaines, embrasse les expressions les plus variées. C'est qu'il sent bien que tous les arts ne sont au fond qu'un même art, qu'il n'y a qu'un art à travers la dissemblance des moyens d'expression. S'il était permis d'en douter, l'exquise unité qui se fait jour parmi ses apparentes divergences serait là pour en fournir la preuve. Peintre, affichier, ornemaniste, verrier, chercheur d'aspects nouveaux pour les métaux et le bois, il ductilise la [matière, utilise ses propriétés à exprimer telles sensations idéales qu'il entend dégager et par lesquelles s'accomplit l'accord entre l'œuvre et les ambiances. Vous ne verrez pas, à l'exposition de la Plume, ses touffus et aborescents landiers sans pressentir qu'ils furent faits pour une maison d'art où le goût japonais multiplia l'art fleuri des artistes du Nipon. Un dessein d'harmonie s'y concerte : la volonté d'associer à la demeure qui la sertit cette ferronnerie qui mêle la flore à la faune. Jamais d'ailleurs il ne s'épuise; il semble s'oublier à chaque invention nouvelle et se recommencer. Le meuble, cette « maison en diminutif », selon la jolie expression d'Arsène Alexandre, il le recrée, comme il recrée l'estampe; il combine des émaux, il compose des mosaïques, il assortit les soies des tapisseries; il est l'artisan d'art aux mains de qui les métiers se disciplinent et obéissent. Il semble travailler dans une ivresse continue d'inven-

tion, dans un vertige sacré de formes et d'idées! S'il n'éveille pas au même degré qu'un Galle la sensation presque mystique du bonheur, il induit en des joies de curiosité et d'intense intérêt, il stimule l'esprit et le retient par le jeu expressif des lignes, le délié capricieux de l'imagination, l'étrange et expressive beauté des figures dont il anime toute manière.

On peut dire de Grasset qu'il ne fit rien inférieure ment. Si, comme les qualifia Morris, certains arts comparés aux autres se dénoncent mineurs, encore ne les jugea-t-il pas subalternes. Il les pratiqua, au contraire, avec dévotion, en artiste sensible et qui se voue à sensibiliser tout ce qu'il touche. Vignettes, estampes, affiches, lettrines, dessins pour ameublements sous l'outil alerte se parent d'une beauté à laquelle concourt un sens émouvant de la vie à travers les âges. Le présent se marie au passé dans ce large et synthétique esprit : il se meut dans l'espace et le temps; la vie se suscite chez lui éternelle, seulement régie par des facteurs différents. Arrêtez-vous devant le Duel Mérovingien, le Mystère, la Chasse sous Charlemagne, le Combat des lances, l'Orphée, cet adorable Printemps de jadis, aux neiges roses, aux fleurs de pommiers effeuillées parmi les musiques. La résurrection est absolue : aucun détail qui n'ait été contrôlé, et pourtant on dirait la vision immédiate et comme l'instantané d'un homme qui exprime ce qu'il a sous les yeux.

Etude pour la lanterne de la Palette d'or.

ET SON ŒUVRE

Réduction de l'affiche d'EUGÈNE Grasset, pour Y Exposition Falguiere.

Nativité aux Lys.

(Composition d'EUGÈNE GRASSET, pour couverture de Magazine?)

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L'impres&ion est bien plus forte encore dans les vitraux. C'est l'àme et la main d'un artiste des époques de la prière et de la foi élucidant à travers de terrestres images l'approche des paradis, exprimant les recours en Dieu au bout de toutes les actions humaines. La couleur miraillée et splendide magnifie les Providences; elle se prismatise d'un éclat de gemmes et d'arc-en-ciel; elle exerce sur nous un charme liturgique, comme les mysticités des vieux chants d'église. Je pense à cet Arbre de Jessé, à cette vigne du Seigneur, aux vrilles figurées par les meneaux et spiralant jusqu'aux parvis célestes. Je pense aussi à cette Légende de Jeanne Darc, un pur joyau, une des expressions les plus hautes de l'art de ce temps et qui, sans doute pour cela, subit, on se le rappelle, de la part d'ignares comtempteurs, le déni de n'avoir point été exécutée. L'exquise polychromie évoque les tons fleuris et emparadisés, les airs de tête graves, les nobles et simples attitudes des plus beaux missels. Chaque vitrail encadre un des fastes de l'héroïne, et les ajours symbolisent les vertus, les périls, les trahisons, les dominations, comme le commentaire de cette vie miraculée. Ensuite, au vitrail terminal, il n'y a plus que le ciel et l'éternité des béatitudes.

Grasset, en fondant les époques et les arts au creuset de sa vision, en intensifiant celle-ci jusqu'à l'hyperesthésie, mérite donc bien le nom d'artiste universel, que je lui donne ici glorieusement.

Fuite de Roder te, roi d'Espagne.

ET SON ŒUVRE

A l'époque où Gillot publia les Quatre Fils Aymon, non seulement il n'était pas question d'un Art nouveau, mais il ne semblait venir à la pensée de personne que l'on pût faire autre chose que ce qui existait depuis plusieurs siècles. Les artistes décorateurs faisaient du Louis XV, de la Renaissance et ses dérivés, à peu près comme un phonographe fait de la musique. Le cerveau de la plupart ne semblait guère contenir plus de matière cérébrale qu'un rouleau enregistreur.

C'était, sauf peu d'exceptions, l'état général.

sance mystérieuse vous jette dans un désespoir profond.

Que s'est-il passé pour Grasset qui n'a pas plus que tout autre reçu un enseignement rationnel? Très artiste, très érudit, très observateur, l'analyse lui a révélé ces lois qui président à l'établissement de toute manifestion d'art et l'a conduit à les dégager, à les formuler, car sous ce rapport, son livre les Quatre Fils Aymon ne contient aucune faiblesse ; ce n'est pas d'instinct et avec le goût seulement qu'il a produit cette magnifique œuvre d'art, et tant d'autres dans la suite; c'est

LA PLUME

Composition d'EuGÈNE GRASSET pour « la Plume ».

Cet état, du reste, n'a guère changé aujourd'hui; n ous enregistrons d'autres morceaux, voilà tout : l'enseignement ne valant pas davantage qu'il ne valait alors. Sans doute, on nous parle beaucoup des lois régissant l'Art décoratif, mais comme étant presque une découverte moderne. Les expressions, proportions, valeurs, le sont peut-être, je l'ignore; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que pour les maitres anciens, ces lois, toujours présentes à leurs pensées, faisaient en quelque sorte partie intégrante de leur cerveau; et le cerveau était un régulateur, un organe indis pensable qui le premier se mettait en mouvement. Hélas! depuis longtemps assurément il n'en est plus question. A la place de l'analyse, il exi ste une sorte d'instinct, le goût sans doute qui fait que l'on met dans le mille lorsque c'est à cô té; et alors, un trouble, une sorte d'impuis-

arméet bien armé. Il n'y a aucun doute que pour son compte il ait, de nouveau, découvert ces lois d'harmonie qui dissipent l'obscurité et rendent facile l'analyse de toute production artistique. Aussi Grasset devait-il avoir sur son époque une très grande influence ; il n'est pas niable qu'il fut le plus puissant promoteur du mouvement actuel. C'est un titre qui n'est pas d'une mince valeur et auquel il a tous les droits.

Ce maître sain, robuste, a été suivi, mais compris de quelques-uns seulement; c'est ce qui explique que le mouvement est lent ; les choses ne se tassent pas encore ; c'est toujours l'ignorance qui est la dominante ; les recherches sont maladives; dans le désir de ne rien emprunter au passé, on nous sert un primitif roublard et souvent idiot, de pénibles combinaisons de lignes qui n'ont rien de gracieux ni surtout d'organique.

Le terrain a été beaucoup remué, certes, mais un style nouveau ne consiste pas dans l'exclusion des lignes architecturales, colonnes, panneaux, moulures, etc., etc.

On donne le prétexte que cela a été fait ; c'est un raisonnement faux. Ce qui constitue la caractéristique d'un style, c'est l'accident original, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui, développé selon les lois organiques, viendra meubler les lignes et les surfaces; peu de gens s'en doutent, Grasset le sait : aussi est-ce ridicule et pénible de voir que ce très grand artiste n'est pas à la place qui lui convient ; et c'est criminel de ne pas mettre en valeur ce puissant cerveau en se privant d'une production ou d'un enseignement qui auraient les plus heureuses conséquences.

Maintenant vous parlerai-je de la science de la couleur, de la conception de mon admiration? c'est inutile, ce sont des diminutifs de ce qui précède.

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