Victor Hugo n'avait pas publié l'Année terrible
tardivement entrevues. Il fallait trouver de l'argent, beaucoup d'argent : le bien coûte cher! Jamais les théâtres de Paris n'ont, en pareil cas, refusé leur concours. La Comédie-Française, sur l'initiative de son directeur, M. Edouard Thierry, homme dont le cœur est au niveau de l'intelligence, prit, la première, sa part de cette propagande généreuse, prélude d'autres et de plus complets dévouements, dont elle donna plus tard l'exemple*. La scène intitulée Pour les blessés fut composée dans le but de contribuer à un appel de ce genre. La représentation était fixée au samedi 6 août. Dans la journée, une dernière répétition avait lieu, quand la nouvelle d'une victoire remportée par notre armée du Rhin se répandit, on le sait, danstout Paris. La crédulité, complice de nos désirs, en colportait les détails triomphants, avidement recueillis et répétés sans contrôle. Ce fut, pendant quelques heures, un vertige de joie folle! Gomme on rapportait qu'une dépêche, placardée à la Bourse, donnait l'annonce officielle de la bataille, chacun en voulait avoir la certitude. Nous sortîmes précipitamment du théâtre, artistes, auteurs, en ce moment réunis. Dans la rue, on s'interrogeait, on se félicitait, on se pressait les mains sans se
1. Voir le volume la Comédie-Française pendant les deux siègeSt par Edouard Thierry, Journal de l'administrateur général.
connaître. Partout les drapeaux hissés (hélas! on en avait fait provision d'avance!) se balançaient joyeusement aux fenêtres. Nous courûmes vers la Bourse, où nous attendait un spectacle indescriptible.
Mais déjà, dans cette multitude en délire qui couvrait la place à peine abordable, commençaient à circuler des paroles de doute et de défiance. Bientôt Taffreux démenti, repoussé d'abord comme une manœuvre traîtresse, venait étreindre et glacer les cœurs. La déception, aussi prompte qu'avait été l'espérance, gagnait de proche en proche, mêlée de colère et' de vague inquiétude. Rien n'était plus étrange que ce double courant populaire formé, dans chaque rue, de ceux qui accouraient la gaieté sur le front, le triomphe dans les yeux, et de ceux qui s'en retournaient la tête basse, le regard gêné, l'allure presque honteuse, essayant de faire rebrousser chemin aux derniers arrivants, tandis que s'élevait ce cri tragique qu'il faut avoir entendu : « Rentrez les drapeaux ! »
On revint à pas lents au théâtre, où la répétition s'acheva tristement. Le soir, la représentation eut lieu; c'était au bénéfice de V Œuvre des blessés de terre et de mer, La salle, quoique toute remplie, était morne : on eût dit que les spectateurs, outre la déception connue, avaient le pressentiment que.
le même jour, à la même heure, nous étions frappés, à Frœschwiller et h Reichshoffen, d'un irréparable désastre. M. Delaunay récita d'abord, avec le talent qu'on lui connaît, le Rhin allemand^ d'Alfred de Musset, et des vers de M. Pailleron, le Départ, Mais ces bravades enthousiastes, pas plus que la Marseillaise^ également inscrite au programme, ne trouvaient d'écho, malgré la sincé«rite des poètes et l'accent passionné du comédien. Même la poésie mâle de Corneille et de Ponsard, qui venait ensuite, sonnait douloureusement dans les âmes. Quant à la scène Pour tes blessés y l'effet dépassa ce que l'auteur en pouvait attendre, tant fut admirable, dans sa simplicité, l'interprétation de mademoiselle Favart et de M. Coquelin. Pourtant, ce fut d'abord une impression pénible. A l'aspect de ce jeune blessé, étendu sur un lit d'ambulance, les cœurs se serrèrent; la vue du sang n'aurait pu troubler davantage; il y avait, dans cette émotion, du malaise, et comme une vision trop nette de la réalité.
Les représentations du Théâtre-Français furent interrompues, dans le deuil de la patrie, pour reprendre quelques semaines après la chnte de l'Empire, en plein siège, comme un défi aux assiégeants. Elles avaient lieu au milieu de la journée, dans des conditions toutes différentes. La scène
Pour les blessés fut redonnée le 25 octobre, jour de la réouverture, après un compliment ému adressé au public par M. Edouard Thierry, et à la suite d'une de ces ingénieuses et éloquentes conférences où M.'Legouvé, parlant au profit des victimes de la guerre, fortifiait le moral des Parisiens, avec son langage si vif, si entraînant, en un mot si français. Ce jour-là, des blessés véritables, soignés dans l'ambulance du théâtre avec la plus touchante charité, assistaient au spectacle, et montraient, dans une loge d'avant-scène, leurs pâles visages de convalescents et leurs bras en écharpe. C'était la vraie pièce, plus poignante que la fiction de l'auteur.
Le 6 novembre 1870 , une nouvelle matinée dramatique avait lieu pour V Œuvre des blessés du /*' arrondissement. On ne se contentait pas de faire entendre, à la Comédie-Française et sur d'autres théâtres, les vers de Victor Hugo ou d'Auguste Barbier; par une innovation dont les poètes plus jeunes n'ont pas eu à se plaindre, on continuait à inscrire sur le programme des intermèdes de poésies inédites, fort goûtés d'un public indulgent, parce qu'ils exprimaient les préoccupations de l'heure présente. C'est là que mademoiselle Favart, « vêtue d'une adorable robe blanche» satinée et duvetée comme un plumage de tourterelle )),pour emprunter
à M. Théophile Gautier l'aimable portrait qu'il a tracé d'elle dans ses Tableaux de siège, récita pour la première fois les Pigeons de la République, prêtant à ces quelques stances le charme de sa voix mélodieuse et la grâce de son geste inspiré. Les pigeons nous apportaient alors les messages de l'espérance. On çient! disait la prophétesse; et chacun répétait tout bas, avec elle, cette parole qui ré|)ondait à de si chères illusions. Les ballons, à leur tour, la reportèrent à nos amis de la province et de l'étranger ^ Quand les dépêches transmises par les pigeons étaient plus inquiétantes, les vers disparaissaient de l'affiche, pour reparaître avec les promesses et les chimères nouvelles. L'annonce de la prise d'Orléans fît trouver à mademoiselle Favart des accents peut-être plus pénétrants encore et d'un plus ardent enthousiasme. Le 20 et le 27 novembre, elle continuait à dire les stances; mais déjà, derrière la scène oii nous étions groupés pour causer de la guerre et nous communiquer nos doutes, à deux pas de cette ambulance établie dans le foyer du théâtre, au bruit de ce canon qui accompagnait les vers de Molière ou de Racine, nous songions parfois à supprimer « On vient! »
1. Deux admirables dessins do M. Puvis de Chavannes, reprodniu par la lithographie, traduisirent pour les yeux ce que la poésie etsajait d'exprimer à sa manière.
pour ne laisser que l'interrogation pressante, dont le tour semblait plus conforme à nos secrètes appréhensions.
Le 2 janvier, la comédienne attristée, découragée, répétait encore : « On vient! » quand déjà chacun de nous, au fond du cœur, ne croyait plus qu'on pût venir.
Le l*"" janvier 1871 restera pour les Parisiens un souvenir unique. Nul n'aurait imaginé que la résistance presque passive pût se prolonger jusque-là, et que tant de cœurs séparés ne se seraient pas rejoints à cette date, consacrée à toutes les saintes tendresses du foyer. Pourtant ce jour arriva : nous étions encore prisonniers, et les êtres chers manquaient au rendez-vous ! On avait eu l'idée, à la Comédie-Française, de commencer la représentation projetée par quelques vers appropriés à la circonstance; et M. Coquelin, revêtu, non point de l'habit noir traditionnel, mais de cette tunique fanée de garde national qu'on ne quittait plus guère, récita devant une salle pleine, où dominaient les uniformes, le compliment : « Bon Jour^ bon an! » Combien de pères, de maris, de fils se reconnurent en écoutant ces strophes improvisées où Tartiste traduisait avec tout son talent et toute son âme les émotions communes ! Quant au poète, il avait eu bien peu de chose à faire pour
être assuré d'émouvoir, et les mots les plus simples devaient pénétrer mieux que les plus fortes images : c'est ainsi que, le long des boulevards, il suffisait de quelques étalagistes clairsemés, offrant avec mélancolie des jouets de rebut qui trouvaient peu d'acheteurs, pour tirer des larmes de ceux-là même que n'avaient pu troubler jusqu'alors ni les souffrances, ni les privations, ni les périls d'un long siège.
Cependant, de plus en plus, les poètes changeaient le ton de leurs vers. Aux appels enthousiastes, aux défis héroïques' et téméraires, avaient succédé d'abord les espérances indécises, les retours de fortune rêvés et prédits ; puis, les sourdes colères, les plaintes mal étouffées, le sentiment de la défaite, inutilement retardée par tant d'épreuves. De semaine en semaine, la note était plus triste; accablée de la honte présente, la pensée se reportait vers l'avenir, et l'on applaudissait Stella^ l'étoile du matin signalée par le poète des Châtiments. Comment les oublier, ces représentations des mois de décembre et de janvier, où des spectateurs, presque tous soldats, se hâtaient de venir, entre deux factions ou deux escarmouches, entendre, à la pâle lueur des lampes de pétrole, au lointain fracas du bombardement de la rive gauche, la poésie des maîtres et celle des
disciples, dans cette salle imposante de la Comédie- Française, dont la physionomie, durant ces' sombres jours, mériterait un historien *.
Le 19 janvier avait eu lieu le combat de Buzenval. Est-il besoin de rappeler ce que nous coûta cette suprême tentative ? Les noms regrettés se pressent sur les lèvres. Nous avions connu Henri Regnault pendant le siège. Nous étions voisins, et inscrits au même bataillon. Nous nous étions vus trop rarement, mais toujours dans des occasions où la rencontre laisse une trace durable. La dernière fois, c'était au commencement de janvier, à Tune de ces belles ventes de bienfaisance qui, malgré les obus, attiraient la foule au Ministère de Tinstruction publique. Il y trouvait sa fiancée, qui tenait un de ces comptoirs improvisés où, dans le pêle-mêle ingénieux^ d'un vaste bazar, on vendait gaiement jusqu'à des comestibles. Il prenait fort au sérieux son métier de soldat, et nous lui reprochions de faire trop bon marché de sa vie et de son avenir. Il souriait du reproche sans y répondre. Le 20 janvier, il n'avait pas reparu.
Nous l'apprîmes des premiers par deux amis communs, que nous rencontrâmes le lendemain matin, tout effarés, et ne pouvant admettre, malgré