‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 84 sur 121 · Elle l'a eu. Voir le Journal de M. Éd. Thierry · texte numérisé non relu

Elle l'a eu. Voir le Journal de M. Éd. Thierry

des indices trop clairs, la certitude d*un si grand malheur. On espérait, on cherchait, on pleurait. Gela dura deux jours. Puis on trouva le corps, et les funérailles furent célébrées, on sait avec quel deuil universel et quelle affluence !

Les vers que nous publions furent écrits au sortir de Téglise Saint- Augustin, sous Timpression profonde de cette perte, et dans la tristesse de la capitulation. Rappelons encore un détail minime, mais qui peint bien cette époque singulière. Ce fut dans une allée du cimetière Montmartre, où un autre deuil nous avait réunis le surlendemain, — les cimetières étaient des rendez-vous de presque tous les jours! — que M. Coquelin donna connaissance de ces vers à M. Edouard Thierry, et qu'il sembla juste de les faire entendre sur le théâtre, comme un hommage public au j)eintre et à Tami. Ils furent dits plusieurs fois : ce fut le dernier intermède de poésie, et la fin de ces représentations du siège.

Nous ne parlerons point de quelques pièces plus personnelles, écrites également à cette époque, mais qui n'ont pas été publiées alors, ni récitées sur le théâtre. Nous les donnons à leurs dates. Celle qui ouvre le volume. Aléa — notons ce détail, — ne trouva point de journal disposé à la publier. Les derniers morceaux, bien que postérieurs à la

guerre, se rattachent de trop près aux événements qu'elle a provoqués pour que nous hésitions à les insérer dans ce volume : ce sont des dates encore, et des souvenirs.

Le 24 mai, les obus de la Commune, lancés à pleine volée du haut de Montmartre, pénétrèrent dans notre logis désert. Au retour, nous le trouvâmes en grande partie bouleversé, saccagé, ruiné. Nous avons essayé de nous consoler avec quelques vers.

Au mois d'août, une fête de bienfaisance était donnée au cirque des Champs-Elysées, sous le patronage de madame Thîers. M. Legouvé s'y faisait, comme toujours, applaudir dans une belle conférence sur les Épaves du naufrage. Une aimable et intelligente comédienne, mademoiselle Delaporte, venue de Russie avec d'abondantes offrandes destinées à ses malheureux compatriotes, avait le droit de faire entendre les regrets de la colonie française de Saint-Pétersbourg, qu'elle représentait si généreusement. Nous nous fîmes volontiers l'écho de douleurs et d'angoisses qu'elle nous avait contées avec une franche et naturelle émotion, dont le public eut, à son tour, le touchant spectacle.

Quelques mots encore pour rappeler que l'ŒMcre des femmes de France, au profit de la libération du territoire, a eu sa période de confiance et d'enthou-

siasme. Nous avons cru nous-même à la grandeur de cette entreprise, à la sainteté de cet effort. Nous Tavons cru, nous l'avons dit; et l'artiste éminente à qui nous devions déjà d'autres succès, toujours prête et dévouée quand il faut parler au nom de la patrie, a fait entendre, au loin, sur la scène de Marseille, des strophes peu dignes, sans 'doute, du sujet, mais accueillies comme l'accent sincère de nos vœux patriotiques. Il nous a semblé qu'il était bon de finir par ce cri de délivrance.

Et maintenant, excusons-nous une dernière fois d'avoir mêlé le mince intérêt de nos vers aux événements de ces deux années. Mais ce qui semble d'abord bien ambitieux est précisément ce qui peut servir à nous justifier : si nous avons quelque raison de publier ces petits poèmes, c'est que chacun d'eux a été, à son jour et dans une certaine mesure, l'expression du sentiment public; c'est qu'ils rappellent des souvenirs qui ne sauraient être indifférents à personne; c'est qu'enfin, ils appartiennent, pour leur humble part, à l'histoire littéraire du siège de Paris, et aux annales de la

Comédie-Française.

Il n'est pas inutile, après vingt-six ans, d'ajouter quelques lignes à la Préface qui précède. Le volume

Pendant la guerre s'est accru, durant les années qui suivirent, de pièces nouvelles, nées des circonstances, après le Siège, après la Commune et la perte de deux provinces. Le Dernier Délai fut récité par Coquelin, le 21 décembre 1873, devant un auditoire immense, à la Fête patriotique de l'arbre de Noël, plusieurs semaines après l'option définitive de nos frères Alsaciens et Lorrains. L'Association générale d'Alsace- Lorraine, au profit de laquelle ces vers furent publiés, en avait fait l'envoi dans les pays annexés. Le Codicille de maître Moser, Germania, et d'autres récits parurent dans diverses Revues avant d'être réunis dans le volume En voyage et dans le recueil des Poésies du Foyer et de V Ecole, où nous les reprenons pour les placer ici, à leur rang et à leur date, en rappelant que toutes ces poésies ont été, par Arrêté spécial du gouvernement prussien, interdites en Alsace-Lorraine. Elles ont trouvé, en France, au théâtre et dans les récitations publiques, des interprètes éloquents et passionnés. Enfin on voudra bien ne pas s'étonner, que les deux pièces à Victor Hugo et à Pasteur aient été choisies pour' clore le volume. Proclamer ce que la France doit au plus grand de ses poètes lyriques et au plus admirable de ses savants, qui tous deux nous honorèrent de leur amitié, n'est-ce pas, dans nos revers, une éclatante revanche? N'est-ce pas un rayonnement de gloire qui projette sa clarté consolante sur nos plus sombres jours?

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