‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 89 sur 121 · A MON AMI EDOUARD DETAILLE · texte numérisé non relu

A MON AMI EDOUARD DETAILLE

Avec son grand panier qui lui battait la hanche, La bonne femme allait au fort chaque dimanche, Et cheminait alerte à travers le faubourg; Car jamais une mère a-t-elle trouvé lourd, Fût-elle encor plus vieille, et fût-elle moins forte, Quand il est pour son fils, le fardeau qu'elle porte? Que d'ingénus soucis pour l'enfant qu'elle aimait! Que d'objets chaque fois l'humble osier renfermait. Depuis les gros souliers faits pour braver la neige, Jusqu'aux vivres que peut fournir la fin d'un siège ! Et, lorsqu'elle voyait, de loin, les yeux ravis.

Son brave enfant debout contre le pont-levis, Elle pressait le pas, lui faisant mille signes Pour l'attirer dehors, en dépit des consignes.

Et des cris, des baisers, et des récits sans fin! Et puis les questions : « As-tu froitJ ? As-tu faim ? As-tu gardé pour toi, pour toi seul, en cachette, Quand je veux te gâter, les douceur? que j'achète? J'entendais le canon des forts : s'est-on battu? Et les précautions que tu sais, les .prends-tu ? Quel rude hiver! As-tu bien chaud sous ta vareuse? En travaillant pour toi, je suis moins malheureuse; J'ajoute tous les jours quelque chose au panier; Je me dis : « C'est pour lui ! C'est pour mon prisonnier ! » Et l'on a beau compter sept jours à la semaine. Moi, je n'en connais qu'un, celui qui me ramène! »

Elle continuait ainsi, Tinterrogeant;

Et le soldat d'hier jouait au vieux sergent :

a Tout vabien. L'on s'y fait. Tiens-toi tranquille. En somme,

Il faut beaucoup de plomb pour vous abattre un homme !

Il me semble que j'ai toujours fait ce métier.

Et l'on te le rendra vivant, ton héritier ! »

Ce jour-là, — l'on était en décembre, — la brume Rendait le temps plus sombre encor que de coutume,

Et les chemins boueux qui s'en vont vers les forts Étaient tristes, comme est, l'hiver, le champ des morts! Longeant les deux côtés' des profondes ornières, Des soldats en désordre, avec leurs cantinières, Sordides, harassés, mornes, à moitié gris, Et l'arme à volonté, retournaient dans Paris. Un clairon sonnant faux, un fourgon d'ambulance Lourdement cahoté, rompaient seuls le silence. Les yeux vers le talus qui s'estompait là-bas, La femme, sans rien voir ailleurs, hâtait le pas.

Aux approches du fort, où rentraient quelques troupes, Un mouvement confus la surprit : dans des groupes. Des soldats effarés, se plaignant sans raison. Semaient dans les cerveaux ces bruits de trahison, Les seuls qui font chez nous accepter les défaites! Sur la route, passaient au trot des estafettes; Et près du pont-levis que nul ne franchissait, Plongeant l'œil dans les cours, la foule se pressait. Anxieuse, farouche, avide de nouvelles.

La pauvre femme, en proie à des transes mortelles, Courait : un coup soudain venait de Témouvoir : Car il avait suffi d'un seul regard pour voir

Que son fils n'était point à sa place ordinaire. Elle se dirigea vers le factionnaire, Brusque, poussant les gens, et n'ayant qu'un souci. Il l'arrêta : a La mère, on n'entre pas ici. o

Cependant, autour d'elle on parlait à voix haute : « On les a mitraillés, et ce n'est pas leur faute!

— De ceux qui sont sortis avant le point du jour. On ne saura jamais combien sont de retour!

— Ces enfants, le canon n'en fait qu'une Bouchée! »

Elle écoutait, stupide et la langue séchée.

Puis, tout à coup : « Il faut que je passe!... — Non! non!

— Je veux. . . Je viens pour voir mon fils . — Quel est son nom ? »

Elle le dit, tremblante, et prononçant à peine ;

Ajouta qu'il était mobile de la Seine,

Dans telle compagnie et dans tel bataillon;

Du doigt, elle indiquait de loin le pavillon

Qu'il occupait, citant jusqu'à des camarades

Qu'elle lui connaissait, parleurs noms et leurs grades.

Quand le planton revint, disant : a II est absent! » Elle redit ce mot avec un tel accent,

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