‹ Eugène Grasset et son œuvreChapitre 5 sur 23 · L'OEUVRE D'EUGÈNE GRASSET · texte numérisé non relu

L'OEUVRE D'EUGÈNE GRASSET

Exposition des Cent au Salon de « la Plume ».

Après l'exposition, au palais des Champs-Elysées, de l'œuvre de P.-V. Galland, architecte décorateur, voici venir celle d'Eugène Grasset, architecte dessinateur, dans le petit salon des vaillants écrivains de la Plume.

P.-V. Galland avait rêvé d'enseigner simultanément la peinture et la sculpture aux architectes, tout en initiant les sculpteurs et les peintres aux sublimes beautés de l'art de bâtir. Il fut conspué à l'Ecole des Beaux- Arts de Paris.

Eugène Grasset, modeste professeur dans une petite école du quartier Montparnasse, affirmant lui, de son côté, que tous les arts ne sont au fond qu'un même art, et qu'un homme sérieux qui approfondit la pratique de ces arts se trouve amené nécessairement à rencontrer l'architecture au point culminant de ses études, prêche d'exemple et, tout en traçant des plans et des coupes de fontaines publiques et de maisons privées, esquisse des vitraux, des mosaïques, fabrique des meubles et brosse des affiches monumentales.

Tous deux ont essayé de ressusciter les traditions des grands maîtres de l'œuvre au moyen âge : l'universalité des études artistiques.

Pendant ce temps, l'Académie délibérait et, hier, étonnée de la nullité de ses élèves, elle proposait la modification du prix Duc, destiné k encourager les hautes études architectoniques, se demandant ce que pouvait bien vouloir dire ce mot : hautes études. « Il faut croire que personne n'en sait rien, disaient les grands maîtres du palais de l'Institut, puisqu'il n'y a, cette année du moins, aucun candidat satisfaisant pour mériter le prix de ce concours », et ces illustres ont renvoyé la chose à l'année prochaine.

« Par saint Alipantin, comme disait Rabelais, la chose, puisque chose il y a, devient grotesque. »

Comment, pendant sa vie toute entière, notre regretté fondateur, qui avait quelque peu contribué à la fondation de ce prix Duc, n'a pas cessé de réclamer la création de chaires officielles destinées à ces hautes études, dont il a tracé magistralement le programme, non seulement dans la Revue d'architecture, mais encore dans les articles, trop rares, hélas! qu'il écrivait pour la Semaine des constructeurs.

Comment des décorateurs, des faiseurs d'affiches, pratiquent ces hautes études avec un succès constant, et on en est encore, au bout du pont des Arts, à se demander ce que cela peut bien vouloir dire !

Ah! quand donc nous déterminerons-nous à laisser les batraciens de la rue Bonaparte croasser dans les marais stagnants de l'ancien Pré au-clercs, où ils ont élu séjour. Aller chercher chez eux le grand mot d'ordre de l'art à venir, allons donc ! Ce ne sont pas ces solennels palmipèdes qui nous le donneront, soyez-en sûrs, mais bien plutôt ces petits artisans méprisés, comme Galland et Grasset. Ornemanistes verriers, céramistes illustrateurs, mosaïstes, etc., qui, formant un faisceau grandiose de tous les arts mineurs, comme disent les hommes de la coupole, les mettrc-nt en vraie valeur en en faisant les auxiliaires obligés de la grande, de la noble architecture.

ET SON ŒUVRE

Réduction d'une Couverture pour un calendrier du " Bon Marché ".

« II faut vingt ans d'analyse pour un jour de synthèse », disait Fustel de Coulanges : nos artistes mineurs n'en sont encore qu'à l'analyse, mais lorsqu'il leur sera donné de proclamer l'esthétique de leur synthèse, ne craignez rien, ils la feront claire, limpide, compréhensible à tous, non pas en latin, en grec, ni môme en italien, mais en bon français.

La philosophie de l'histoire est une science presque moderne; la philosophie de l'art est encore à naître. M. César Daly en a planté les jalons indicateurs. C'est à nous qui avons reçu directement ses leçons, de continuer son œuvre; nous n'y faillirons pas. Et puisque les grands désertent, attachons-nous aux petits qui luttent et travaillent, et comme les Villard d'Honnecourt, d'autrefois, s'efforcent de faire toujours parler les pierres.

Parmi nos artistes modernes, je crois qu'il n'existe pas de penseur plus fin, plus délicat, que ce jeune architecte qui signe ses œuvres : Eugène Grasset.

Et d'où vient sa force, sa personnalité en môme temps que son universalité? Des hautes études auxquelles il s'est livré avec passion, vivant, pour ainsi dire, de la vie tout entière des temps qu'il voulait reproduire, s'entourant de tous les matériaux, de tous les docu-

Réduction d'une Couverture de catalogue pour te l'Exposition des Arts de la Femme ''.

ments nécessaires à ses reconstitutions, et les produisant à son tour, non pas mortes, vides, sèches, selon la formule acceptée, mais lumineuses, vibrantes, émues Ah ! quel travail acharné représente la seule exposition du salon de la Plume.

Il y a là dans son Duel mérovingien au sixième siècle, dans sa Chasse au temps de Charlemagne, dans sa Bataille de Granson, dans son François ICT armé chevalier par Bayard, non pas le pastiche d'une époque oubliée, mais la vision vraie du temps passé, rendue avec une intensité tout à fait surprenante.

Quant à son illustration des Quatre Fils Aymon, à sa légende du Saint-Pleur, à ses Chasses d'Esclarmonde, à ses aquarelles de la Vie de Jeanne d'Are, ce sont de purs chefs-d'œuvre.

Quelle science il a déployée dans ces simples dessins, rehaussés de quelques touches de couleur. Ah! oui, noilà bien le résultat des hautes études méprisées par les êtres compassés qui président aux destinées de l'art en France.

Arts mineurs, tant que vous voudrez ; mais passer des heures, des journées entières à chercher le profil d'un chenèt, d'un chandelier, d'une lanterne; fabriquer des tabourets de pianos, des casiers, des étagères, des bibliothèques, des ltts, des buffets, jusqu'à des chaises, c'est, pour ces décorés si peu décorateurs, se rabaisser

Maugis dans les Ar demies.

au métier d'ébéniste et de menuisier ; un architecte tient en main la règle, le triangle et le compas, et ne déroge pas à ce point.

Mais le meuble, malheureux pédants, c'est la maison en diminutif, comme dit si bien Arsène Alexandre, dans une notice succincte, mais pleine d'idées neuves, qu'il a consacrée à M. E. Grasset, Comme il la comprendra, cette maison, lorsqu'il lui sera donné de la construire. Voyez son plan d'une villa, entourée de jardins, exposée non loin de sa fontaine symbolique, deux œuvres purement architecturales. On rêve de s'y reposer doucement en compagnie d'un petit nombre de vrais amis, comme dans le logis de Socrate. Tout y est aménagé pour le plaisir des yeux.

Nih.il huma ni a me alienum puto. . . « Rien de ce qui est humain ne doit m'être étranger », disait le poète antique. « Rien de ce qui peut provoquer chez un être humain une pensée quelconque ne doit m'être indifférent », s'est dit Grasset. Et il s'est, avec une conscience vraiment extraordinaiee, mis à étudier à fond tout ce qu'il avait touché, Cahiers d'études, Calendriers du « Bon Marché », Cartes à jouer, lettres ornées, couvertures de livres.

Il a créé des faïences à faire rêver Bracquemond luimême, des tapisseries où sont brodées les aventures de Barbe-Bleue, des panneaux de fleurs en mosaïque pour l'église de Briare, des broderies de pavots, des bronzes religieux, de la ferronnerie, des en-têtes de chapitres, des marques de librairie, que sais-je encore? et tout cela vous a un style, une allure, un cachet tout spécial.

La personnalité dans l'universalité, règle primordiale des maîtres anciens de nos vieilles cathédrales. Hautes études, membres de l'Institut, liantes études.

La place nous manque pour parler de ses affiches : le Cavalier Miserey, Jeanne d'Arc sous les traits de Sarah Bernhardt, et la belle dame à la coiffure étrange <le la Librairie romantique, et la splendide réclame des Magasins de la Place-Clichy, où un marchand oriental déploie des tentures merveilleuses aux yeux étonnés

d'un gentleman anglais. Que d'études pour arriver à ce résultat si simple !

C'est à la Plume qu'on peut rendre compte des essais, des recherches, des hésitations, des repentirs de ces patients chercheurs qui, comme Galland et Grasset, ne marchent qu'après avoir, pour ainsi dire, épuisé tout ce que peut leur donner la nature d'abord, la science ensuite.

Et nous n'avons rien dit de ses vitraux, de ses laves cmaillées, de ses noëls, de ses peintures prises sur le vif dans le jardin du Luxembourg, au chevet de Notre- Dame, près du Trocadéro, sous les ponts de Paris, sur lequaide l'Institut lui-même ; vues superbement étudiées que vous retrouverez dans ses illustrations, dans ses décors, dans ses fantaisies si brillantes, idéalisées, mais toujours sincères.

Vous demandez ce que sont les hautes études, allez voir l'exposition de Grasset ou celle de Galland, Messieurs du quai Malaquais. S'il vous reste encore un peu de clairvoyance, vous comprendrez toute la portée de ce mot.

Mais non, restez plutôt dans vos fauteuils capitonnés et délibérez en dodelinant de la tète. Il y a encore derrière vous une bande d'artistes qui feront bien leur trou, quand même.

Henri du Cleuziou.

{La Semaine des Constructeurs, i \ avril.)

Réduction d'une Couverture pour une collection de Romans.

Enchantement.

(Composition d'EUGÈNE GRASSET, pour morceau de musique.)

CELUI ren et]

I elui-ci, parmi les remous humains , la faconde bête des camelots assourdissant la rue, dans le tapage des industriels et des brocanteurs vantant l'utilité immédiate de leurs produits, et la tyrannie des réclames qui vous accrochent à une réalité, — u Voyez donc ce ressort! » — discrètement s'est installé à mon côté, quelque part. Modeste personnage qui ne hurle pas et n'impose pas à ma distraction la brutalité crue de son négoce, il procède par allusions délicates, doucement insinue des suppositions peut-être, après tout, vraisemblables, enveloppe et dévoile selon un jeu infini de nuances. Ici et là se soupçonnent des allusions ténues, qui glissent, fluides vers d'autres jeux « voyez, je n'y tenais aucunement » et cela suffit d'avoir suscité, rêve aérien, la poussière mémorable de ce qui a dû être la réalité.

Que veut-il ou que ne veut-il pas? Mon esprit lassé des laideurs quotidiennes, se complaît aux imprécis fantômes qui s'agitent avec une grâce ineffable selon les mystérieuses impulsions de l'évocateur.

Un charme particulier palpite en tout cela et, voici, je reconnais ces choses, bien que je ne les aie jamais vues ainsi. Mais c'est bien ainsi qu'elles auraient dû être. Une atmosphère vaporeuse les nimbe de volupté ; ce sont des apparitions fluides et harmoniques, un chien hargneux aboie de sa grosse voix et elles s'évanouissent comme fumée ; seulement, après des tribulations multiples qu'on ne sait pas, le chien est mort et oublié, tandis que les petites figures de fumée se meuvent toujours gracieuses et harmoniques, car le choc des armées ni la lime du temps ne peuvent rien sur leur impalpable réalité.

Subjugué par le sortilège, je n'ai rien remarqué du magicien qui le suscita. Sans doute, me dis-je, c'est quelque joueur de flûte ou peut-être simplement un naïf orgue de Barbarie. Il nous est doux, parmi la tyrannie des vocables commerciaux, de nous attarder aux broderies capricieuses que dessinent les sons mariés aux sons, sans autre loi que les convenances de leurs inclinations personnelles.

Un musicien.

La tyrannie de l'usage a divisé les arts selon une distinction grossière, mais, après tout, commode. Le lait de s'adresser à tel ou tel sens crée une série de catégories auxquelles le

plus ignorant même ne saurait se tromper. Celui qui s'adresse à mon oreille par l'intermédiaire des vocables définis est un littérateur, par l'intermédiaire des sonorités absconses, un musicien. Cela est évident, et répond sans aucun doute à quelque chose, mais le caprice de maints artistes semble se complaire à bouleverser les classifications ingénues.

Ainsi Eugène Grasset.

Qu'il peigne aux vitraux les flottantes créatures, impondérables images de rêves qui vivent dans l'air, comme les lutins et les follets, qu'il incruste aux mosaïques la forme même de sa vision, ou qu'il confie, simplement, au papier tel prestige ornemental où s'enroulent à l'infini de nonchalantes arabesques, Grasset caresse et chatoie, propose plutôt qu'il n'impose, et se résout, buée vaporeuse, en l'exacte et charmante imprécision d'une songerie. Ce domaine de l'art des formes, où la ligne, abdiquant l'aride brutalité de sa vertu, se fléchit sous le vouloir du créateur, s'assouplit à d'occultes harmonies jusqu'à participer du charme suave et flottant de la musique, est dénommé l'architecture. Procédé musical où l'espace est substitué au temps, la " | — ligne à la sonorité, l'ar-

• \ ^^^^"^ chitecture insinue dans ^^^^^^kl l'œuvre de Grasset la If grâce souple et l'ineffable vitalité qui font le charme de ses compositions.

Ce musicien qui ne veut pas faire de musique, cet architecte qui est sollicité par la beauté des formes vivantes, a réussi cependant à utiliser ses dons précieux. Sous le nom de stylisation, l'élément architectural — musical si l'on veut — est venu enjoliver le dessin, créer autour de lui une atmosphère de rêverie et de grâce nonchalante.

Ce qui l'a séduit dans les manifestations de la vie, ce n'est pas le cri farouche de la passion — cela est trop brutal — ni l'expression tragique de la douleur — cela est trop attristant ; — »mais imprégné toujours d'une grâce anonyme, d'une émotion à fleur d'âme, il a su rendre avec un prestige musical toujours vivant l'équilibre des formes, et il a fait chanter les lignes et, ne gardant de vraisemblance que ce qu'il est indispensable, a enveloppé ses conceptions d'une pure mélodie qui constitue la caractéristique de son œuvre.

Succinctement d'ailleurs, sans le verbiage ^jffS^itJ^^ vain de fioritures où se complaisent ses imita- *ii teurs, plus empressés d'exaspérer en parodie que de renouveler en beauté.

ET SON ŒUVRE

Sérénade de Printemps.

La fluidité des figures, la •bonne grâce des végétations, le sourire évasif des gens et des choses, font des œuvres de Grasset des compagnons avec lesquels on peut vivre, des amis dont le sourire muet ne saurait rebuter. C'est là la qualité maîtresse que l'on doit exiger des œuvres de l'art décoratif. Grasset est un maître en cet art. j

Chasse d' Esclarmonde.

Sa prétention n'est pas autre. La même atmosphère de bonne santé et de naïve élégance flotte en chacune de ses compositions. La caresse des lignes, la mélodie qui résulte de leurs conflits, voilà évidemment partout sa jouissance et son triomphe. Tels vitraux et telles lithographies sont des compositions de belle envergure lyrique. Les menus ornements typographiques, où il s'est maintes fois complu — car rien n'est à négliger — ne sontils pas par leur raccourci et la simplicité de leur grâce souriante comparables à la naïveté sans prétention des chansons populaires !

MARCEL RÉJA.

Chasse d' Esclarmonde.

Réduction d'une Affiche pour une EXPOSITION d'Art DÉCORATIF, a Londres, (Appartient à M. Dumas.)

ET SON ŒUVRE

L'EXPOSITION des œuvres d'un seul artiste est toujours un bonne fortune pour les amateurs, qui peuvent suivre sa carrière artistique depuis son début jusqu'à l'époque présente en passant par les premiers tâtonnements oùle peintre cherche sa voie. Quand cet artiste a nom Grasset, c'est un double régal pour les délicats et les collectionneurs qui ont assisté à l'épanouissement de son art si original.

De tous les artistes décorateurs ou illustrateurs, il n'en est peut-être pas un seul dont le talent soit plus complet dans les diverses branches des arts, l'imagination plus vive et en même temps plus documentée ; dont l'influence ait été plus grande dans la renaissance actuelle des arts décoratifs, que celui aux œuvres duquel nous nous plaisons à rendre hommage.

Contrairement à l'avis de certains critiques qui l'ont traité de copiste moyen-âgeux, Grasset a une facture toute personnelle et bien originale. S'il a emprunté aux artistes anonymes des xie au xme siècles, à ces tailleurs d'images dont les cathédrales nous ont conservé les œuvres, leur largeur de conception, leur naïveté et leur sobriété de trait, il y a ajouté sa poésie naturelle, son impeccabilité de dessin et sa coloration, cette dernière inspirée par les productions de l'extrême Orient, de ces maîtres décorateurs de tous les siècles et de tous les pays : les Japonais.

Semblable à ces moines du moyen âge qui, du fond de leur cellule, sous l'inspiration de leur foi mystique, enfantèrent des chefs-d'œuvre et dont la postérité ne devait souvent pas connaître les noms, Grasset est un véritable bénédictin égaré au milieu du xixc siècle si rempli de mercantilisme et de réclame.

Modeste parmi les modestes, cet artiste doublé d'un savant, ce styliste merveilleux est encore peu connu du grand public, tandis qu'au contraire un cabotin quelconque, sans aucun talent, mais bien lancé sur les planches par son barnum, occupera ce même public et en recevra des encouragements.

Espérons que l'Exposition des œuvres de Grasset, que vient d'organiser avec un grand dévouement, — dans le coquet salon de la rue Bonaparte, — notre confrère M. Léon Deschamps, le très aimable directeur de la Plume, achèvera de faire connaître enfin cet artiste, et qu'alors ses œuvres, sortant du domaine des amateurs, iront donner au public un enseignement et des modèles.

Né à Lausanne en i85o, Grasset eut dès son enfance deux passions, la lecture et le dessin. Sa première et sa plus grande impression ainsi qu'il le raconte lui-même

La Lithographie.

(Frise allégorique.)

fut ressentie à la vue des illustrations de G ustave Do ré : le Dante, DonQuichotte, Roland jurieux, devinrent pour le futur dessinateur ses livres de chevet et lui inspirèrent ses premiers croquis faits sur les cahiers classiques remplaçant souvent le devoir journalier.

A la fin de ses études, son professeur de dessin, frappé de ses dispositions précoces, conseilla aux parents de Grasset de lui faire suivre le cours de peinture.

Mais le seul mot d'artiste effarouchait quelque peu les parents de Grasset : ils se disaient que, sans fortune, un métier est préférable à l'art. Ne voulant pas décourager leur fils, ils prirent un moyen intermédiaire en le plaçant chez un architecte.

Ce fut sans enthousiasme que Grasset entra dans cette carrière ; mais plus tard il reconnaîtra lui-même les services que lui rendit cette première éducation artistique et l'influence qu'elle eut sur son talent. Pendant deux ans, Eugène Grasset dessina, lava et épura les plans; puis, passant de la théorie à la pratique, resta deux autres années chez un constructeur. Mais ses premières idées lui revenaient toujours et ses lectures n'étaient pas pour les lui faire oublier : la Légende des Siècles de Victor Hugo lui faisait entrevoir déjà des compositions grandioses et majestueuses que nous retrouverons dans beaucoup de ses œuvres; les Orientales, les Odes et Ballades, les Poésies de Lamartine l'imprégnaient de ces sentiments mystiques et héroïques qui donnent à ses dessins une puissance peu commune.

Jnsqu'à ce jour l'occasion seule lui manquait pour prendre son envolée et décider de sa vocation ; elle se présenta sous les traits d'un sculpteur français chargé d'un travail à Lausanne. Ils se prirent d'amitié, et, quand ce dernier parla de partir pour Marseille et peutêtre pour l'Egypte, Grasset n'hésita pas à le suivre. Ici

commence cette partie de sa vie qui rappelle sur plus d'un point la bohème romantique. Tour à tour employés à Marseille, au Caire ou à Alexandrie, ils faisaient les métiers les plus imprévus, réargenteurs de ruolz, courtiers en liqueurs, ébénistes, etc., peignant des aquarelles et les vendant aux touristes. Ils éprouvèrent dans cette tournée tous les déboires qui peuvent assaillir les voyageurs sans argent et ne comptant que sur le travail.

Mais ces avanies étaient supportées gaiement, car s'ils ne mangeaient pas tous les jours, du moins avaient-ils la liberté de se griser de soleil et d'aller où bon leur semblait.

Enfin en 1872, après la guerre, nous voyons Grasset venir à Paris sans sou ni maille, mais avec une forte volonté et une grande espérance. Placé par un de ses amis comme dessinateur chez un décorateur d'étoffes d'ameublement, Grasset, quoique ne connaissant rien à ce nouveau métier, se mit courageusement à la besogne et arriva en peu de temps à être assez habile. Son gagne-pain assuré, Grasset voulut compléter son éducation artistique en suivant des cours de dessin. Ce fut à cette époque que commença pour l'artiste cette vie d'études et de labeur qui ne s'est pas démentie un seul instant jusqu'aujourd'hui.

Si notre souvenir est exact, ce fut en 1879 que Grasset tenta ses premières illustrations exécutées pour un conte de fées, de Saint-Juirs, édité par Baschet. Nous nous souvenons de notre étonnement à la vue de

ces dessins qui n'avaient rien de commun avec ceux auxquels nous étions habitués, où les châteaux enchantés rappelaient, sous une forme et avec une facture nouvelles, les conceptions de Gustave Doré. Ces premiers dessins sont, d'ailleurs, comme la préface des Quatre Fils Aymon. Puis nous voyons apparaître des dessins de tapis, de portières, etc., où le décorateur commence à se montrer déjà en maître. En 1881 Charles Gillot, devinant en Grasset un tempérament artistique, eut l'idée de lui demander les dessins destinés à illustrer en couleurs cette Histoire des Quatre Fils Aymon. Bien des dessinateurs ont pu et pouvaient illustrer cette chanson de gestes du xme siècle, mais nul ne pouvait le faire avec la poésie, la grandeur et la documentation archéologique de Grasset. C'était bien encore une légende, mais c'est aussi toute une période historique se déroulant sous les yeux du lecteur, avec ses forteresses, ses combats chevaleresques, ses armes, ses prouesses fabuleuses et cette pointe de merveilleux qui plaisait tant à

EUGÈNE GRASSET, croquis par lui-même,

nos ancêtres. Qui ne se souvient de l'étonnement des amateurs au moment de l'apparition de cette œuvre qui plaçait Grasset au premier rang de nos illustrateurs? Qui ne se rappelle les critiques dont le temps a fait justice? Le dessin et sa reproduction en chromo-typographie, — qui n'avait pas encore à cette époque ses lettres de naturalisation chez les bibliophiles — déplurent à ces derniers, et beaucoup de ceux qui, aujourd'hui, mettent cet ouvrage au rayon choisi de leur bibliothèque, n'en voulurent pas lors de son apparition.

UHistoire des Quatre Fils Aymon sortit donc Grasset de l'ombre. Dès lors on peut le voir collaborer à diverses publications qui virent le jour en i883, et notamment dam le Paris illustré, ce premier journal en couleur. En 188G Grasset fait paraître une œuvre dans laquelle il se produit comme un styliste pur, sans tomber pour cela dans le symbolisme aigu qui est aujourd'hui une névrose de l'art ; le calendrier qu'il composa alors peut rivaliser avec les plus belles miniatures des livrçs d'heures.

Ne prenant ses exemples que dans la nature, la flore de chaque mois lui fournit amplement matière à la décoration du texte.

Dire ce que Grasset produisit depuis, c'est répéter le catalogue de l'Exposition actuelle ment ouverte au Salon de La Plume. Signalons deux genres pourtant où il excelle : les couvertures de livres et les affiches.

Dans ces dernières, il y en a que l'on connaît et que tout Paris a pu admirer, c'est l'affiche des fêtes de Paris avec son héraut; celle de Jeanne d'Arc, pour les représentations de Sarah Bernhardt à la Porte-Saint- Martin; celle de la Place-Clichy ; et enfin, plus récemment, celle de l'encre Marquet, dont nous donnons une reproduction due à l'obligeance de M. de Malherbe, l'éditeur artiste de ces affiches.

Mais il y en a peu de connues, comme cette grande lithographie exécutée pour la Librairie romantique de Monnier. C'est pour ce même libraire que Grasset exécuta un frontispice style i83o, que Célestin Nanteuil n'aurait pu désavouer.

Dans tous ces travaux il est regrettable de voir, d'après les esquisses exposées, que la conception de l'artiste, le premier jet de son cerveau, a été souvent contrarié et même parfois supprimé par le

ET SON ŒUVRE

client au bénéfice d'une idée moins heureuse; on le constatera pour les affiches de Jeanne d'Arc, de l'Odéon, etc.

Si l'exposition organisée rue Bonaparte nous montre l'œuvre graphique de Grasset, elle nous initie aussi à ses oeuvres décoratives. Ses cartons de vitraux pour la cathédrale d'Orléans sont trop connus pour que nous revenions sur ce sujet, mais les ferronneries d'art, les meubles sculptés, les étoiles imprimées et jusqu'aux assiettes ornementées y sont représentés non seulement par des dessins, mais encore par leur exécution, montrant ainsi que les créations de Grasset ne sont pas. — comme celles de tant d'autres artistes, — inexécutables.

En terminant, signalons un point qui intéresse principalement nos arts : nous voulons parler de l'influence de Grasset sur la chromotypographie. Si Gillot fut le premier graveurde ce genre, si Lahurc fut le premier imprimeur qui le rendit pratique, Grasset fut un des premiers dessinateurs qui surent en tirer parti et qui en connurent bien avant les autres toutes les ressources. C'est ce qui nous fait répéter en terminant ce que nous disions plus haut : que Grasset est un des artistes les plus complets que nous connaissions, qu'il a une influence prépondérante dans l'école moderne des arts décoratifs, et que répandre ses oeuvres, c'est faire preuve de patriotisme et de dévouement à l'art.

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