II
Que Tautre, un vieux marin qui n'avait pas l'air tendre,
Se sentit un frisson au cœur, rien qu'à l'entendre.
Elle voulut parler : les sons ne venaient point.
Ainsi qu'une idiote adossée à son coin,
Tout le jour on la vit debout près de la porte.
Ses yeux disaient : « J'attends qu'il revienne, ou qu'il sorte ! »
Rien, ni bruits du dehors, ni rumeurs dans les cours.
Ni la voix des clairons, ni celle des tambours,
Ni le flux et reflux des foules dispersées,
Ne la pouvaient tirer de ses vagues pensées.
La sentinelle vint tout à coup la troubler :
(( Allons, la mère, au large! Il faut vous en aller!
Vous n'avez rien à faire ici : c'est inutile !
Allons! N'attendez pas qu'il pleuve un projectile!
— J'étais là pourmonfils... — Vous reviendrez demain. »
Elle prit son panier, et se mit en chemin.
« Absent ! » Elle n'osait sonder cette nouvelle.
Mille rêves confus dans sa faible cervelle
Passaient : l'espoir déçu,J'étonnement, l'efiProi,
Même un regret naïf des présents sans emploi !
On devinait l'effort d'une secrète lutte ;
Elle se retournait de minute en minute.
Pensant voir tout à coup la porte se rouvrir,
Et son fils, derrière elle, en grondant, accourir! .
Lentement, elle fit deux cents pas sur la route, Puis s'assit près du bord, prise d'un dernier doute : Et l'âpre jour d'hiver était à son déclin, Qu'on l'y voyait encore, avec son panier plein.
Décembre 1870.
Décembre 1870.
A MON AMI LOUIS RATISBOIfIfE
Non, disais-je, c'est impossible!
Non, l'avenir ne veut plus voir L'homme, à l'homme servant de cible, D'un jeu sanglant faire un devoir!
C'en est fait des fureurs vulgaires Et de l'antique talion !
On se lasse enfin de ces guerres Dignes du tigre et du lion !
La concorde sourit au monde!
L'arbre a poussé : cueillons le fruit.
Salut à tout ce qui féconde!
Maudit soit tout ce qui détruit!
Ainsi qu'une famille unie,
Où nul intérêt débattu
Ne rompt la touchante harmonie
Du travail et de la vertu,
Les hommes, retrouvant leur voie Au sortir d'un brouillard épais.
Ne lutteront plus avec joie Que pour les gloires de la paix !
Comme un démenti monotone Qui me réveille et me poursuit.
Encore le canon qui tonne Dans le silence de la nuit!
Forcer l'âme, qui se révolte, A boire la haine à pleins bords ;
Revoir la grange sans récolte,
Les champs foulés, les arbres morts;
Suivre la marche des armées Aux rouges sillons du chemin :
Entendre des voix affamées Qui se tairont le lendemain ;
Deviner d'effroyables choses, Quand l'obus a troué les rangs ; Saisir sur tant de lèvres closes Le dernier râle des mourants ;
Batailles, sièges et famine.
Toits fumants, hameaux dévastés, Troupeaux humains qu'on extermine Pour d'ineptes rivalités !
Ah I ces forfaits sont d'un autre âge !
La fraternelle loi d'amour Ne permet pas, sans qu'on l'outrage, D'en prévoir même le retour!
Comme un démenti monotone Qui me raille et qui me poursuit, Encore le canon qui tonne Dans le silence de la nuit !
J'ai vu la fête universelle, ^ Vaste champ clos du genre humain, Où la seule victoire est celle Qui laisse pure notre main;
J'ai vu la ruche immense et sainte, Radieuse sous un beau ciel, Où toute abeille a pu, sans crainte, Distiller son rayon de miel ;
J'ai vu le temple magnifique Qui semblait au monde enchanté Offrir ce culte pacifique Pour qui les meilleurs ont lutté :
mm
Et j'ai dit : « C'est la grande trêve De tous les peuples rassemblés !
La discorde n'est plus qu'un rêve Qui hantait nos esprits troublés;
» Les peuples ont d'autres pensées, Les rois d'autres ambitions, Que de prendre aux fêtes passées Leurs sanglantes libations! »
Comme un démenti monotone Qui me raille et qui me poursuit, Encore le c^on qui tonne Dans le silence de la nuit !
Fondateurs de cités nouvelles,
Prophètes des progrès lointains, Vous qui fatiguiez vos cervelles Au problème de nos destins.
Comme vous, j'ai passé ma vie Me demandant d'où naît le mal, Et pourquoi l'homme, qui dévie, Tombe plus bas que l'animal.
Mais enfin votre aube se lève.
Versant sa clarté sur nos fronts ; Et nous pouvons briser le glaive, Le glaive que nous abhorrons!
Vos promesses ne sont plus vaines :
Ceux-là sont désormais les fous Qui disaient : « Ouvrez- vous les veines, O nations, et saignez-vous ! »
Le règne de Dieu se prépare, Et le vieux monde rajeunit.
Non dans la haine qui sépare.
Mais dans l'amour qui réunit.
Encore le canon qui tonne, Qui tonne, tonne, et me poursuit.
Comme un démenti monotone Dans le silence de la nuit!
Décembre Î810,
Parents, allez chercher vos fils que l'on enterre!
11 n'est pas revenu, le jeune volontaire
Des loisirs du rempart si longtemps courroucé :
Ses compagnons Tont vu tomber, mort ou blessé,
Et n'ont pu l'enlever, tant l'attaque fut prompte,
De la plaine, où passait un ouragan de fonte.
Le soir, on repondait à son nom : « Disparu! »
Après avoir, de salle en salle, parcouru
Les petits lits pressés des longues ambulances.
Sous le linge sanglant cherchant des ressemblances,
Le père avec l'ami qu'on trouve aux mauvais jours Se sont mis en campagne, au delà des faubourgs : Car on veut retrouver pour le baiser suprême, Si mutilés qu'ils soient, les corps de ceux qu'on aime !
La vapeur du matin voile encor l'horizon.
Tous deux ont dépassé la dernière maison,
Et gravissent, sans dire un mot, la rude pente;
A leurs pieds lentement la Marne qui serpente
Emporte des secrets qu'on ne connaîtra pas.
Déjà sur les chemins la trace des combats
Apparaît : la retraite a semé ses épaves.
Et quelques morts sur euxfixentleurs grands yeux caves.
Ils jettent un coup d'œil, mais ne s'arrêtent point :
Celui qu'ils vont chercher a dû tomber plus loin!
Ils s'avancent, pressés d'arriver à la plaine.
Le froid fait un nuage avec leur tiède haleine.
Et leurs pas incertains glissent dans les sentiers.
On leur a dit qu'il faut deux jours, deux jours entiers,
Dans ces vignes, ces champs, ces bois que l'on explore.
Pour recueillir tous ceux qui respirent encore,
Ou creuser une tombe à ceux qui ne sont plus!
Ils cherchent, — tour à tour grimpant sur les talus.
Ou passant dans l'enclos qu'un bout de mur protège,
Ou descendant le long des ravins pleins de neige.
Pour sonder de plus près la couche qui se fond.
Les calmes brancardiers sur la brume sans fond
Détachent, par instants, leur noire silhouette,
Et poursuivent là-bas leur besogne muette.
Le sinistre rôdeur s'échappe des buissons
Pour retourner les sacs et fouiller les caissons ,
Ou reprendre aux corbeaux le corps qu'il leur disput?,
Sur le vaste plateau qui vit l'horrible lutte,
Ils sont montés enfin : c'est ici que la mort
A frappé nos soldats dans leur plus grand effort;
Kt de ce blanc tapis de neige qu'elle souille,
La mitraille en fureur a fait un champ de houille.
Pour contempler la guerre et son déchaînement,
Les sombres visiteurs s'arrêtent un moment.
Et leur deuil se confond dans la douleur immense
Que fait naître, à la voir de près, cette démence!
Puis tous deux, sans parler, tristement ont repris
Leur lent pèlerinage au milieu des débris.
Ils cherchent. — Des soldats leur indiquent les places
Où le combat plus vif a laissé plus de traces :
Combien de fronts sanglants par eux interrogés!
Quels regards, de minute en minute, échangés,
Durant la monotone et longue promenade.
Dans ces champs qu'a fouillés deux jours la canonnade !
Combien de fois tous deux se sont vus défaillir A cette rude épreuve où l'on se sent vieillir!
Ils cherchent. — Chaque pli de terrain, chaque pierre, Chaque sillon qui semble entr'ouvrir une bière, La touiTe d'herbe où va s'arrêter l'œil errant, Le pan de mur où peut s'adosser un mourant, L'arbre brisé tordant son branchage farouche, Le fossé plein de boue où le blessé se couche, Les fourgons dételés encombrant les chemins, Tout est scruté par eux du regard ou des mains. Un cadavre parfois, le front contre la terre, Les attire; remplis d'un trouble involontaire. Ils le tournent : l'espoir, un instant, avait lui; Puis le corps lourdement tombe : ce n'est pas lui! Lorsque roule auprès d'eux un convoi d'ambulance, Ils y courent émus : le vieillard qui s'élance Jette un coup d'œil rapide à ces pâles blessés. Dans l'engourdissement de leur mal affaissés ; Et, plus morne, il revient, en secouant la tête! Un logis entr'ouvert quelquefois les arrête : Il est désert, il est lugubre et dévasté.
Un passant qui les voit leur dit : « De ce côté! »
Le long d'un mur de parc troué de meurtrières, Où deux prêtres tout haut récitaient des prières, Tandis qu'avec respect chacun se découvrait.
Noire dans le sol blanc une fosse s'ouvrait.
Large, longue, profonde, ainsi qu'une tranchée : Pour un pressant devoir nécropole ébauchée; Et, rigides, serrés sur deux rangs près des bore Pour le repos terrestre étaient couchés les morts
Le père a devancé le jeune homme : il lui tarde De n'avoir plus un doute; et, pâle, il les regarde. On devine, on le laisse approcher à loisir, Et se pencher vers eux, et tâcher de saisir Leurs traits défigurés : on croirait qu'il espère ! En voir un se dresser et lui dire : « Mon père !
Tous les deux, ils sont là se maîtrisant : leurs yc Passent d'un corps à l'autre, et cherchent anxieui Hormis le pauvre enfant, nulle horreur ne les toi
Soudain, en même temps, un cri meurt sur leur boi Ils se sont regardés, ils se sont pris la main; Et le père, faisant un eifort surhumain.
Essuie un front taché de sang, sali de bouc, Écarte des cheveux collés sur chaque joue, Presse un corps, qu'il retient doucement soulevé Un visage apparaît livide : ils ont trouvé.