GRASSET
Si nous voulons comprendre et juger l'œuvre de Grasset, nous ne devons jamais perdre de vue que nous avons affaire en lui à un peintre décorateur : Grasset pense en effet que, seul, l'art décoratif mérite le nom d'art et il fait peu de cas du morceau de peinture exécuté sans souci des conditions d'utilité, d'entourage ou de destination. Selon lui l'art a déchu le jour où des peintres italiens, comme Raphaël, abandonnèrent la fresque, pour exécuter des tableaux pouvant aussi bien être accrochés dans tel palais ou dans tel autre. Aussi Grasset a-t-il rarement peint de pareilles toiles, et quand il l'a fait, il a cédé aux prières de ses amis désireux de le voir exposer et voulant le forcer à conquérir le public. Mais en somme, Grasset a toujours mieux aimé rester dans son atelier à établir solidement les principes de son art, qu'à préparer soigneusement des envois au Salon. Il a donc très peu exposé; aussi est-il peu connu de la masse du public et plus d'un passant qui, dans la rue, admire ses affiches, ignore jusqu'à son nom. En organisant une exposition d'un certain nombre de ses œuvres, nos confrères de la Plume con-
Grasset,qui depuisest naturalisé Français, est né en Suisse, à Lausanne. De la maison où habitait ses parents, il pouvait apercevoir les montagnes de la Savoie et il se plaisait à les regarder ; elles lui ont laissé d'inoubliables souvenirs et nous les retrouvons souvent en ses compositions. Dès son enfance il eut un goût très vif pour le dessin, et il couvrait ses cahiers de bonshommes pleins de vie et d'expression. Il aimait passionnément les images et il fut surtout séduit par des compositions de Gustave Doré, qu'il voyait dans le Journal pour tous : il y avait dans ces gravures une inspiration surnaturelle et hardie qui le charmait. Son professeur de dessin, comprenant la force de sa vocation, engagea ses parents à le laisser étudier la peinture. Le père de Grasset ne voulut point s'opposer aux goûts artistiques de son fils; mais craignant avec raison que le métier de peintre ne laissât son enfant mourir de faim, il essaya de l'intéresser à l'architecture.
Grasset se prit alors d'une belle admiration pour les monuments de la Grèce; la pureté et la simplicité des lignes le ravissaient. Au contraire l'architecture du moyen âge l'enveloppait d'un malaise indéfinissable et, sous les nefs des cathédrales gothiques, il ressentait une oppression très voisine de l'effroi.
Un biographe a longuement raconté comment Grasset, qui travaillait chez un architecte de Lausanne, fit la connaissance d'un jeune sculpteur français et partit avec lui pour l'Égypte. Là, Grasset connut l'Orient : il connut aussi les souffrances de la pauvreté. Tirés de la détresse par la vente de quelques aquarelles faites à la hâte et qui furent presque toutes achetées par le marquis de Bassano, Grasset et son ami revinrent en Europe; Grasset retourna à Lausanne où il trouva quelques travaux de décoration, dut venir à Paris pour étudier la disposition des théâtres et ne put y rentrer qu'après la guerre de i87o. Pour vivre il dessina des modèles d'étoffes et de papiers peints, et ce lui fut une occasion d'approfondir les différents styles. C'est alors qu'il vit nettement dans quelle voie, devait s'engager son talent : le soir il suivait dans une académie des cours de dessin; il se familiarisait aussi avec l'art japo nais, en feuilletant l'encyclopédie d'Ilokousaï; bref il se préparait scrupuleusement à l'art décoratif.
Bientôt dans différentes publications paraissent de lui des lettres ornées, et, en 1879, il commence l'illustration des Quatre Fils Aymon qu'a publiée Charles Gillot. Chacun sait quel succès eut ce livre : Grasset seul en considère les illustrations comme un assez faible essai; souvent, gêné par le peu de place que lui laissait le texte, il n'a pas pu, assure-t-il, exécuter ce
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laissant chacun libre d'en user à sa guise : Grasset publiera un jour ce cours où se résume sa pensée artistique : nous allons cependant essayer de la préciser.