‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 125 sur 167 · DEVANT UNE STATUE · texte numérisé non relu

DEVANT UNE STATUE

Carnet d« voyage, 1879.

Mâcon! C'est assez laid. Je vais à raventure, Quêtant, de rue en rue, un coin d'architecture, A l'heure où la servante entr' ouvre le volet, Où la dévote va dire son chapelet, £t dans l'église, encor déserte et qu'on balaie, Panser devant Dieu seul quelque secrète plaie. Sur le livre de messe, où le front est penché. Je devine, en passant, un fin profil caché.

Robe et voile sont noirs : c'est à peine si j'ose Voir deux yeux où les pleurs ont mis leur cercle rose. La douleur du matin est triste à contempler , Et ces larmes font mal, si promptes à couler!

Je sors sur une place : au centre, une fontaine. C'est un marché. Je vois des jupes de futaine, De grands fichus croisés en cœur; je reconnais Le coquet chapeau noir de l'ancien Maçonnais : On dirait un petit parasol de dentelle.

Chaque femme a des fruits étalés devant elle, Sur un large plateau d'osier, au ms du sol.

Le visage me gâte un peu le parasol!

J'ai suivi quelque temps la rive de la^Saône. Des chalands remorqués sillonnaient le flot jaune, Sous un ciel pluvieux et lourd. Les bateliers Se saluaient entre eux de leurs cris familiers. Des femmes, cheminant vers leur tâche banale, Glissaient dans le brouillard de l'heure matinale. Une rare charrette ébranlait le pavé.

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Soudain, levant des yeux distraits, je me trouvai

Au pied d'une statue en bronze, noble et (icre,

Qui dominait le Cours, les maisons, la rivière.

Comme un veilleur debout près d'un peuple endormi.

C'était toi, Lamartine, et le hasard, ami

Des poètes, avait pour ce pèlerinage

Conduit fidèlement mes pas vers ton image.

Sur le grand quai désert, où rien ne me troublait,

J'écoutai longuement ce bronze qui parlait;

Humble, je t'adorai sur ton socle de pierre ;

Par toi tout devenait harmonie et lumière;

Et, sous la fine pluie et le matin voilé,

Avec toi dans l'azur je m'étais envolé.

C'était toi, — non point tel que je te vis paraître, Le jour où tu reçus mon hommage, ô doux maître, Dans ce logis étroit, dans ce salon fané Où tu cachais à tous ton front découronné ; Pauvre, et peignant encor de couleurs pindariques Le tableau décevant de tes gains chimériques. Grand vieillard absorbé dans tes rêves d'enfant ; - — Mais jeune, glorieux, acclamé, triomphant, Avec ton geste auguste et ta mâle attitude.

Avant l'indifférence, avant l'ingratitude.

Avant les visions du lutteur aux abois, Avant l'oubli, — l'oubli qui fait mourir deux fois!

Ah ! ce temps est injuste aux gloires disparues ! Ivre de nouveautés, fier des jeunes recrues, Il détourne les yeux d'un passé qui s'enfuit, £t sur ses derniers morts laisse tomber la nuit ! Avant que l'avenir prononce la sentence, On dirait qu'autour d'eux il se fait un silence, Et qu'il faub cette épreuve à leur nom contesté, Pour mériter la vie et l'immortalité !

£t pourtant, quel éclat tu jetas sur notre âge!

Bien ingrats, ces enfants qui te versent l'outrage!

Ils ne savent donc plus qu'après des temps troubles,

Un jour, t'insinuant aux foyers consolés.

Ainsi qu'un chant divin ta voix se fit entendre?

Jamais plus doux accent ni caresse plus tendre

Ne sortit d'une lyre et ne toucha les cœurs !

Mais tes vers éthérés ne vont pas aux moqueurs ;

Ils sont une ironie au drapeau qu'on arbore ;

Il faut, pour les sentir, croire, prier encore,

Aimer, rôver! Il faut, pour en être enchanté,

Pour en goûter le charme et la sérénité,

Entrer dans cet esprit, que d'en bas je contemple.

Comme on entre, le front découvert, dans un temple,

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