DE LA SOUFFRANCE A LA SÉRÉNITÉ
La qualité d'une pensée se mesure à la profondeur de l'écho qu'elle éveille au fond de nos âmes. Quand on lit le Moïse de Vigny, les versets de la Bible accourent et retentissent. Quand on écoute les Harmonies de Lamartine, on entend le bruit d'ailes de l'âme platonicienne qui s'élance vers les sommets de la dialectique de l'Amour.
En lisant le Journal d'Eugénie de Guérin et en méditant sur la beauté de sa doctrine, on pense à la philosophie de Maine de Biran qui apporte à l'âme inquiète et mouvante des hommes la fermeté d'un ordre qui garantit la victoire. C'est pourquoi l'œuvre d'Eugénie, comme celle de Maine de Biran, est la peinture d'une âme qui monte de la souffrance à la sérénité.
Pouvons-nous donc prétendre que l'esprit d'Eugénie est marqué par l'empreinte de Maine de Biran ? Si elle l'avait imité, nous n'hésiterions pas à le dire, sans diminuer la valeur de sa doctrine morale. Lorsqu'une pensée personnelle suit le mouvement d'une pensée étrangère, elle montre, dans la spontanéité de sa marche, qu'elle ne se plie pas avec un art difficile aux adresses de l'imitation; car cette imitation laborieuse, qui trahit toujours l'incertitude, serait lourde et criarde comme l'artifice. Quand une âme forte se prête à l'action d'une âme forte, elle accueille avec la confiance de l'amitié une force amicale qui se joint à sa force et une beauté fraternelle qui s'insinue dans la grâce naturelle de sa beauté. Elle n'emprunte pas, puisqu'elle unit sa richesse à la richesse. Elle ne s'adapte pas, puisqu'elle se retrouve. Elle n'imite pas, puisqu'elle s'épanouit. Elle se plaît à mêler le courant de sa source au flot de l'onde qu'elle a rencontrée. Ainsi, dans l'œuvre des maîtres, — de Molière et de Racine, de La Fontaine et de Chénier, — l'imitation est toujours l'occasion d'une création personnelle et le premier élan d'une exaltation où se révèle la grandeur.
Dans la reprise des mêmes thèmes et souvent des mêmes images, ils montrent une assurance royale et ils se déploient avec l'audace magnifique de la candeur. Qu'ils seraient donc surpris, s'ils étaient mis en présence des recherches de notre critique et de notre conception si scolaire de l'originalité !
Eugénie de Guérin n'a pas connu Maine de Biran. D'abord ce grand philosophe, qui a tracé dans la pensée humaine un sillon nouveau et aussi profond que le sillon cartésien, a été sans doute signalé par l'admiration de Victor Cousin, mais il a été surtout révélé, dans l'éclat de ses découvertes, par la pensée aimante et forte de Félix Ravaisson. Ensuite la doctrine d'Eugénie ressemble moins à l'œuvre éditée par Maine de Biran qu'à son œuvre posthume, 2i et Journal intime si émouvant, pubUé en 1875 par Ernest Naville. Enfin nous possédons le catalogue de la bibliothèque d'Eugénie : quelques livres de piété sans cesse relus dans les prières quotidiennes, — puis Corneille, Racine et Shakespeare, — les Méditations et les Harmonies de Lamartine, — les poèmes d'Ossian, les Fiancés de Manzoni et le Vicaire de Wakefield, — les poésies de Chénier et l'Allemagne de Madame de Staël, — les morceaux choisis de Buffon et les Élégies de Millevoye, — enfin, parmi les
philosophes, l'Introduction à la vie dévote, de saint François de Sales, et ces deux livres, qui sont les chefs-d'œuvre de Bossuet : les Méditations sur l'Évangile et les Élévations sur les Mystères. — Je cherche et ne trouve pas les œuvres de Maine de Biran. Pauvre bibliothèque, si on la compare à l'appareil formidable de nos bibliothèques encombrées ! Bibliothèque riche et vénérable, puisqu'elle a soutenu l'essor d'une pensée si belle ! En fait nous lisons trop de livres et nous plions sous l'amas de tant de contradictions. Imprudents que nous sommes ! Avec l'avidité de nos esprits vagabonds, nous nous égarons dans le médiocre et dans l'inutile, et nous ne comprenons pas que nous serions moins divergents et plus robustes, si nous avions le courage de maintenir notre pensée sur la méditation de l'essentiel.
Eugénie de Guérin, qui a eu ce courage, a pu préserver en elle la grâce de la fraîcheur, le tact de la sensibilité, la richesse d'intuition des âmes simples et droites.
Mais l'esprit le plus puissant a besoin de trouver, dans l'élan d'une secousse initiale, la mise en action de sa force et le mouvement de son rythme intérieur. On peut dire que les deux livres de Bossuet, si souvent repris et si longuement médités, ont donné cet ébranlement
nécessaire. Reprenons à notre tour ces deux livres et recueillons les paroles qui ont dû retentir dans le silence du Cayla. Elles sillonnent, en traits de feu, l'esprit d'Eugénie et organisent ce paysage moral qui se compose dans la lumière,
Bossuet médite sur J 'Évangile :
« Recueillons-nous sous les yeux de Dieu ; rentrons en nous-même par une profonde connaissance de notre impuissance. »
« Soyons recueillis et intérieurs, parce que c'est au-dedans que nous parle notre docteur. Homime ! où courez- vous d'affaire en affaire, de distraction en distraction, de trouble en trouble ? Vous vous fuyez vous-même. »
« Que l'âme soit soigneuse de se recueillir en elle-même ; car c'est là qu'elle trouve Dieu qui est sa force. Si elle se dissipe, si elle court. Dieu sera ébranlé au milieu d'elle. Demeurez donc uni à vous même et à Dieu qui est en vous ; il ne s'ébranlera pas au milieu de vous. »
« Quand je ne sais quoi nous dit dans le cœur que nous ne voulons que Dieu, et que tout le reste nous est en horreur : alors Dieu se fait sentir. »
« Plus on serre les choses glissantes, plus elles échappent. La nature du monde est, de glisser, de passer vite, d'aller en fumée, en néant. Mais le monde veut s'imaginer que c'est cela qui est. »
Zyromski. — Eugénie de Gucrin. 10
« Ce qui est véritable, c'est ce qui demeure. Ce qui passe tient plus du néant que de l'être. )i
(c II y a un fond dans la nature qui sent qu'il a besoin de posséder Dieu ; et que lui seul étant capable de la rassasier, elle ne peut que s'inquiéter et se tourmenter elle-même loin de lui... Au milieu des autres biens, nous sentons ce vide inévitable. »
« Ne vous repaissez pas de la plus haute contemplation, encore moins des spéculations inutiles : venez aux moyens et aux vérités de pratique. Sachez que l'amour n'est pas dans la spéculation ni dans les discours. »
« Chrétien, ne perds pas courage, lorsque le crime et les injustices abondent. Dieu ne permettrait jamais le mal s'il n'était puissant pour en tirer le bien, et lorsque l'iniquité abonde le plus, c'est alors qu'il trouve moyen d'accroître sa gloire. »
« Chrétien, ne perds pas courage non plus quand tu es livré aux plus terribles angoisses : c'est encore de cette source que doit naître ta grande gloire et la grande gloire de Dieu. »
Ces paroles solennelles de Bossuet résonnent, avec un pathétique d'oracle, dans le vallon du Cayla et répandent sur la mélancolie de la solitaire la secousse soudaine du redressement. Et Eugénie, qui a médité ces méditations, re-
monte auprès de son guide et l'accompagne dans ses Élévations sur les Mystères.
« Taisez-vous, pensées humaines. Homme, viens te recueillir dans l'intime de ton intime et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai. »
« Apprenons que ce n'est pas dans la science, mais dans la soumission que consiste la perfection. »
« La sagesse humaine apprend beaucoup si elle apprend à se taire. »
« L'amour est l'union de notre âme avec la vérité qui est son objet : la vérité, c'est Dieu même. »
«Élevons-nous aux lieux hauts, à la plus sublime partie de nous-mêmes ; élevons-nous au-dessus de nous et cherchons Dieu en lui-même. »
« L'esprit de Dieu n'habite pas dans la commotion et l'ébranlement. »
« Le très pur ne s'unit qu'à la pureté. »
« Tout est vie dans le Verbe, qui est l'idée sur laquelle le grand Architecte a fait le monde. Tout y est vie, parce que tout y est sagesse. Tout y est sagesse parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers. »
« Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu et avec son verbe ! Quelle humilité,
quelle abnégation de soi-même ! Quelle cordialité ! Quelle candeur ! »
« Toute bonne pensée, qui nous vient, a toujours son précurseur. Ce n'est point une maladie, une perte, une affliction qui nous sauve par elle-même. C'est un précurseur de quelque chose de mieux. Je méprise le monde, je m'en dégoûte : ce dégoût est le précurseur de l'attrait céleste qui m'unit à Dieu. Cette profonde mélancolie où je suis jeté, je ne sais comment, dans les détresses de cette vie, est un précurseur qui me prépare à la lumière. Viendra tout à coup le trait divin, qui, préparé de cette manière, fera son effet. »
« C'est aux supérieurs à descendre, à prévenir... ! Ne prenons pas ces tons superbes et avantageux. »
« Homme ! que vous êtes vain, et que vaine est l'ostentation qui vous presse à faire valoir, aux yeux des hommes aussi vains que vous, tous vos faibles avantages. »
« Ayons un courage royal. N'ayons que de grandes pensées. Soyons magnanimes, magnifiques. Aspirons à ce qu'il y a de plus haut. Sortons de l'enceinte des choses présentes ; remplissons-nous des choses futures ; ne respirons que l'éternité. »
« Dieu veut que nous soyons coopérateurs de sa sagesse et de sa puissance. »
« S'élever à celui qui luit parmi les ténèbres ! » Guidée par cette voix retentissante, l'âme d'Eugénie se recueille et s'exalte, car, dans ces âmes tournées vers la grandeur, le recueillement éveille l'ardeur de l'exaltation. Alors son monde intérieur s'agite, et elle construit l'ordre souverain qu'impose le désir de son âme.
Or il se trouve que cet ordre reproduit le mouvement même de la pensée de Maine de Biran. Par une correspondance merveilleuse qui signale la fraternité des cœurs, le Journal d'Eugénie composé de 1834 à 1840 nous apporte comme le résumé éclatant du journal posthume de Maine de Biran édité en 1875. C'est d'abord le même murmure de la sensibilité qui s'alarme et le même désarroi dans les assauts de la douleur, — puis la même affirmation de la grandeur humaine et la même confiance dans la solidité de la raison et les triomphes de la volonté, — enfin le même désenchantement devant la fragilité de nos forces, et le même élan, dans la prière, vers la puissance et la bonté de Dieu.
D'abord, dans le journal d'Eugénie comme dans celui de Maine de Biran, on trouve ce mélange si fécond de pénétration et d'ingénuité
qui explique la portée générale de ces confidences individuelles. L'âme se regarde et se juge : mais la force de ce regard est si étendue et la sérénité de ce jugement est si profonde que les remarques personnelles s'achèvent dans l'ampleur des raisons permanentes et des universelles observations. Ainsi le gémissement d'un cœur qui souffre devient la plainte de l'humanité. Certes nous n'ignorons pas et nous avons déjà dit qu'Eugénie se dérobe, dans la grâce de sa modestie, aux attitudes surveillées de la pensée qui sait qu'elle pense. Tout ce qui vient de son cœur et de son esprit sort d'une source vive et se montre avec le charme de l'effusion. Mais, si elle n'apparaît jamais avec l'air anxieux des laboratoires, elle révèle souvent la netteté de la puissance et la force de la gravité.
Maine de Biran souffre de voir son âme incertaine se plier si aisément aux changements de l'air et aux apparences mobiles du paysage : « Froid sec ; vent du Nord desséchant. Je suis, tous ces jours, dans un état nerveux, souffrant, ennuyé, ayant un sentiment intime et radical de faiblesse. » — « Je m'amuse souvent à voir couler les diverses situations de mon âme : elles sont comme les flots d'une rivière, tantôt calmes, tantôt agitées, mais toujours se succédant sans aucune permanence. » — ■ « J'ai des
sens extrêmement variables, dans leur activité ou leur susceptibilité aux impressions... Je suis un être ondoyant, divers et sans consistance. »
De même Eugénie a souvent noté que son âme trop tendre subit l'effet de tous ces mouvements imprévus. « Mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. » — « Notre âme s'étend sur ce qu'elle voit : elle change comme les horizons. »
Maine de Biran se lamentait sur ce trouble intérieur qui fut le tourment de son cœur aussi agité que les cœurs romantiques. Il a signalé cette mobilité d'âme qui l'expose à toutes les variations et à toutes les incertitudes : « Tout échappe à ma pensée mobile. » — « Je suis par tempérament, trop accessible aux impressions, trop facile à dominer par des affections et des sentiments ; et par là même trop variable, trop peu consistant dans mes points de vue, mes projets. Un homme tel que moi ne pourra jamais diriger les affaires de ce monde. »
Avec la même mélancolie Eugénie de Guérin constatait, dans la rapidité de nos émotions, l'inquiétude de nos humeurs vagabondes : « Les teintes de l'âme sont changeantes et s'effacent l'une sous l'autre comme celles du ciel. » — (c Belle créature qu'une goutte de pluie peut abattre : que nous ne sommes rien ! « Devant
les aveux de cette perméabilité et de cette tendresse, on comprend le bruit de cette plainte, toujours arrêtée et toujours reprise, qui sort comme une voix pleurante du Journal d'Eugénie et du Journal intime de Maine de Biran.
Enfin Maine de Biran a signalé le caractère meurtrier de ce don d'analyse qui épuise à la longue ceux qui ne savent pas le conduire de la critique à l'affirmation, du dénigrement qui rétrécit à l'admiration qui exalte : « L'habitude de s'occuper spécialement de ce qui se passe en soi-même en mal comme en bien seraitelle immorale ? Je le crains d'après mon expérience. Il faut se donner un point d'appui hors de soi et plus haut que soi pour pouvoir réagir avec succès sur ses propres modifications tout en les observant. «
Ce mal qui a failli mener Maine de Biran à l'impuissance, en dévastant ses richesses intérieures, Eugénie de Guérin l'a connu, et l'on entend, dans la tristesse de ses aveux, la plainte qui suit l'amertume. " La réflexion me plonge au fond de toute chose et je vois le néant de tout, si Dieu ne s'y trouve. «
Devant cette agitation et cette inconstance qui amènent le désarroi, l'esprit de Maine de Biran a tremblé et le cœur d'Eugénie a senti l'angoisse. Donc, çà et là, le murmure de l'effroi
retentit. Maine de Biran trouve cette image digne des Pensées de Pascal : « le vent de l'instabilité », et Eugénie de Guérin rencontre cette métaphore biblique : « il faut soulever ce mont d'affliction. »
Ce trouble insoutenable de la sensibilité incertaine détermine l'intervention de la raison et de la volonté, car la souffrance oblige la pensée à utiliser ses ressources et à proclamer que l'homme conscient de ses forces n'a pas le droit de plier.
Ici encore constatons les ressemblances singulières dans le principe, la méthode et la courbe des sentiments.
Le principe est cette affirmation de puissance qui frappe dans le Journal d'Eugénie et qui explique le redressement de Maine de Biran. L'âme humaine est douée d'une énergie singulière qui peut réduire les servitudes. Utilisons ces richesses inépuisables et souvent insoupçonnées. Dans le trouble du cœur qui vacille, ce sentiment généreux est un premier appui qui apporte les premières consolations en soutenant l'édifice de l'espérance et de la force.
Maine de Biran déclare en des formules pressantes comme des oracles : « Être, agir, vouloir
sont des noms différents d'une seule et même chose... Dans chacune de mes résolutions je me vois indépendant du temps... Réellement et absolument je suis... Tel est le type unique d'après lequel nous concevons hors de nous des causes : nous les concevons comme des êtres qui sont des volontés ». Ainsi ce philosophe, qui élève la volonté humaine dans la lumière pure de la Force intangible, place l'homme, entre la nature et Dieu, dans un poste tragique oij sa faiblesse, qui le rattache à toutes les fatalités de la nature , est soutenue par Dieu , qui l'attire à toutes les grandeurs. — Cette puissance du vouloir, Eugénie la proclame quand elle en signale la direction et l'efficace dans les créations de l'intelligence et de la sainteté.
L'identité du point de départ explique les ressemblances dans la marche de la pensée décidée à montrer sa force. Eugénie de Guérin a trouvé dans le recueillement l'énergie d'une méthode, et dans l'efficacité de cette méthode la garantie de la vaillance humaine. Il semble donc que la richesse psychologique de ses confidences permette de commenter cette profonde parole de Maine de Biran : « En psychologie
l'observation n'est que le recueillement ».
En effet, comme le philosophe de l'observation intérieure, elle se replie sur elle-même et se plaît à suivre le mouvement et l'éclat de la pensée qui se dirige ; alors elle constate avec fierté cette agilité et cette puissance : « La belle chose que la pensée ! » Si elle ne déclare pas que l'homme saisit, dans le sentiment de l'effort, le fait primitif qui peut lui révéler l'Infini, elle affirme du moins que l'âme est capable, dans ce labeur de la réflexion qui précède l'élan du cœur, de s'affranchir des contraintes humaines et de sentir la puissance divine. C'est pourquoi elle a parlé de son « attrait pour le recueillement et la contemplation intérieure » avec cette joie austère et enivrante qui anime Maine de Biran quand il nous invite à descendre dans ce qu'il appelle magnifiquement « les souterrains de l'âme » où se produisent les illuminations de la Vérité !
Il faut se recueillir pour sentir sa force. La vie sensible nous égare et nous laisse dans le trouble. La vie de la pensée décisive nous ramène à nos forces centrales et assure notre vie personnelle. Que de fois Maine de Biran a signalé cette antithèse de la vie sensible et de la vie volontaire ! C'est le leitmotif de son chant intérieur, quand il se ressaisit dans la joie de l'effort heureux.
après avoir tant souffert dans l'égarement du vagabondage. Mais cette antithèse de la sensibilité qui nous disperse et de la personnalité qui nous concentre, Eugénie l'a constatée et en tire une garantie d'espérance. Avec quelle lucidité elle a montré le vice de cette éducation féminine qui flatte surtout la vanité et la dispose à tant de faiblesse ! Avec quelle insistance elle réclame la culture du sentiment de l'ordre qui ramène à la paix le tumulte de nos conflits ! Avec quelle énergie elle veut donner à la sensibilité une armure intangible et imposer à nos fièvres la vertu curative du rythme régulateur ! On voit que, pour Eugénie de Guérin comme pour Maine de Biran, la méditation de la souffrance a dégagé les puissances de la réflexion et de la vie personnelle.
Mais cette glorification de la pensée humaine n'est pas assez garantie pour donner à la faiblesse l'appui qui résiste aux assauts. Cette exaltation de la volonté n'est pas assez sûre d'elle-même pour maintenir longtemps l'espérance. Donc, dans le journal d'Eugénie comme dans le journal de Maine de Biran, nous trouvons une critique du stoïcisme, ici plus appuyée
par des laisons fortement déduites, là indiquée par la rapidité des soudains aveux. Mais, ici et là, c'est la même constatation de cette vérité inexorable : le stoïcisme affirme, avec un orgueil vite arrêté, la prise de la raison sur des sentiments qui la dépassent et le pouvoir de la volonté sur des émotions qui la débordent. Notre vie sensible échappe, dans le caprice de ses irruptions, aux ordres de la volonté. Dans le champ illuminé par la lumière du sentiment, comme l'œil de la raison se trouble ! Dans les ébranlements de la douleur et dans la détresse de l'injustice, combien l'aspiration humaine paraît vacillante ! Donc, malgré sa logique, la pensée ne détruit pas le désordre de la sensibilité. Malgré sa force, la volonté n'abolit pas la puissance désorganisatrice de la douleur. L'âme d'Eugénie a pu monter de la vie sensible à la région moins orageuse de la vie intellectuelle, mais elle n'y a pas trouvé le repos. Ainsi Maine de Biran, après les proclamations de sa foi stoïcienne, a dû désavouer ces affirmations prétentieuses, car il ne suffit pas de vouloir oubHer la souffrance pour écarter les meurtrissures de la douleur. D'abord il déclare, avec l'assurance de la force qui n'a pas subi tous les assauts : « Il faut que la volonté préside à tout ce que nous sommes : voilà le stoïcisme. Aucun autre système n'est
aussi conforme à notre nature » (23 juin 181 6). Ensuite il avoue, avec la prudence d'un cœur qui sait le pouvoir dévastateur de la souffrance : « Cette morale stoïcienne, toute sublime qu'elle est, est contraire à la nature de l'homme, en ce qu'elle prétend faire rentrer sous l'empire de la volonté des affections, des sentiments, ou des causes d'excitation qui n'en dépendent en aucune manière... Ces philosophes concluent faussement qu'on peut toujours ce qu'on peut quelquefois... Ils pensent que l'homme peut opposer à tous les maux de la vie un enthousiasme qui peut nous y rendre insensibles. Mais comment peut-il y avoir un enthousiasme durable, fondé sur la raison toute seule } Comment la volonté de l'homme, qui est conscius et compos sut, peut-elle produire le même effet que le délire qui nous rend insensibles à toutes nos douleurs, en nous ôtant en même temps le libre usage de nos facultés } SufRrait-il de dire que la douleur physique ou morale n'est pas un mal, pour cesser de la sentir ? » (30 sept. 1817). — « Ici le christianisme triomphe en donnant à l'homme le plus misérable un appui extérieur, qui ne saurait lui manquer quand il s'y fie, en lui montrant, dans chacune de ses misères spirituelles et corporelles, autant d'occasions de mérite. » (20 octobre 1819). — « Va soli !
Le Stoïcien est seul, ou avec sa conscience de force propre qui le trompe ; le chrétien ne marche qu'en présence de Dieu, » (17 mai 1824). Cette date est la dernière du journal : deux mois après, Maine de Biran mourait dans la paix des certitudes.
Ici apparaît une ressemblance nouvelle. Le plus sagace des commentateurs de Maine de Biran, Victor Delbos disait : « Ce fut sans passer par le dieu des philosophes que Maine de Biran s'avança vers le dieu des chrétiens : en quoi on peut dire qu'il engagea sa conversion selon le sens indiqué par Pascal. » (Figures et doctrines de philosophes, p. 320).
Comme Maine de Biran, Eugénie de Guérin s'ouvre aux ardeurs pascaliennes et s'élève vers Dieu dans un mouvement lyrique du cœur à la fois accablé et transporté par la souffrance. Ce n'est pas le raisonnement qui découvre Dieu. Ce n'est pas la raison qui sent la grandeur divine. Mais la vie de l'âme, purifiée par la douleur, développe au fond d'elle une énergie de compréhension et une volonté de puissance qui la soulèvent dans la région du sublime où Dieu fait sentir sa présence.
Le Journal d'Eugénie nous offre les linéa-
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ments d'une doctrine morale et l'esquisse d'une philosophie. A la lumière de la souffrance, cette âme méditative a pensé, voulu, aspiré, triomphé. Ce passage de la souffrance à la pensée, de la pensée à la volonté, de la volonté à l'aspiration, de l'aspiration à la certitude décrit le mouvement d'une âme qui monte. Le Journal d'Eugénie, comme celui de Maine de Biran, est le déroulement magnifique d'une ascension.
Il convient pourtant de faire une remarque pour maintenir les distinctions nécessaires. N'attribuons pas à Eugénie tout le tragique des combats qui ont déchiré l'âme de Maine de Biran. Celui-ci a connu les révoltes de l'incroyance décidée, puis les troubles de l'incroyance inquiète, enfin les ivresses de la certitude, et son Journal intime éclaire les effets dramatiques de ces conflits. Au contraire Eugénie a toujours ressenti l'assurance de la foi et la douceur des espérances chrétiennes. Cette réserve faite, nous avons le droit de dire que la douleur d'Eugénie fut si dure et son besoin d'apaisement si profond que ses appels à Dieu ont le pathétique des implorations de Maine de Biran.
Cet appel à Dieu est l'appel de la faiblesse à la force, de l'incertitude à la solidité du point fixe, du trouble à la sérénité. Maine de Biran s'écriait : « Il faut se donner un point d'appui
LE RYTHME DE MAINE DE BIRAN l6l
hors de soi et plus haut que soi ! » Eugénie de Guérin affirmera : « Le cœur est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d'autres appuis que des roseaux ». — « Tout appui humain n'est que sable ! »
La détresse de Maine de Biran ne peut s'apaiser que dans l'affirmation du divin et la certitude de la présence de Dieu. De là ces cris lyriques qui commencent par les plaintes du désespéré pour s'achever dans les élans du mysticisme et les effusions pascaliennes. « Pour me garantir du désespoir, je penserai à Dieu, je me réfugierai dans son sein. » — « L'homme peut tout en celui qui le fortifie. » — « Malheur à celui qui ne s'appuie pas sur une force supérieure et ne se livre à aucune inspiration ! » — « La vraie force consiste à marcher en présence de Dieu. » De même Eugénie de Guérin, accablée par l'infortune, tend ses mains tremblantes vers le Dieu de miséricorde, et, quand elle adresse à Maurice incroyant la supplication de sa tendresse, elle traduit ce trouble d'âme qui jette Maine de Biran aux pieds de la Croix.
Enfin Maine de Biran a insisté sur la culture du sentiment du divin. Dans un commentaire pressant des Pensées de Pascal, il signalait l'efficacité de l'amour pour acquérir le sentiment de l'Infini, et les miracles de la Charité pour
ZïROMSKr. — Eugénie de Guérin. ii
mériter ici-bas les ivresses de la vie divine. « Au lieu qu'en parlant des choses humaines, on dit qu'il faut les connaître pour les aimer, en parlant des choses divines il faut dire qu'il faut les aimer pour les connaître. On n'entre dans la vérité que par la charité. Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et l'entraîne. » Cette méthode, qui affirme la puissance de l'amour, définit avec exactitude ce que nous avons appelé, dans l'examen de la doctrine morale d'Eugénie de Guérin, les exercices de dilatation et la thérapeutique de la sensibilité. Ce désintéressement et cette abnégation, cet appel à la charité et cette élévation vers l'amour divin, ce passage du visible à l'invisible et cet épanouissement progressif de notre faculté de croire qui est la faculté de saisir Dieu, c'est la dialectique de Maine de Biran et la beauté lyrique du rythme si émouvant qui conduit à Dieu l'âme guérinienne. — Dans la solitude de Grateloup, Maine de Biran, froissé par les douleurs de la délicatesse, dirige sa vie intérieure vers l'ordre et vers la paix de la discipline religieuse. Dans la solitude du Cayla, Eugénie, déchirée par l'infortune, fait monter sa souffrance vers les pensées claires et fortes qu'attire l'amour de Dieu.
Par la richesse de ses élans intellectuels et l'ordonnance de sa doctrine, Eugénie de Guérin évoque le souvenir des maîtres les plus glorieux. Elle n'a pas connu l'œuvre de Maine de Biran : pourtant elle semble revivre la vie morale du grand philosophe. Elle en reproduit les inquiétudes et les aspirations, les tourments et les ivresses : de là tant de ressemblances dans les idées et dans le langage. La qualité d'une pensée se mesure à la profondeur de l'écho qu'elle éveille au fond de nos âmes.