‹ Eugène Grasset et son œuvreChapitre 8 sur 23 · NAPOLEON « EGYPT · texte numérisé non relu

NAPOLEON « EGYPT

qu'il rêvait; il conserve un mauvais souvenir du travail infernal qu'il a fourni pendant deux ans ; les dessins devaient être si petits que, lorsqu'il les passait à l'encre, sa plume lui semblait une poutre; un trait mal donné gâtait irréparablement un dessin, et c'est ainsi qu'il y a dans les Quatre Fils Aymon, à enté d'illustrations très bien venues, des maladresses que Grasset se plaît a signaler. Il n'aimait du reste pas ce genre de travail où la place est ménagée, où il faut faire petit, et il ne se réduisit pas au métier d'illustrateur de livres ; mais il s'attaqua à tout ce qui touche l'art décoratif, il dessina des meubles pour l'hôtel de Gillot, donna au Chat-Noir un modèle de lanterne, créa des médailliers, des étagères, des bibliothèques, des affiches, des vitraux, des motifs de tapisserie, jusqu'à des chenets. Grasset a donc produit des œuvres très nombreuses et très diverses: ayant fait des tentatives hardies dans toutes les branches de l'art décoratif, il semblait, plus qu'aucun autre, capable d'enseigner cet art; aussi professe-t-il chaque semaine;» l'école de la rue Vavin; son but n'est pas de former des élèves; il veut, avant tout, que chacun conserve son originalité et ne prétend qu'à leur exposer les éléments et les principes de son art, en

La décoration a sa source la plus riche et la plus logique dans la nature ; il est aisé de comprendre en effet que les hommes, pour embellir leurs maisons ou les objets dont ils font usage, soient portés à imiter et à représenter de belles formes qu'ils ont vues et qui les ont séduits; et chacun voit quelle abondance de motifs peuvent fournir la flore et la faune.

Ceci posé, il y a plusieurs façons d'imiter la nature; l'artiste peut représenter exactement et en quelque sorte photographiquement le modèle qu'il a devant les yeux; il peut aussi l'interpréter, c'est-à-dire accentuer par exemple certains coloris, achever et compléter certains mouvements que la nature n'a fait qu'indiquer.

De ces deux façons de représenter la nature, quelle est la meilleure dans l'art décoratif? Grasset pense que c'est la seconde.

En effet, dit-il, quel intérêt v a-t-il à copier servilement la nature:' L'artiste qui dépense un travail énorme à exprimer un objet tel qu'il est en réalité a fait un effort bien vain. Car jamais il ne fera aussi bien que la nature, et en supposant qu'il arrive à l'égaler, quel besoin avonsnous d'une copie, si bonne qu'elle soit? ! n lis, exprimé avec la plus grande fidélité, nous donnera-t-il plus de plaisir que le lis que nous voyons dans un jardin, et, s'il satisfait notre vue, ne regrettons-nous pas cependant son parfum? 11 est donc impossible et vain de copier scrupuleusement la nature, et si, en des études ou des tableaux, nous pouvons aimer voir l'artiste parvenir à rendre fidèlement la nature; si, dans ces cas particuliers, nous pouvons admirer son effort et son habileté, quand il s'agira d'art décoratif, il n'en sera plus de même; car l'artiste décorateur a vin but bien différent de celui du virtuose; il ne prétend point faire valoir son habileté de peintre ou de sculpteur, mais simplement faire impression sur la vue et l'imagination du public en lui présentant des ensembles, clairs, intéressants et harmonieux.

Mais d'où viendra la clarté d'une composition décorative ? Elle viendra évidemment de la prédominance d'un motif. Or dans la nature, la prédominance d'un être sur les êtres qui l'entourent est infiniment rare, ou plutôt il arrive très peu souvent que cette prédominance soit nettement visible. Par conséquent l'artiste qui se contenterait de copier la nature n'arriverait pas à cette clarté qui est la condition première et sine qua non de la beauté décorative. Vu contraire l'artiste qui inlerprélcra la nature, qui la maniera, qui, à son gré,

ET SON ŒUVRE

agrandira certains êtres ou certains objets, qui en diminuera d'autres, pourra produire des œuvres d'une clarté par la prédominance du motif principal, Grasset, par exemple, quand il nous représentera Gharlemagne à la barbe fleurie monté sur son destrier, composera son dessin de telle façon que l'empereur et son cheval nous paraîtront bien plus grands que les personnages et les chevaux qui les entourent; au contraire, Jeanne d'Arc nous semblera bien plus petite que les saints qui lui apparaissent ou que les ennemis qui galopent derrière elle, et de cette disproportion même naîtra la clarté de l'illustration ou du vitrail : quand nous voyons, d'une part, la pauvre fille des champs transformée en guerrière, chétive, le visage amaigri, les yeux doux et rêveurs, et d'autre part les Anglais fondant en masse sur elle, sans que les casques baissés nous permettent de voir les visages et de distinguer les personnes, nous comprenons immédiatement que nous sommes en présence de la faiblesse opprimée par la brutalité, et nous avons sous les yeux le spectacle du droit aux:

prises avec la force; c'est par le contraste que la composition devient claire.

Mais il ne faudrait pas croire que l'artiste décorateur puisse agrandir ou rapetisser ses motifs en n'ayant pour règle que sa volonté :

en réalité il ne doit pas modifier les dimensions de ses personnages ; ce serait là un procédé déplorable et qui aboutirait aux plus fâcheux résultats. C'est par la composition de ses œuvres que Grasset nous donne l'illusion que tel de ses personnages est plus grand que les autres; c'est par la façon de grouper ses motifs et de les disposer qu'il arrive à faire sur le public de pareilles impressions ; mais, insistons bien sur ce point, il n'y a dans son art rien d'artificiel, et jamais il ne voudrait, sous prétexte de produire un effet décoratif, dessiner des êtres aux proportions antinaturelles, créer des objets bizarres et monstrueux, qui, du reste, n'intéresseraient pas le public : car nous ne nous intéressons qu'à ce que nous pouvons voir ou plutôt concevoir.

Car notre vue est rarement satisfaite par les objets que nous axons sous les yeux: la nature ne nous offre que des spécimens incomplets que notre imagination seule peut compléter : ce sera encore le rôle de l'artiste décorateur d'achever les essais de la nature, c'est-à-dire que l'intérêt, comme la clarté de la composition décorative, jaillira de l'interprétation de la nature. Mais cette nature, à qui l'artiste empruntera ses motifs, ce ne sera point celle des anciens; les décorateurs de la Renaissance ont eu grand tort de copier plate-

ment les modèles latins et grecs, ou en peinture ou en sculpture une feuille d'acanthe nous semble aussi froide que Borée ou les Autans en poésie. C'est à la flore de nos bois et de nos forêts que Grasset demandera des motifs de décoration; il peindra des épis, des marguerites, des pavots ou des feuilles de fraisier, comme le faisaient naturellement et sagement nos artistes du moyen âge. S'il a besoin d'animaux il nous représentera des chevaux, des poules, des coqs, et il n'ira pas plus demander à l'exotisme sa faune que sa flore. Quelquefois, il est vrai, il se sert de monstres, mais il a bien soin de nous représenter seulement ceux qui sont familiers à notre imagination, comme les dragons et les chimères, et toujours il les construit d'une façon logique. Quant aux femmes qui souvent forment le motif principal de ses compositions décoratives, ce ne seront point des Grecques ou des Romaines. Jamais il ne les drape à la mode antique : il les habille de robes qu'il se contente de peindre plus belles et plus seyantes

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Réduction du trait noir de l'affiche pour le Salon des G

que ne peuvent les imaginer nos couturiers : dans une affiche il a représenté la Française de la Restauration, mais le plus souvent il peint des créatures qu'il a rêvées et imaginées à travers la femme moderne, et c'est pourquoi, malgré leurs poses hiératiques, malgré letrangeté de leurs veux et de leurs chevelures rousses, elles ne nous sont pas étrangères, mais nous plaisent et nous séduisent; car nous pouvons aisément concevoir l'idéal féminin qu'elles représentent.

Quant aux détails qui entourent le sujet principal et qui doivent s'harmoniser avec lui, ils seront empruntés à la nature ou à l'architecture. Mais ici non plus Grasset ne s'astreindra pas au rôle de copiste. Il allongera ou rapetissera les tiges des fleurs, ouvrira largements leurs corolles ou les fermera, roulera ou aplatira les feuilles, selon les besoins de l'harmonie générale de son œuvre. Les montagnes, qui souvent forment le fond de ses compositions, il les craquellera ou les amoncellera à son gré, il épaissira les spirales de fumée qui sortent d'un brasier, écartera les nuages du ciel pour jeter entre eux des traits de lumière : les monuments de pierre lui obéiront, et Notre-Dame se dressera dans une de ses affiches non plus telle qu'elle est en réalité, mais telle qu'elle lui est apparue dans un rayonnement de feu.

C'est ainsi que la clarté, l'intérêt, l'harmonie de l'œuvre de Grasset viennent de ce fait qu'il prend dans

la nature les éléments de son art, sans se contenter du simple rôle de photographe. Il devient le maître de la faune et de la flore : il plie à son gré les animaux et les plantes; loin d'obéir à la nature, il la dompte pour en tirer des motifs de décoration ; dans chacune de ses œuvres nous sentons sa main et son esprit ; il applique à la nature sa volonté, et ces deux mots, nature et volonté, indiquent assez bien quel est le principe dominant de son art.

Mais comment Grasset modifie-t-il la nature? Quels principes le guident? Ou bien agit-il suivant son caprice?

Nous avons déjà eu l'occasion d'indiquer, à propos de Gharlemagne et de Jeanne d'Arc que, lorsqu'il s'agit d'êtres humains, il obéit à une psychologie bien rudimentaire du reste : Gharlemagne est un puissant empereur, il le représente plus grand que ses vassaux et que son peuple ; Jeanne d'Arc n'est qu'une faible jeune fille, une petite paysanne, il nous la montrera bien humble et bien chétive et contrastant singulièrement avec les hommes d'armes qui l'accompagnent ou la poursuivent. Nous avons indiqué aussi que le souci de l'harmonie guidait souvent Grasset dans cette modification de la nature. Mais n'oublions pas non plus qu'il doit très souvent disposer ses motifs en obéissant à la nature particulière de l'objet qu'il décore. S'il veut par exemple orner un vase d'un cheval, il devra courber l'animal contre les lianes du vase; s'il décore une petite boite d'une fleur, il représentera la fleur dans tous ses détails et l'enrichira, parce qu'elle est destinée à être vue de près; il n'en nt sera pas de même s'il veut placer la même

fleur dans une fresque ou dans une affiche, et si cette fleur doit être exécutée en fer forgé, il ne la dessinera pas de la même façon que si elle devait être exécutée en bois ou en dentelle : c'est ainsi que dans la décoration, il y a tout un ensemble de conditions matérielles auxquelles se soumet l'artiste, et qui sont les causes des modifications apportées à la nature. Mais du moins il est une loi avec laquelle Grasset ne transige jamais : c'est que le modelé n'a pas de place dans l'art décoratif. Il ne faut modeler ses motifs, dit Grasset, que s'il est tout à fait impossible de faire autrement, et encore doit-on user de la plus grande discrétion ; car le modelé a le désavantage de diviser le motif en trois parties diversement colorées : une partie conserve la couleur pure, l'autre est d'une teinte plus claire, la troisième est au contraire plus sombre, et cette différence de tons nuit beaucoup à l'effet décoratif.

Quant au choix des motifs, Grasset a été surtout guidé par les sympathies qu'il a éprouvées durant le cours de sa vie : successivement épris de l'antiquité, du romantisme, du moven âge, il s'est plu à nous montrer des temples et des constructions grecques, puis des guerriers bardés de fer, deux preux entourant le grand empereur, enfin ç'a été la simple et vraie peinture de scène du moyen âge et de la vierge qui délivra le royaume de France. Maintenant il se sent entièrement porté vers un idéal, en des rêves où passent des femmes aux belles attitudes, aux chevelures rousses, parmi des nuées surnaturelles et mystérieuses.

ET SON ŒUVRE

Ainsi donc Grasset est libre de tonte imitation; s'il chérit l'art persan, l'art égyptien, l'art du moyen âge, c'est que les artistes de Perse et d'Egypte et les décorateurs du moyen âge concevaient l'art décoratif comme il le conçoit lui-même. Mais il n'appartient à aucune école et n'admet pas plus qu'il soit permis de pasiicher le moyen âge que la Renaissance. Sa devise est « Liberté! » et il ne reconnaît à personne le droit de tuer l'originalité qui peut être en germe chezun débutant, en l'obligeant à se mettre à la remorque de telle ou telle époque. Selon Grasset, c'est de lui-même que l'artiste doit tirer toute son œuvre; la connaissance profonde de son métier lui permettra de l'exécuter; la lecture, l'observation, la réflexion lui permettront de l'imaginer :

Grasset lui-même estun éclatantexemple de ces vérités qu'il répète à ses élèves; nous avons vu combien il avait étudié la technique de son art; mais nous n'avons pas encore dit quelle observation il déploie dans la vie, combien il réfléchit avant de composer, combien il a lu, combien il lit encore, et il est difficile d'imaginer la somme de travail qu'il a dépensée à relever en France l'art décoratif. A vrai dire, il ne s'est pas proposé cette tâche; il n'a jamais eu un projet aussi ambitieux et aussi prétentieux ; mais il est incontestable que, sans qu'il l'ait voulu, son œuvre a largement contribué à la Renaissance de l'art décoratif en France : de tous les côtés des essais curieux s'exécutent; les sculpteurs nous donnent d'admirables poteries et des étains d'une puissante originalité; des peintres s'appliquent à dessiner des modèles de tapisserie; tous ces arts si longtemps abandonnés semblent renaître; mais il ne faut pas oublier que Grasset fut un des promoteurs de ce mouvement et qu'il tient encore la tête des artistes décorateurs de notre temps.

L Art et la VI

Mon cher Redonne! ,

Je vous écris du régiment où je suis obligé, pour :i8 jours, de vivre le contraire de ma vie ordinaire, c'est-à-dire dans l'inactivité absolue. Vous m'avez prié de vous dire ce que je pense de Grasset; je suis à l'aise pour vous répondre : j'aime son œuvre et voici pourquoi.

Comme dessinateur et comme peintre, Grasset est un maître. Son dessin, tout de synthèse, garde dans sa simplicité un grand sentiment de nature et de vérité. Le mouvement en est tou-

Réduction du trait noir de l'affiche pour une Exposition d'Art décoratifs. Londres.

jours juste, naturel, fermement indiqué, j'aime ce dessin d'un beau caractère énergique, volontaire et souple à la fois.

Ses figures relèvent d'une même vision. Son FERNAND WEYL. esthétique, déterminante d'un type idéal, atteint

une personnalité très expressive, basée sur l'observation rigoureuse de la nature. Ses femmes, aux grands yeux étonnés, enfantins, aux mentons volontaires, aux lèvres gracieusement voluptueuses, sont belles, non jolies, de cette beauté un peu primitive qui nous reporte vers les inoubliables inconnues de la Renaissance italienne.

Peintre! Grasset l'est, certes; il a le sentiment très vif de l'harmonie qu'il sait créer de deux ou trois tons habilement combinés.

J'ai gardé l'impression première de ses verts et de ses rouges éteints. Je me souviens de ses

projets pour les verrières de Jeanne d'Arc exposés vers 1894 à l'École des Beaux-Arts. J'eus l'impression très forte et nouvelle pour moi d'une œuvre de caractère. Ces verrières n'eurent point alors le sort qu'elles méritaient. Que sontelles devenues?

Très belles et de ses meilleures, les illustrations des Quatre Fils Aymon. J'aimerais les avoir ici pour charmer les longueurs de mon stage régimentaire.

Ses affiches, telles Jeanne d'Arc, La femme à la cigarette et d'autres dont les titres m'échappent, m'ont toujours laissé l'impression de vitraux qui seraient mats, et en cela mon plaisir fut diminué.

L'art de Grasset me semble spécialement fait pour le vitrail comme celui de Carloz Schwabe me semble convenir aux Missels. Dans le vitrail, Grasset pourrait montrer et grandir ses belles qualités et rénover un art oublié et aveuli.

vf -X-

Voilà, mon cher Redonnel, mon sentiment sur l'œuvre de Grasset. Je ne puis parler de l'homme; je n'ai ni le plaisir ni l'honneur de le connaître, mais par ce que je sais de l'œuvre, je l'imagine énergique et puissant, et cependant délicat et doux.

Que vous dirais-je de plus? mes désirs?... ils vont sur l'aile du vent. Si j'avais fortune en quelque château, j'aurais une serre-bibliothèque ornée de plantes rares, et je voudrais que le maître y mît aux vitraux des seigneurs d'un âge lointain, guerroyant, lance au poing, sur leurs chevaux caparaçonnés d'or et d'argent, et de souples châtelaines aux figures caractéristiques promenant leur attente et leurs désirs dans des parterres de fleurs inconnues et belles comme leurs yeux. Car le passé qu'on s'imagine guérit des turpitudes du présent.

Mais je n'ai que rayons de lune.

PAUL CIROU.

IV. B. — Grasset relève trop souvent le petit doigt des mains de toutes ses femmes tenant des fleurs; ce détail, quoique très naturel, devient obsédant, grandi encore par le maniérisme outré de ses imitateurs.

UN ARTISTE MODESTE. SON ART : ILLUSTRATION, ARCHj .

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