‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 126 sur 167 · DEVANT UNE STATUE · texte numérisé non relu

DEVANT UNE STATUE

Et braver, comme nous, les railleurs de salon,

Pour lire avec des pleurs le Lac et le Vallon !

Dans le doute et le deuil, dans l'amour, dans la fièvre,

Quel flot de poésie a coulé de ta lèvre !

Tel un suc savoureux jaillit du fruit pressé;

Telle saigne la gomme au flanc du pin blessé ;

Tel le glacier d'argent voit s'épancher la source!

Et, lorsque Touragan t'emporta dans sa course.

Quand ton front se plaisait dans la foudre et l'éclair,

A deux pas du limon quel cours limpide et clair!

Quand l'orage y passait, ta harpe colienne

Gardait, rendait cncor l'âme virgilicnne !

Comme si, par ta voix, Orphée eût revécu,

Le lion rugissant, le peuple, était vaincu !

J'ai lu qu'en un Palais, où le bon goût s'obstine, On a mis ton éloge au concours, Lamartine., Afin de rajeunir, dans nos jours inconstants. Un de ces beaux noms, chers à ceux d'un autre temps. On fait bien : ce pays manque un peu de mémoire ! Nous avons trop souvent donné, repris la gloire. Poètes, au travail! à l'œuvre, jeunes gens!

Prenez garde surtout : c'est peu d'être indulgents ; Notre âge a-t-il le droit de se montrer sévère? Nos dieux ont fatigué les chemins du Calvaire !

Que celui qu'on délaisse ait son culte aujourd'hui.

£t qu'enfin le respect remonle jusqu'à lui!

Effacez, oubliez, pour les chants angéliques,

La lente défaillance et les jours faméliques!

Trouvez même une excuse aux fautes d'un grand cœur!

Sachez à sa faiblesse opposer sa vigueur!

Quand l'arbre dénudé sert de cible à vos flèches,

Songez à ses fruits d'or, non à ses feuilles sèches !

Replacez l'auréole autour du front vieilli ;

Vénérez ce regard d'où la flamme a jailli,

Montrez la main tendue à toute créature.

Et semant sans compter, comme fait la Nature!

Avide de soleil, d'amour et de beauté,

Il sut purifier la popularité ;

Jaloux des grands devoirs plus que des chants durables.

Il connut le péril des luttes mémorables.

Et rêva tour à tour, — sublime ambition! —

Poète, l'idéal, — citoyen, l'action!

Ainsi je méditais, tout plein de cet éloge :

Mais la pluie, et le vent, et l'heure à chaque horloge

M'ont fait fuir. Dans la gare où je suis abrité,

J'ai repris mon discours, et pour toi l'ai noté.

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