J. DEL VAL
Revue des Arts graphique*, \!\ avril.
Le nom d'Eugène Grassetvcut dire pour nous probité artistique; sens de la tache décorative; savoir des tons essentiels qui dé termineront dans telle composition la caractéristique d'une pensée; enveloppement riche et gras des lignes dans un art qui tend naturellement à la rigidité frigide delà cernure, mais dont le maître l'a libéré en y introduisant les souples inflexions du crayon lithographique. Eugène Grasset fit naître nos premiers émois artistiques, en dehors des écoles où l'on barbouille le grand Art en déclamant d'emphatiques théories dont l'obscurité ne tourmenta jamais ni l'atmosphère de Rembrandt, ni celle de Velasquez.
Abondante et variée, son œuvre fut saluée de notre génération avec ferveur. 11 y a six ans la Plume produisit en une exposition particulière la meilleure partie de son œuvre décorative, et l'artiste fut mis en évidence dans un numéro spécialement consacré à son talent. Nous ne reviendrons sur les œuvres antérieures à cette double manifestation que pour les besoins de citation et de comparaison.
Ses dernières estampes ont droit à la lumière, et, mises à leur échelle d'Art intermédiaire devront apparaître à tous comme les prototypes lumineux de notre décoration moderne.
Chasse d' Esclarmonae.
Une station d'une demi-heure devant la vitrine de Pierrcfort nous révèle d'abord des efforts inapparents mais qui s'énoncent d'eux-mêmes à l'examen. Ici, une femme se pique un dahlia dans les cheveux, des cheveux d'or roux. Une gamme chaude semble émaner de ce flambeau et se distribue à l'en tour comme il ne pouvait mieux convenir. L'or des dahlias jaillit sur le noir nervure en bleu des feuilles. C'est alors qu'apparaît le fonds de science dont Eugène Grasset tira un si merveilleux parti. Ces deux taches extrêmes — noir et or — se greffent en violence sur le fond calme des bruns et des roux.
Une dentelle blanche s'effile en stalactites autour du col gracile de la jeune femme, et des mains d'un dessin strict et beau s'inscrivent en douceurs blondes sur le camaïeu de la robe. En opposition le pendant, un peu froid de tonalité, représente
G. de Malherbe, imprimeur.
ET SON ŒUVRE
une jeune fille cueillant des pommes d'un geste adroit. La viridité des fruits et des feuilles, la pâleur du visage, le noir-bleu des cheveux n'ayant comme contraste vif que le rouge travaillé de la robe, concourent à une impression de grâce froide, de nubilité tranquille et semblent éveiller doublement au fond de nous la saveur acide des pommes verdelettes. D'autres estampes de cette même série ont une allure charmante de vie florale et féminine. Une femme rampe parmi des fleurs épanouies en cônes d'or, ces belles fleurs si abondantes au bord des fleuves méridionaux et dont la hauteur majestueuse nous donne l'énigme dece mouvement de femme allongeant ses bras frêles vers les tiges les plus chargées.
Quelle belle maturité! un peu méconnue il est vrai, à cause d'une insipide école survenue avec Mucha, cet habile dessinateur pour accessoires de cotillon.
La mode a toujours chéri la médiocrité, et il suffit d'un caprice de cette catin changeante pour qu'on délaisse ceux qui, seuls, avaient droit à la gloire usurpée.
La gloire!... Mallarmé lui a pourtant dit son fait dans sa prose noble aux assertions irréductibles, et cela ne l'empêche pas d'aller aux pires alcôves salir son auréole.
Mais revenons au maître dont l'œuvre se défendra d'elle-même quand la cécité volontaire des zoïles acclamés n'égarera plus l'enthousiasme confiant des foules.
Le double amour de cet ingénieux illustrateur joint au sens particulier qu'il a de l'arrangement devait produire, pour notre premier ébahissement, cette facture inattendue qui le fit maître dès la première heure. Le moyen âge avec sa grâce gauche et lourde, l'évocation de ses cavaliers massifs hérissés d'armes, l'apparat barbare encore de ses costumes féminins, allié aux savantes inflexions des flores japonaises, son héroïsme brutal, et parfois, des rappels déformés d'art britannique en pallient le contraste. Et la force patiente de l'artiste est là qui conjure l'hétéroclisme. De ces trois arts divergents jaillit l'unité d'un talent. Documentation rigoureuse, minutieuse même; connaissance profonde des plans et des taches ; ingéniosité extrême dans l'arrangement, voilà ses grandes qualités. Pourtant, il existe dans sa production une manière dont Grasset peut revendiquer la complète invention, et sans nous attarder à en découvrir les arcanes, elle nous apparaîtra dans l'affiche de la Place Clichy, dans celles aussi de la Librairie romantique et de l'Odéon ; elle se teinte déjà de japonisme dans l'affiche du Chocolat Mexicain, et le moyen âge réapparaît avec Jeanne d'Arc.
J'ai encore tintante dans la mémoire cette bonne parole d'Habert-Dys : « Des hommes
(G. de Malherbe impr.) Réduction d'une affiche pour le Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
comme Grasset n'occupent jamais la place qu'ils méritent ! » A l'époque où elle fut émise, Grasset et Ilabert-Dys guerroyaient de front. Le premier, malgré les courants inverses, persiste dans la lutte ; le second, qui sut aussi toute l'amertume des injustices, à l'écart, regarde la mêlée.
Il est des choses qui devraient s'émettre avec énergie et se réitérer avec insistance : c'est en opposition au goût pourri de notre époque le nom clamé éperdument d'artistes évanouis, ou presque, dont les syllabes ne hantent plus ni les feuilles d'art, ni les conversations. Qui a pu savoir exactement quelle richesse d'Art ornemental pouvait dispenser l'artiste dont nous avons parlé plus haut : lïabert-Dys? Les initiés à son œuvre intime et quelques autres qui surent voir au travers des productions choisies par le goût de l'exploiteur. La revue l'Art eut dans ses marges une abondante floraison de ce dessinateur, mais combien lui-même dut déplorer la reproduction et la réduction doublement nuisibles aux subtilités de sa facture? Maintenant
qui dira la quasi-disparition de Carloz Schwabe, un jeune encore, et déplorera hautement l'effacement du bizarre éden de Georges De Feure? Les thrèncs viennent plus facilement aux lèvres que l'orageuse révolte rugie contre l'injustice.
Des artistes apparaissent, greffant sur le fonds d'acquis ancien cette pointe d'originalité, ce grain d'eux-mêmes qui les classera, et dont l'unanime esprit exigera qu'ils ne se départent plus sous peine de déchoir brusquement de leur fragile piédestal. Cet esprit-là n'aime pas qu'on lui change ses hommes, et comme il est mû par un illogisme aveugle, il advient que la formule de l'artiste vieillit, le lasse... et l'oubli vient. On essaie d'enterrer l'oublié, et quand il relève la tête en demandant pourquoi, on lui répond : (i Vous vous êtes trop cantonné dans un champ restreint, vous vous recopiez sans fin, vous laslez. » Et, bien qu'on ne puisse adresser ce reproche à Grasset qui est la diversité même, d'inaptes roublards changèrent très peu de chose aux apparences linéaires de son art et aux aplats lavés de son coloris, et furent proposés. L'erreur involontaire du maître est d'avoir produit de mauvais élèves. Gomme tous les artisles dont la manière définitive ne saurait être surpassée, et qui firent du laboratoire intime de leur âme une tour inaccessible aux incolores parodistes de leur époque, Eugène Grasset devait se nuire à lui-même en enseignant ce qui vraiment ne peut s'enseigner ; le sens du beau. Est-il, en vérité, quelque chose de plus déplorable que les sous Grasset dont nous sature une foule de mauvais dessinateurs pillards rangés sous la bannière du maître? Non que le savoir des imitateurs puisse suppléer à celui de l'artiste, mais parce que, vulgarisant son procédé pour la myopie des foules, il flatte sa grossière compréhension, qui, paresseuse, n'essaie jamais de
se hausser jusqu'à la lumière du novateur. L'adaptation de son art à des scènes de vie où, tout en conservant l'apparence décorative de sa facture, Eugène Grasset ajuste sûrement les divers éléments du paysage à l'échelle de la figure humaine, interdit aux imitateurs l'accès de cet art, sinon, dans le cas inverse, ceux-ci ne seraient plus de qualité vulgaire. On se représente mal un individu pastichant approximativement bien l'almanach de la Belle Jardinière. Le coloris en est tellement savant, et l'agencement des lignes si supérieurement combiné qu'il faudrait un autre Grasset pour y parvenir : et j'aime à penser que celui-là s'ingénierait à chercher autre chose. J 'insiste sur cet te question de pillage parce qu'elle explique l'apaisement d'anciens enthousiasmes.
Peut-on ne pas rappeler, sans manquer de savoir, l'ingénieuse et paradoxale illustration des Quatre Fils Aymon et celle du Centenaire de Christoplie Colomb ? Est-il chose plus belle et plus complète de simplicité et de ton que l'affiche du Salon des Cent? Une chose plus vigoureuse que l'affiche Falguière? Et, après toute cette superbe production, est-il une floraison plus fraîche et plus jeune que cette dernière série d'estampes éditée par de Malherbe, et par laquelle Eugène Grasset nous prouve une fois de plus que le talent réel ne vieillit pas, et que la mode est une « faiseuse d'anges )> en autre matière?
De tous ceux qui, il y a six ans, exprimèrent leur opinion sur Grasset, un seul me semble avoir profondément compris l'œuvre de l'artiste, c'est cet admirable Camille Lemonnicr. Je ne sais pas de pages plus belles et plus justes, et dont l'accent soit^plus sincère et de force persuasive plus prenante.
Et Eugène Grasset le mérite bien!