‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 112 sur 121 · LA FRONTIERE · texte numérisé non relu

LA FRONTIERE

« Vous aurez mieuxplus loin ! ditThomme, en me montrant,

Au delà d'un pin mort couché sur un torrent,

Un plateau de rochers moussus, formant terrasse.

Nous nous. reposerons une heure à cette place.

Le poste est à côté. » Puis, aussi simplement :

<( Nous serons, pour bien voir, en pays allemand. »

Ce ruisseau-là, c'était la nouvelle frontière :

Et l'on apercevait là-haut l'Alsace entière!

Je m'arrêtai, cloué sur le roc, sans parler,

Et je sentis mes yeux de larmes se voiler.

Je ne me croyais pas aussi près! Mes pensées

Se remuaient en moi, fortes et courroucées.

L'Alsace ! — Je n'avais qu'à faire trois cents pas,

Pour la voir jusqu'au Rhin. — Eh bien, je ne peux pas !

Je te connaîtrai donc, supplice de Tantale!

Je ne franchirai pas cette ligne fatale :

Je ne l'ai pas voulu jusqu'ici. Le devoir

Est de songer toujours à ce sol, sans le voir.

Ici doit s'arrêter, pour un culte plus triste,

La curiosité frivole du touriste;

Et c'est assez qu'un nom fasse saigner le cœur.

Sans qu'on aille chercher le casque du vainqueur.

Si ce guide banal, avec indifférence.

Dans un verre prussien boit notre vin de France,

Oubliant qu'à sa chair on a pris un morceau,

Libre à lui! C'est du sang qui court dans ce ruisseau,

Mon esprit aussitôt se livrant à son rêve, Je crus saisir au loin, comme un vent qui se lève, Des bruits confus de pas, des roulements de chars. Les coups de feu pressés des francs-tireurs épars, Et les râles des morts dans la paix matinale. Comme dans la ballade, une chasse infernale.

Effrayant les rochers pareils à des manoirs.

Galopait follement sous les grands sapins noirs. Et j'écoutais les sons que je croyais entendre. L'homme s'était assis, peut-être sans comprendre. A la fin : « Venez-vous ? ou restez-vous en bas ? Reprit-il. — Retournons, dis-je; je n'irai pas! »

Et tel, parlant ainsi, s'expliquait mon visage. Tel mon geste élargi chassant le paysage.

Tel l'accent douloureux et strident de ma voix, Qu'il ouvrit de grands yeux, — et comprit, cette fois.

Gérardmcr, 1880,

<c GERMANIA »

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