‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 82 sur 121 · L*AME IMMORTELLE · texte numérisé non relu

L*AME IMMORTELLE

Que fais-tu là? Ta charpie N'a donc pas lassé tes doigts ?

Mystère de la nature, Équivoque créature, Cervelle aux rêves flottants, Jamais ta face ridée Ne rayonna d'une idée, Morne enfant de soixante ans!

Mais pourquoi sommeille- t-elle,

— Car j'y crois! — l'âme immortelle?

Pourtant j'en pourrais douter.

Quand un monstre à face humaine

Dans l'histoire se promène

Et vient nous épouvanter!

Le sang l'enivre, et la guerre;

Le droit n'est qu'un frein vulgaire

Pour son mépris souverain!

Il proscrit, dépouille et tue,

En attendant la statue

Qu'on lui coule avec l'airain î

Dans le tyran que fait-elle,

— Car j'y crois! — l'âme immortelle?

Et puis, un jour, tout finit :

Idiots, fous, incurables,

Les méchants, les misérables.

Le tombeau les réunit.

Le cadavre est là, livide;

Il se dissout : l'œil avide

Plonge, et veut y lire en vain ;

En vain, quand la chair se glace,

On veut démêler la place

Où dort le souffle divin!

Parle, ô mort! Où donc est-elle,

— Car j'y crois! — Pâme immortelle?.

Pendant la guerre

Après la guerre

Ceux qui ont vécu à Paris, du mois de septembre 1870 au mois de février 1871, savent combien on avait de peine à se livrer à une occupation régulière; de quelle fièvre perpétuelle les esprits étaient agités; quelle succession d'espérances et de mécomptes traversait les imaginations, et, par une tension ou une détente de chaque jour, fatiguait les ressorts de la volonté. Temps prodigieux, d'ailleurs, où Paris tout entier vécut d'une vie nouvelle et connut des devoirs trop oubliés; où l'inattendu ne causait plus de surprise, où l'abnégation devenait facile, où l'héroïsme entrait sans effort dans les mœurs, où l'on acceptait, en souriant, toutes les misères, comme on eût affronté, en les glorifiant, tous les sacrifices.

Certes, les sujets ne manquaient point, ni les poètes ; et, à défaut d'une œuvre de longue haleine, fruit des calmes loisirs et d'un sang-froid supérieur, on ne serait pas embarrassé de trouver, pour les grouper en un recueil très digne d'intérêt, de nombreux morceaux de poésie, nés au jour le jour, au hasard de l'inspiration, chants dje guerre, récits épisodiques, tableaux intimes du siège, strophes chaleureuses en l'honneur des résistances locales ou des mémorables dévouements, fragments poétiques de toute forme, de toute nature et de toute valeur, éléments épars d^une vaste épopée qui

serait signée des noms de Lecon'te de Lisle, de Goppée, de Théodore de Banville, de Henri de Bornier, de Sully-Prudhomme, d'Edouard Fournier, de Pailleron, de Bergerat, de Lacaussade, et de beaucoup d'autres encore *.

Nous-même, alors que pour les plus pacifiques le fusil remplaçait la plume, nous aurions voulu noter tant d'impressions rapides, et fixer au passage, pour en former un tout, les plus fortes émotions qu'il soit donné à l'homme, au citoyen, au poète, d'éprouver : nous y avons renoncé. Il a fallu certaines circonstances, ou des dispositions d'esprit particulières, il a fallu surtout le stimulant du théâtre et du débit public, pour susciter la plupart des petits poèmes que nous conservons ici, et dont cette préface sera le commentaire.

A peine la guerre avait- elle éclaté, que les femmes témoignèrent partout de leur charité ardente, en se vouant au soin des blessés, en se préparant aux pénibles veillées des ambulances, en prenant la Croix rouge de Genève, symbole de leurs devoirs nouveaux. Plusieurs partirent pour les armées, d'autres s'associèrent dans la pensée de distribuer des dons aux pauvres, de créer des ateliers de travail, de subvenir à tant de misères

Page 1