LA ROCHE QUI TOMBE
Pour nous reprendre un bien qui décroit sous nos yeux^
Qui devant nos pas diminue, Et couvrir tout à coup d'un flot silencieux
Cette place heureuse et connue ?
Ainsi nous le voulions, bizarres possesseurs!
Cette instabilité des grèves Avait pour nos esprîts de secrètes douceurs,
Et s'accordait avec nos rêves !
Oh! viens, promenons-nous dans ce pauvre jardin
Qui domine écueils et marée !
Laissons le paysan sourire avec dédain !
Foulons la terre sans durée !
Chaque gravier qui tombe, au. gouffre réuni, Aux choses saintes nous convie :
Embrassons l'horizon, contemplons l'infini, Rompons d'avance avec la vie!
Ici nous nous aimons : ici viendra la m er !
Nul après nous n*aura la rive ; Nul ne respirera d'ici le sel amer
Qui d'en bas monte et nous arrive !
Et comme nous passons, ainsi croule à la fois
Le sol où j'ai planté ma tente!
J'en ai mesuré l'aire à nos destins étroits ;
Il doit suffire à notre attente!
Un jour, lorsque la vague aura fait sourdement
Son labeur de chaque journée, Quand, avant nous peut-être, après nous sûrement,
La falaise sera minée :
Notre petit terrain, disparu sous les flots,
Sera rendu méconnaissable ; Le flux et le reflux, avec leurs longs sanglots.
Le rouleront parmi le sable ;
Il sera sur la côte un invisible éoueil
Où flotteront les algies vertes ; Les traces de nos pas, sous l'humide cercueil,
A tout jamais seront couvertes;
Les parcelles de terre où ton cœur est resté De bords en bords seront poussées,
Et le flot bercera pendant l'éternité Nos souvenirs et nos pensées!
Veules, 1864.
Près de mon pied plus sûr pose tes pas timides :~ Ces pins touches des vents ont d'ineffables voix. N'as-tu pas besoin d'air? Vers ces pentes rapides Marchons! il faut gravir, touristes intrépides, Jusqu'à la cime que tu vois.
Suivons la cascade sonore, — Encore, encore! —
Cherchons la source de ce flot £ncor plus haut !
J'aimai toujours les monls : plus jeune et plus agile, J'ai parcouru jadis ces sentiers odorants ; J'ai dormi sous les toits où le pâtre s'exile, Et mesuré de près, sur un appui fragile, Le sombre abîme des torrents.
Ces sommets que Tazur colore,
— Encore, encore ! — J'en veux avoir le dernier mot,
Encor plus haut !
Arômes des forêts, vous enivrez ma tête !
Vois, le chemin plus doux s'attarde à ce gazon : Essayons de ces bois la facile conquête.
Oh ! ne descendons pas ! j'en veux toucher le faite, Pour embrasser tout l'horizon.
Dans la brume qui s'évapore,
— Encore, encore! — Des brebis j'entends le grelot
Encor plus haut !
Mais devant nous s'allonge une côte nouvelle,
Et le chemin franchi n'est qu'un sommet trompeur.
En un chaos de rocs le granit s'amoncelle.
Au-dessus fuit la cime où la neige étincelle :
Prends ma main, si tes yeux ont peur.
Où nous arrivons, je l'ignore.
— Encore, encore! — Courage ! nous serons bientôt
Encor plus haut!
De gradins en gradins, aux pentes dépassées, Tout ce qu'on a d'impur demeure, et la vertu Se dégage du fond des âmes oppressées ; Cet air plus généreux qui souffle en mes pensées. Comme moi le respireâ-tu?
Mais la cime à cent pas se dore ;
— Encore, encore! —
Le ciel est pur, le soleil chaud :
Encor plus haut !
Torrents, rochers confus, forêts et pâturages. Nous avons contemplé vos étranges beautés ; Nous avons traversé la zone des orages.
Et de ces pics glacés, unissant nos courages, Foulé les sommets dévastés.
Divin tableau que Tœil explore !
— Encore, encore! — ■ Tenions cette crête à l'assaut,
Encor plus h^ut!
Le niveau de notre âme est trop bas sur la terre ! Il faut monter encore, il faut monter toujours ! Monter comme l'oiseau qui cherche la lumière, Monter comme Tencens, monter comme le lierre, Jusqu'aux derniers créneaux des tours.
Sainte liberté que j'adore !
— Encore, encore! — Nous approchons du terme : il faut
Monter plus haut!
Confondus et tremblants, nous^voici sur le faîte, Et quelque chose manque à notre obscur désir : Même au sommet des monts où notre orgueil s'arrête, Nous soupiroi^s tout bas, et nous levons la tête Vers un but qu'on ne peut saisir. I
O monde inconnu que j'implore! ' — Encore, encore ! —
Cherchons la sphère où Tâme éclôt, Encor plus haut!
Glaciers de Lagraye, 1863 i.
1. Quand nous avons écrit ces vers, nous ne connaissions pas même de nom la^célèbre pièce de Longfellow, « Exeelsior », dont ils ont paru rappeler, de bien loin, la pensée et le mouvement.
GtwobJa, 18TT.
Par-devant mattre André, de Gap, parfait notoire,
J'ai failli, l'autre jour, être propriétaire;
Et, mattre d'un domaine au prix de vingt louis,
— C'est pour rien! — j'en plaçais aous les yeux éblouis
Les litres, avec seinga, contre-seings et parafes,
De quoi faire rêver mes futurs biographes.
J'allais à Briançon, jeudi : j'avais quitté
Le bord de la Duranée, et m'étais arrêté
Près d'Embrun, pour atteindre, en passant, quelque faite
D'où mon regard pourrait se donner cette fête
De contempler au loin les croupes du Pelvoux.
L'homme qui me guidait m'avait dit : « Voulez-vous
Un beau coup d'œil ? Le temps, très clair, nous favorise ;
Nous prendrons le sentier qui monte à Yallouise,
Au delà des Yignaux; là, vous regarderez.
Et, quand vous aurez vu, vous me remercierez!
Vous .pourrez prolonger la course commencée,
Ou redescendre encor, le soir, à la Bessée. »
J'ai toujours eu du goût pour les mauvais chemins. Quand le pied n'y suffit, tant mieux! j'y mets les mains; Et j'ai de vieux remords, dont rien ne me délivre, Pour certaine escalade où tu voulus me suivre. Donc, nous étions partis, grimpant, sans trop d'efforts, Dans les longs éboulis d'un de ces contreforts Dont les. roches, l'hiver, en bruyantes coulées, S'acharnent sur les buis et courent aux vallées. Les énormes degrés devant nous s'étageaient, Et lentement les monts dans l'azur émergeaient, Amas confus, chaos de dômes et de crêtes, ""
Pareils aux flots figés d'effroyables tempêles.
Le sentier serpentait sur un plateau rayé
De fissures, toujours par les vents balayé;
£t bientôt j'aperçus, dans son nimbe de neige.
Le Pelvoux, et, plus loin, morne et sombre, la Meije.
Je ne te décris pas — je l'essaierais en vain! — Ce grand spectacle où l'âme aspire le divin. Comme moi,' tu connais le langage des cimes; Et, la main dans la main, souvent, près des abîmes, Sur les sommets où, las du bruit, nous nous calmons, Nous avons commenté la genèse des monts!
Les Alpes et la mer évoquent mêmes rêves :
L'infini des sommets vaut Tinfini des grèves.
Mon guide cependant, devenu familier,
M'apprit qu'à Saint- Vincent il était hôtelier;
Qu'il avait quelques lots de pcntefi forestières,
Et, plus haut, des pâtis pour ses vaches laitières.
Où l'enfant qui les mène çst cinq mois en exil.
« Je vois que vous aimez les montagnes », dit-il.
Je n'avais pas un air à m'en pouvoir défendre.
« Le Pelvoux, par malheur. Monsieur, n'est pas à vendre !
Mais, sur la gauche, là, plus près, vous remarquez
Ces rochers dentelés, décharnés, disloqués.
MONTAGNE À VENDRR. 267
A pic? Ils sont à moi; je pourrais m'en défaire,
Et, pour un prix très doux, nous ferions une affaire.
— Mais il n'y pousse rien ? — Non, Monsieur, c'est le roc ! Le sol est ce qu'il est, et je. vous l'offre en bloc.
Son ossature nue et visible s'étale :
Ne parlons plus ici de terre végétale ! »
— <c Par où les gravît-on? » — « On ne les gravît pas. Le possesseur, de loin, les regarde d'en bas.
Un pâtre, qui voulut un jour fouler le faîte,
A roulé sur la pente : il s'est fendu la tète !
Nous espérons toujours quelque nouveau grimpeur
Qui tente l'aventure et s'y risque sans peur.
Mais n'importe! Il s'agit d'avoir, sans autre idée,
Une montagne à soi, bien dûment possédée!
S'il venait plus d'Anglais visiter nos hauteurs,
La plus méchante aiguille aurait ses acheteurs,
Et nous vendrions touti Aux confins de l'Isère,
Avoir une montagne, — et pour une misère!
Pour peu que vous soyez un peintre, un écrivain,
Vous en saurez l'emploi : je suis tranquille! Enfin,
Vrai morceau d'amateur, quartz pur, roche profonde :
Vous en aurez. Monsieur, jusqu'à la fin du monde ! »
Comme un coin, son discours entra dans mon esprit, Et l'éblouissement du vertige me prit.
Mon âme, en un instant, se sentit toute pleine D'un mépris souverain pour les gens de la plaine, Bourgeois, fermiers, manants, dont tous les revenus N'étaient rien, à mes yeux, près d'un de ces pics nus! Déjà j'étais tout fier de délivrer quittance Pour un bien qu'on ne peut regarder qu'à distance! De quel air aurais-tu reçu — cadeau princier! — Une montagne, avec sa neige et son glacier?
Elle produirait mieux que des fleurettes blanches ! Il en descend, bon an mal an, vingt avalanches. Et, si l'on en pouvait exploiter le granit, Pour bâtir une ville entière elle en fournit! Nul poète si haut n'aurait eu son domaine, Ni raillé comme moi la platitude humaine !
Apostrophant déjà ces possesseurs d'en bas, Je leur criais : « J'aurai ce que vous n'avez pas! Que me font vos colzas, vos orges et vos seigles? Vous avez des perdrix dans vos champs ? J'ai des aigles ! Chez vous, c'est Talouetle, et, chez moi, le vautour! .L'ours brun monte la garde aux créneaux de ma tour! Tandis que vous taillez vos petites tonnelles. J'achète par contrat des neiges éternelles!
Vous n'avez que limons et qu'impurs sédiments : J'ai du sol vierge encor les premiers fondements ! Pauvres gens, qui vantez vos bois, vos pâturages! Mes locataires sont les vents et les orages, Et la nuée obscure où dort le feu du ciel ;
J'ai son courroux direct et confidentiel; , Quand la foudre aux échos lancera sa mitraille, Je saurai que, chez moi, là-haut, elle travaille; Que ses terribles coups, qui mettent en émoi Le canton tout entier, sont pour moi, sont à moi! D'en bas, j'entends sa voix sur les rocs solitaires, Et, comme au Sinaï, Dieu parle sur mes terres! »
Faut-il conclure, dis? Tout bien examiné.
J'attendrai ta réponse au fond du Dauphiné.