‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 88 sur 121 · K MADEMOISELLE FAVART · texte numérisé non relu

K MADEMOISELLE FAVART

Doux pigeons, messagers d'amour, Vous dont tant d'âmes consolées, Comptant les heures écoulées.

Autrefois fêtaient le retour;

Vous qui rapportiez sous vos ailes, Caché dans le plumage blanc,

1. Ver« récité! par mademoisuUe Farart, au Thëâtre-Fraoçais, lea C| 20 et 27 novembre 1870 et le 2 janvier 1M71.

Le pli que Ton ouvre en tremblant, Le secret des amours fidèles ;

Vous qui disiez des riens charmants A l'oreille de vos maîtresses, Ou frissonniez sous les caresses Et le long baiser des amants :

Votre rôle n'est plus le même !

Paris a vu les étrangers!

Il n'est plus, pauvres messagers.

Il n'est plus le temps où l'on aime !

Nous souffrons des malheurs sans nom ; La honte a soufflé sur nos têtes, Et nous n'avons plus d'autres fêtes Que les grondements du canon!

Vous faisiez sourire naguère!

Qui de nous eût prédit jamais Que vous seriez, oiseaux de paix.

Enrôlés pour la grande guerre !

Qu'après l'amour et ses fadeurs.

Il vous faudrait, dans vos voyages, Porter de plus graves messages Que tous nos vieux ambassadeurs!

L'orgueil dont s'enivraient les hommes Se sent-il assez châtié!

Votre instinct nous prend en pitié, Dans cette impuissance où nous sommes !

Deux millions de détenus Attendent qu'un ramier réponde; Et la cité, reine du monde.

Demande : a Êtes-vous revenus? »

Paris est le navire en butte A l'écume de l'ouragan ; Le col pris dans l'étroit carcan, C'est le fier prisonnier qui lutte!

P arlez ! Voit-on vers l'horizon Blanchir les lignes de la rive?

Sait-on si notre frère arrive.

Prêt à forcer notre prison ?

Parlez! La France est-elle en marche?

Son cœur au nôtre est-il uni?

Tenez-vous le rameau béni, Comme la colombe de l'arche?

A nos captifs promettez-vous La délivrance qu'on prépare?

Le flot du conquérant barbare Va-t-il décroître autour de nous?

Parlez! Dans les bois, dans les plaines, Sur les coteaux, le long des champs, Avez-vous entendu les chants Des légions républicaines?

Avez-vous vu leur pas hardi Frapper le sol en longues iiles ?

Vient^on des hameaux et des villes?

Vient-on du Nord et du Midi ?

On vient ! Votre aile palpitante Bat plus joyeuse au colombier!

Béni soit ce frêle papier, Espoir d'une héroïque attente !

S80 FENDANT LA CUEURË.

Votre vol est officiel :

C'est le salut qu'il nous annonce!

La France a dicté la réponse, Et TOUS nous l'apportez du ciel!

Novembre 1810,

h. MA MÈRE

J'ai vu, dans un rêve attristé, Deux chaumières presque pareilles ; Et deux voix, dans l'obscurité, Plaintives, frappaient mes oreilles.

Chaque logis était caché Dans un de ces vallons prospères D'où la guerre avait arraché Bien des enfants et bien des pères.

C'était l'hiver : l'hiver accroît Le souci des absents qu'on aime, Quand l'âpre morsure du froid S'attaque au blessé morne et blême !

La neige posait lentement Ses flocons sur les branches mortes ; La bise au long gémissement Pleurait par les fentes des portes ;

Tous les chemins étaient déserts; Les corbeaux, sous la brume dense, Volaient par bandes, dans les airs, Aux festins flairés à distance.

Les deux foyers se ressemblaient; Et, devant le feu de broussailles, Deux mères, dont les doigts tremblaient.

Songeaient aux lointaines batailles.

L*angoisse étreignait ces deux cœurs Sevrés des caresses passées; Le devoir avec ses rigueurs Troublait leurs naïves pensées;

Leur esprit voyageait là-bas :

Point de lettre qui les rassure !

Quand les enfants sont aux combats, Pour les mères tout est blessure !

L'une disait — cris obstinés,

Navrants dans sa langue ou la nôtre : —

« Mein Kind ! . . . Mein Kind ! ... » — Vous comprenez ?

«Mon fils!... Mon fils!... » murmurait l'autre.

Et j'entendais, au même instant, Sur un affreux champ de carnage, Contre la souffrance luttant.

Gémir deux enfants du même âge.

C'était en hiver, et le soir.

Les canons venaient de se taire, Et, pêle-mêle, on pouvait voir Français, Saxons couchés à terre.

La neige aussi couvrait les bois, Vers tous ces pâles fronts chassée; Un chœur de lamentables voix Perçait la nuit sombre et glacée.

Les deux soldats se ressemblaient, Mourant quand il fait bon de vivre; Et leurs pauvres membres tremblaient, Bleuis par la bise ou le givre !

Ils sentaient, trop faibles tous deux, Couler leur sang que rien n'étanche.

La bande des corbeaux hideux Tournoyait sur la plaine blanche.

Ils s'éteignaient dans un ravin, En proie aux angoisses dernières ; Leurs yeux de loin suivaient en vain La longue file des civières !

L'étrange réveil du passé.

Qui précède l'adieu suprême.

Évoquait pour chaque blessé La vision de ce qu'il aime ;

Et tous deux, au moment sacré Où la mort, en passant, vous touche, Jetaient l'appel désespéré Que les petits ont à la bouche :

L'un répétait — cris obstinés,

Navrants dans sa langue ou la nôtre : —

a Mutter!... Mutter!... » — Vous comprenez?

— « Maman!... Maman!... » murmurait l'autre.

Décembre 1810.

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