‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 117 sur 121 · II · texte numérisé non relu

II

Il vivrait! Le vieillard, triste, hocha la tête :

« Pour les choses d'argent la paperasse est prête;

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mes neveux

Sont en France : ils auront mon bien. » — « Si tu le veux,

Moser, — nos bras sont forts et nos volontés promptes, —

Nous soignerons tes champs, nous réglerons tes comptes;

Puis, nous te bâtirons une tombe à ton gré :

On y lira pourquoi tu n'as pas émigré, t

Après tes enfanta morts et l'Alsace perdue,

Et la France par toi jusqu'au bout défendue.

Sont-ce là tes désirs?... » — « Non, mes amis, merci!

De ces misères-là n'ayez point de souci.

Je veux être couché dans un coin : de la terre,

Et rien de plus; mon nom trace, sans commentaire;

Pas de fleurs sur le sol qui doit me recouvrir :

Le tombeau des vaincus n'est pas fait pour fleurir.

« Mais voici... — reprit-il, se faisant violence Pour maîtriser son cœur, dans le profond silence : -» Plus d'un me survivra parmi vous, et longtemps; Il en est qui vivront cinq ans, dix ans, vingt ans, Et plus ! Ceux-là verront la fin de ce martyre, Ce que vous savez bien, ce qu'on ne peut pas dire, Ce que nous rêvons tous dans nos nuits sans sommeil ; Ils verront, un matin, se lever ce soleil.

Page 1