L'Art tTitre grand-pere
HISTOIRE d'un conte. 107
Et, comme un cavalier enfourche sa monture,
Il commence. C'était une étrange aventure,
Un récit merveilleux, formidable et charmant.
De ceux que les petits boivent avidement,
Le cou tendu, l'œil fixe et la lèvre entr'ouverte :
Car pour eux tout est crainte, attente, découverte,
Étonnement naïf, effroi délicieux ;
Et leur jeune surprise est le bonheur des vieux !
D'abord, il mariait les rois avec les reines. Et montrait les berceaux entourés de marraines, Et les dons prodigués, — perfides quelquefois, — Et les chasses troublant la paix des vastes bois. Les danses, les banqueta énormes, les largesses, Les beaux princes rêvant des petites princesses, Et les bouffons rieurs, et les nains contrefaits, L'enchanteur oublié méditant ses forfaits,
Et choisissant les cœurs les plus tendres pour cibles !
Puis, il fixait aux flancs de rocs inaccessibles, Près du Rhin, de grands burgs pleins d'un mystère affreux. Qui bravaient les assauts des vaillants et des preux. Là pleuraient jour et nuit de pauvres prisonnières, Aspirant aux barreaut les brises printanières. Prêtant l'oreille aux pas de leurs geôliers jaloux, Ou frissonnant d'horreur aux hurlements des loups.
Et c'étaient de longs cris d'angoisse sous les voûtes, Tandis que soulevaient la poussière des routes Dix chevaliers bardes de fer, fous de combats! A minuit chevauchaient dans l'air, pour leurs sabbats, Excitant du talon leurs bêtes dchaulTces, Au-dessus des halliers obscurs, les blanches fées ! Et les veuves des rois, au fond de leurs manoirs, Passaient et repassaient sous leurs longs voiles noirs : L'une appelait son fils parti; l'autre, affolée. Se mourait du souci de sa fille volée.
Mais l'aube s'empourprait, chassant ces visions.
Les grands bois s'égayaient soudain : éclosions
De fleurs, gazouillements d'oiseaux bleus, cavalcades
Sur les gazons des parcs, concerts sous les arcades
D'un palais enchanté, fait d'or et de cristal,
Qui servait de retraite à Pépin dJHéristal.
Et, malgré les torrents gonflés brisant les arches,
Les dragons apostés troublant les rudes marches,
Et les murs, et les feux, les hardis paladins
S'avançaient, lance au poing, à travers les jardins,
Où l'arbre se changeait en guerrier, où la plante
Sous les pieds des chevaux agonisait sanglante;
Et découvraient enfin, faible, dormant encor,
La princesse aux yeux bleus, la belle aux cheveux d'or.
HISTOIRE d'un conte. 109
Sur son lit par ces bruits d'armures réveillée. Jeanne écoutait l'aïeul, ravie, émerveillée; Rougissait, pâlissait tour à tour, observait Sur le front du vieillard comment ce qu'il rêvait Pouvait naître, et comment du fond de sa pensée Jaillissaient les récits dont elle était bercée. Lui, poursuivait toujours sans se lasser, gardait Sa majesté sereine et grave, s'attardait.
Et crédule lui-même à ces grands coups d'épée, A la taille de Jeanne ajustait l'épopée !
Il passait de nouveau des fleurs aux tristes bois ; Des oiseaux gazouillants, aux effroyables voix; De la belle éveillée, aux horribles sorcières, Dont il faisait courir les faces grimacières. Les yeux rouges de sang, les rires ennemis.
Dans les froid» corridors des palais endormis.
Or, il faisait très beau ; l'air était pur ; la mousse. Là-bas, près du bassin jaseur, semblait si douce! Le soleil se jouait dans les saules tremblants; Les œillets s'inclinaient sous les papillons blancs; On entendait chanter les pinsons dans les haies ; Les vieux lilas prenaient un faux air de futaies ; Et, déjà plus distraite auprès de son ami.
L'enfant n'écoutait plus le récit qu'à demi.
Prêtant de loin l'oreille à cette autre harmonie !
Et lui, comme enivré des jeux de son génie,
Compliquait l'action, variait le décor,
Entassait l'impossible, et promenait encor
Sous les arceaux sans fin des prisons souterraines
Les princesses pleurant les dons de leurs marraines ;
Ou, ramenant les preux au pied des hautes tours,
Redoublait les assauts, les adieux, les retours.
Mais Jeanne avait perdu le fil du long poème :
Le péril lui semblait fade, — et toujours le même!
Et voilà qu'au plus^^beau du récit, au moment
Où le conteur allait, plein de son dénoûment.
Faire éclater d'un coup, comme ailleurs dans ses drames,
Ses plus puissants effets et ses plus fortes trames.
Elle, se décidant, de sa plus fraîche voix :
« Tu me raconteras le reste une autre fois! »
Et, par une magie invincible attirée,
— Princesse, du géant elle aussi délivrée, —
Vers les papillons blancs, d'un bond, elle courut.
Et dans le vert taillis, alerte, disparut...
Le poète sourit, pensant : « O rêve! ô gloire! » Et l'on n'a jamais su la fin de cette histoire.