‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 80 sur 121 · A MON AMI LÉONCE RIBERT · texte numérisé non relu

A MON AMI LÉONCE RIBERT

L'Allemagne en travail est un laboratoire Où l'alambic à froid distille la raison ; L'Angleterre, marché du monde, à l'horizon Voit fuir de ses vaisseaux la banderole noire ;

L'Italie, étalant les débris de sa gloire Sous le soleil couchant de l'arrière-saison, Est un musée immense et sans comparaison; La France est une forge où l'on fait de l'histoire

Il lui faut la lueur des fourneaux allumés,

Les bras nus et suants, les charbons consumés,

La crépitation des grandes fonderies.

L'idée, à flots brûlants, sort des canaux ouverts; Et la coulée en feu, rejetant ses scories, Donne assez de métal pour mouvoir l'univers !

A LOUIS ULBAGH

Ami, partons pour les faubourgs !

Ce luxe qui grandit toujours

Et nous enserre Fatigue mes yeux éblouis :

Je veux voyager aux pays

De la misère.

Je suis las des hautains mépris, Du sourire des beaux esprits

Dont Tâme est close ; Et qui, sceptiques ou trembleurs, Ne veulent pas de tant de pleurs

Scruter la cause.

Je suis las des plafonds dorés, De ces palais démesurés.

De ces merveilles Dont l'entassement me confond ; De ces plaisirs fiévreux qui font

Les folles veilles;

Las des coupés assourdissants, Las des salons éblouissants

Et délétères; Las du regard des satisfaits Savourant leur glace aux buffets

Des ministères!

Je suis las de votre splendeur, Courtisanes dont l'impudeur

Roule carrosse.

Et dont le robuste appétit, A mesure qu'il engloutit,

Est plus féroce!

Je suis las de tous ces repus, Les corrupteurs, les corrompus.

Sous leur brochette; .

Las du scandale dissolvant, Las de la honte qui se vend Et qui s'achète!

Comme au devoir, allons ailleurs!

Je veux montrer les travailleurs

Au parasite; C'est là-bas, dans les vieux quartiers, Que je veux aux rudes métiers

Rendre visite.

Je veux entendre sur l'étau Tomber et bondir le marteau

Qui forge ou cloue; Et, dans l'usine aux tuyaux noirs, Entendre des grands laminoirs

Ronfler la roue;

Je veux voir ces lutteurs obscurs, Au teint de bronze, aux muscles durs,

A Tàme altière; Qui sont les puissances d'en bas.

Et livrent d'éternels combats

A la matière;

Je veux voir les cœurs valeureux, Les résignés, les malheureux.

Les méchants même ; Et dans leurs yeux, et sur leur front, Déchiffrer ce qu'ils me diront

Du grand problème !

Je veux voir ces vieilles maisons Pour qui vainement les saisons

Semblent se suivre; Qui couvrent dans leurs profondeurs Des ténèbres et des odeurs x

Où l'on peut vivre!

Je veux, trébuchant au grenier.

Tendre la main au prisonnier

De la mansarde.

Et pénétrer jusqu'à ces toits Où, par des soupiraux étroits,

Dieu seul regarde!

Je veux enfin, pour tout savoir, M'enfoncer dans le gouffre noir, Plus bas encore,

M'arrêtant quand j'aurai touché L'ulcère hideux et caché Qui nous dévore!

11 le faut : car, les yeux distraits, Moi-même aussi je t'oublierais,

Dans ma démence, Problème obscur des temps nouveaux, O cauchemar de nos cerveaux,

Misère immense!

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