A GEORGES CLAIRIN
Ils lui disaient : (c Allons ! Viens ! Quittons cette place !
Le clairon nous rallie en bas !
Contre ce mur d'airain que veux-tu que l'on fasse?
Ils sont trop forts : on ne peut pas !
La retraité a sonné : rentrons! Sur cette pente,
Assez de morts dorment ce soir.
1. Poésie récitée à la Comédie-Française, par M. Goquelin, le 27 janvier, le 3 et le 5 février 1871.
2. Peintre, ami de Henri Regnault et son compagnon d'armes au combat de Buzenval, le 19 janvier 1871.
La brume est plus épaisse, et la boue est sanglante
Nous avons fait notre devoir ! »
Mais lui, distrait et sombre, absorbé dans un rêve,
A peine il entend ses amis.
« Partez! Laissez-moi seul, dit-il d'une voix brève;
Je reviendrai : je l'ai promis... »
Il sent bondir en lui le cœur de la patrie,
Et dans ses veines le sang bout.
Résolu, sans bravade et sans forfanterie,
Il veut demeurer jusqu'au bout.
La rage sourde emplit son âme généreuse ;
Un vague éclair sort de ses yeux ; Et, pressant son fusil d'une étreinte fiévreuse,
Il s'écarte silencieux.
Lentement il gravit la pelouse, et farouche,
Sondant la profondeur des bois, Il saisit à regret sa dernière cartouche,
Pour tirer encore une fois.
Ils l'appellent en vain : leurs voix jeunes et franches
Se perdent le long du chemin ; Les balles ont sifflé de nouveau dans les branches :
Quelqu'un manquait le lendemain !
Quelqu'un ! Le plomb stupide et la mitraille inflàme
Pourraient faucher un siècle encor,
HENRI RliGNAULT. 32t
Avant de nous ravir deux fois une telle âme,
Et deux fois un pareil trésor!
Qui que tu sois, posté derrière un tronc de chêne,
Ou qu'un mur crénelé masquait, Vainqueur obscur, qui tins une minute à peine
Sa tête au bout de ton mousquet; Toi qui n'auras été qu'une inepte matière,
Un aveugle instrument de mort, Sans quoi l'éternité — sache-le — tout entière
Serait trop peu pour ton remord ; Maudis sois-tu, soldat, toi, ton peuple, et la guerre,
Et ton vieux roi tout le premier, Puisqu'il n'aura fallu qu'un paysan vulgaire.
Fils de l'étable et du fumier.
Quelque bouvier pétri pour les œuvres serviles.
Marchant sous la crosse et les coups, Un balayeur peut-être échappé de nos villes,
Ëncor puant de nos égouts, Pour trouer au hasard, bêtement, cette face,
Comme par un défi moqueur ; Pour trancher dans sa sève abondante et vivace
Tout ce génie et tout ce cœur ; Étouffer à son aube une lueur si pure,
Éteindre un tel rayonnement.
Que la France mourante en ressent la blessure
Jusque dans cet écroulement!