‹ Eugène ScribeChapitre 3 sur 5 · LE PLAN · texte numérisé non relu

LE PLAN

Après l'invention du sujet, vient le plan. Racine disait : « Quand mon plan est achevé, ma pièce est faite... » Il comptait ses admirables vers pour rien. Il est vrai que cela tient peut-être à ce qu'il était sûr

de les faire. Toujours est-il que le plan est, pour une pièce de thé&tre, ce qu'il est pour une maison : la première condition de toute solidité et de toute beauté. En vain couvrirez-vous uh bâtiment des plus riches ornements, en vain emploierez-vous à sa construction les plus solides matériaux : s'il n'est pas édifié selon les lois de Féquilibre et selon les règles de Fordonnance, il ne durera pas et il ne plaira pas. Ainsi des poèmes dramatiques. Le poëme dramatique doit, avant tout, être clair; sans plan, pas de clarté : il doit marcher sans arrêt vers un but précis; sans plan, pas de progression : il doit placer chaque personnage à son rang, chaque fait à son point; sans plan, pas de proportion. £b bien, personne, même parmi les plus grands maîtres, n'a surpassé et peut-être égalé Scribe dans l'art de faire un plan. Il avait plus que le talent, il avait le génie del'ordonnance; à peine un sujet de pièce trouvé, tous les matériaux de l'œuvre venaient, comme par enchantement, se ranger sous sa main, dans leur ordre logique. Je me rappelle toujours qu'à une de nos premières conversations sur Advienne Lecouvreur^ lorsque les situations de la pièce étaient encore à l'état d'ébauche, je le vis tout à coup se lever, s'asseoir à sa table et écrire. — « Qu'écrivez-vous donc? lui dis-je. — L'ordre des scènes du premier acte. — Mais nous ne sommes pas fixés sur ce que nous mettrons dans ce premier acte. — Laissez 1 laissez! ne me faites pas perdre le fil !... » et il écrit : Scène 1". La princesse de Bouillon, l'Abbé. Scène 2'. Les mêmes, la duchesse d'Aumont. Scène 3% Les mêmes, le prince de Bouil-

Ion ! — « Mais mon ami, lui dis-je, en l'interrompant, avant de faire entrer là le prince de Bouillon, il faudrait savoir... — Je sais, me répondit-il, je sais que le prince de Bouillon doit paraître deux fois dans Tacte, et si je ne le place pas à ce moment, je ne saurai plus qu'en faire, » et il continua d'écrire, et quelques jours après, quand tous les incidents et les mouvements de scène de ce premier acte furent arrêtés, les personnages vinrent se placer naturellement à l'endroit qui leur avait été marqué, comme des convives vont prendre à table la place où la maîtresse de la maison a inscrit leur nom. Ce fait m'aida à comprendre un mot que j'entendis plus d'une fois de la bouche de Scribe. -7-« Savez-vous oii je suis, me ditil, quand j'écris nne comédie? au milieu du parterre! » Il voyait la pièce ; elle ne se passait pas seulement dans sa tête, elle se jouait devant ses yeux^ il était spectateur en étant auteur.

Le plan ne comprend pas seulement l'ordonnance ; il contient aussi l'art, que Dumas père proclamait la première loi du théâtre, l'art des préparations. Il faut avouer, messieurs, que le public... vous savez qu'on excepte toujours les personnes à qui l'on parle... ainsi le public, ce n'est pas vous ! il faut donc avouer que le public est un être bien bizarre, bien exigeant et bien inconséquent. Il v^ut qu'au théâtre tout soit à la fois préparé et imprévu. Si quelque chose tombe des nues, comme on dit vulgairement, cela le choque; si un fait est trop annoncé, cela l'ennuie; nous devons^ pour lui plaire, le prendre à la fois pour confident et

pour dupe, c*est-à-dîre, laisser tomber négligemment dans un coin de la pièce un mot révélateur, mais inaperçu, qui lui entre dans l'oreille sans qu'il y fasse attention, et qui, au moment où éclate le coup de thé&tre, lui arrache cette exclamation de plaisir, ce ah !... qui veut dire : « C'est vrai, il nous l'avait annoncé ! Que nous sommes bètes de ne pas l'avoir deviné! )) Et les voilà enchantés. Scribe excellait dans cet artifice. Je vous engage à lire un chef-d'œuvre de lui, la Famille Riquebourg^ et je vous recommande un petit verre de liqueur placé à la troisième scène. Il n'a l'air de rien du tout, ce petit verre de liqueur ; il arrive sui: son plateau comme un comparse, bomme un garde dans une tragédie. Eh bien, toute la pièce est en lui, car sans lui elle n'est pas possible, sans lui elle n'a pas d'issue : le dénoûment est au fond de ce petit verre.

L'adresse et l'habileté ne suffisent pas pour faire un bon plan; il y faut de l'imagination, car c'est au plan que se rattache la création des divers incidents de l'ouvrage, la disposition des péripéties, la gradation de l'intérêt, la manière de présenter l'idée sous la forme la plus heureuse. Personne n'a eu plus que Scribe le talent de saisir ainsi dans un sujet le côté par où il devait plaire. Un jour, arrive chez lui un de ses confrères, qui venait le consulter sur un drame très-tragiqué, en cinq actes, et destiné à la Porte-Saint- Martin. Scribe ne refusa jamais à personne, ni ses conseils, ni son aide désintéressée. La lecture commence. Après le premier acte : Eh bien, cher mat-

tre, votre avis? dit l'auteur. — « Continuez mon ami, continuez, répond Scribe d'un air préoccupé. Voyons le second acte. >> La lecture continue ; plus la pièce avançait, plus elle devenait sombre, et plus elle devenait sombre, plus la physionomie de Scribe devenait gaie. Un peu interdit de ce genre de succès, auquel il ne s'attendait pas, le pauvre auteur balbutie, se trouble, jusqu'au moment oîi Scribe, éclatant tout à coup, s'écrie: « Ah ! c'est à mourir de rire ! » — «Assez, cher mattre, assez I dit l'auteur un peu piqué ; je vois bien que ma pièce est mauvaise ! — Comment? mauvaise ! dites donc excellente, charmante. 11 y a là des effets d'un comique irrésistible 1 Ferville sera aussi amusant qu'Arnal !» A ce nom d'Arnal, l'auteur tragique bondit indigné. Il s'imagina que Scribe n'avait pas écouté un mot de la pièce. Erreur I Non-seulement il l'avait écoutée, mais il l'avait refaite : à mesure qu'arrivaient les scènes les plus lugubres, il les transformait soudain en scènes de vaudeville, et, quand la lecture fut finie, le gros mélodrame en cinq actes, bien commun, bien lourd, était devenu une ravissante et pimpante comédie en un acte, la Chanoinesse.

Enfin, le point fondamental d'un plan bien fait, c'est le dénoûment. L'art du dénoûment dans h comédie est un art presque nouveau à quelques égards. Le public y est beaucoup plus difficile, et les auteurs y sont beaucoup plus experts. Je n'offenserai pas la mémoire de Molière en disant qu'en général il ne dénoue pas ses pièces, il les finit. Une fois la peinture des caractères achevée, une fois le développement des passions termi-

né, il fait venir, on ne sait d'où, un père qui i*etrouve son fils on ne sait comment ; tout le monde s'embrasse^ et la toile tombe. Cette façon de conclure, vaille que vaille, ne nous réussirait pas aujourd'hui ; il faudrait être Molière pour se la permettre. Aujourd'hui, une des premières lois de l'art dramatique est que le dénoûment soit la conséquence* logique, forcée, des caractères ou des événements. La dernière scène d'une pièce est quelquefois celle qu'on écrit la première; tant que la fin n'est pas trouvée, la pièce n'est pas faite, et, une fois que l'auteur tient le dénoûment, il doit ne jamais le perdre de vue et lui tout subordonner. Que le romancier commence sans savoir où il va ; que, comme le lièvre de la fable, il s'arrête, broute, écoute d'où vient le vent, il le peut; mais l'auteur dramatique doit prendre pour modèle la tortue, en tâchant d'aller un peu plus vite qu elle, c'est-à-dire partir toujours à point, et toujours s'avancer rœil fixé sur le but.

Scribe est un des auteurs de notre temp3 qui ont le mieux compris l'importance du dénomment, et qui en ont le mieux appliqué les sévères lois. Il les pratiquait même à Tégard des ouvrages des autres, et des ouvrages qu'il s^dmirait le plus. Je l'ai entendu une fois, dans l'entraînement d'une conversation sur la comédie, refaire deux dénoûments de Molière^ celui des Femmes savantes et celui de Tartuffe, a Quel malheur, me disait-il avec cette verve naturelle qui était un de ses grands charmes, quel malheur que Molière ait terminé cette belle comédie de caractère, les Femmes sa-

vantes^ comme une comédie de genre, par le petit artifice d'une nouvelle controuvée, d'une ruine fictive! Il avait un si beau dénoûment dans la main ! La conclusion sortait si naturellement des entrailles mêmes du sujet! C'est avec l'admirable scène de Vadius et de Trissotin que j'aurais fini ma pièce ! Le tableau de ces deux cuistres, se déchirant l'un l'autre, se démasquant Fun l'autre, et désillusionnant eux-mêmes leurs dupes sur leur compte, eût conclu magistràleïnent une œuvre magistrale. Quant à Tartuffe, ajouta-t-il, c'est différent! En général, on en blâme le dénoûment; moi, je le trouve admirable. D*abord, il a un mé^ rite immense à mes yeux ; sans lui , nous n'aurions peut-être pas eu la pièce, et Molière n'en a sans doute obtenu la représentation qu'en faisant du roi un des acteurs de l'ouvrage. Puis, quelle saisissante peinture de l'époque que ce dénoûment ! Voilà un homme de bien, un homme de cœur, qui a vaillamment servi son pays, et qui, devenu victime de la plus patente et de la plus odieuse des machinations, ne trouve, ni dans la société, ni dans la justice, une seule arme pour se défendre contre le spoliateur I Pour le sauver, il faut que le souverain intervienne comme le Deus ex TwacAmd.' Où trouver une plus terrible condamnation du règne que dans cet éloge immense du roi ? Voilà pourquoi, disait Scribe, j'admire tant ce dénoûment, et voilà pourquoi je le changerais si j'avais la pièce à faire aujourd'hui ; aujourd'hui, en effet, le seul roi, c'est la loi ! La parole souveraine, ce sont les articles du code! C'est donc le code que je chargerais du rôle

de Louis XIV9 c'est à lui que je demaaderais un dénoûment ! Je ferais de CléaDte un magistrat, et au moment où Tartuffe dit :

La maison est à moi^ je le ferai connaître !

a Non, ellen'est pasà vous, s'écrieraitGléante; car vous n'en êtes le maître que par la générosité d'un bienfaiteur, que par une donation toute volontaire ; or la loi a prévu les misérables de votre espèce, et elle a écrit ces deux lignes vengeresses : « Toute donation est révocable pour cause d'ingratitude. » Venez donc réclamer cette maison devant la justice, j'y serai aussi avec les preuves patentes de votre abominable ingratitude I Venez, je vous y attends 1 » Avouez, messieurs, que, pour partir d'un arrangeur^ce dénoûment n'set pas mal inventé.

Page 1