L EVOCATION DE L IMAGE FRATERNELLE
qui était sous nos yeux. » Plus précieuse encore est cette remarque sur les manifestations du génie fraternel, dans les premiers élans de l'imagination vers la beauté du monde. « Maurice était un enfant Imaginatif et rêveur. Il passait de longs temps à considérer l'horizon, à se tenir sous les arbres. Il affectionnait singulièrement un amandier sous lequel il se réfugiait aux moindres émotions. Je l'ai vu rester là, debout, des heures entières... Il écoutait longuement les bruits de la nature... Une de ses jouissances, c'était encore d'improviser en plein air... Il y a dans les bois du Cayla, sous un enfoncement, une grotte taillée en forme de chaire, où il montait et qui fut appelée pour cela la chaire de Chrysostome. Maurice avait toujours ses sœurs pour auditoire. »
On aime à suivre Eugénie et Maurice, dans ces jeux de l'enfance, parmi les charmes de la vallée. On se plait à écouter les mutuelles confidences des âmes qui se rapprochent, et on s'assure que cette affirmation de Barbey d'Aurevilly traduit avec exactitude la fidélité des souvenirs fraternels : « C'est dans ces contemplations, dans ces promenades et ces repos aux bois et dans les plaines, qu'Eugénie étreignit si bien l'âme de son frère que cette âme et la sienne ne perdirent plus la marque de cette vive étreinte. » Le Journal
d'Eugénie apporte le témoignage de cette fusion merveilleuse.
A onze ans, Maurice est envoyé à Toulouse au petit séminaire de l'Esquile. Taciturne "et mélancolique, il écouta la parole de ses guides et se plia à leur pensée disciplinée par la sagesse des sages. Quel honneur pour ces maîtres d'avoir entrevu et respecté la qualité de cette âme de choix ! Quelle gloire pour ces murs vénérables d'avoir abrité un si beau génie !
Après le séjour pacificateur du collège provincial, l'existence plus agitée du collège parisien. De 1824 à 1829, nous retrouvons Maurice à Stanislas. Trop éloigné des siens et déjà offert à la souffrance, il regrette l'enivrant vagabondage dans les sentiers d'Andillac. Sa sensibilité se meurtrit dans l'évocation des beaux souvenirs, et il fait entendre dans ses lettres la plainte d'un petit romantique. Mais il écarte vite les attitudes à la mode, la mise en scène de Chateaubriand, le pittoresque illusoire de la mélancolie byronienne. Cet enfant, qui voudrait vivre dans l'amitié des arbres et des fontaines, ressent les premiers ravages de la nostalgie. Son esprit est comme égaré ; et son goût de la nature, obéissant à l'exaltation qu'amène la
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contrainte, développe ses longues et tenaces racines. Pendant ce temps, Eugénie, qui reçoit l'aveu de ces premiers chagrins, s Inquiète et sa tendresse devient plus ardente.
Dans les souffrances de l'internat toujours odieux aux âmes tendres et justes, il évoquait celle qui avait consolé son enfance et qu'il ne voyait plus. Il aimait à se réconforter au souvenir de sa tendresse et dans l'admiration de ses talents, car Maurice remarqua vite cette grandeur émouvante et secrète qui se retenait sous la grâce de la modestie. Retenons cette lettre, écrite à 19 ans, le 7 janvier 1829 • c'est le plus délicat hommage à des mérites qui se dérobent et que le frère est heureux de mettre en lumière : « Je pense, ma chère Eugénie, avoir deviné ton âme et voici l'idée que je m'en fais. Écoute : il est un sentiment qu'on a tourné en ridicule à cause de l'abus qu'on en a fait, et parce que beaucoup de personnes qui n'en étaient pas susceptibles ont voulu cependant en faire montre pour se mettre à la mode : ce qui est devenu par là minauderie et affectation. Ce sentiment, c'est la mélancolie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette affection de l'âme, quand elle est naturelle, ennoblit le cœur et devient sublime. I/'homme, dit Platon, plus rapproché de son créateur, guidait autrefois dans leur cours les
Sphères célestes et repaissait son âme des concerts de leur harmonie divine ; mais, précipité sur la terre par la jalousie des génies, il n'a plus qu'un souvenir confus de sa grandeur et de son bonheur passés. En admettant cette création brillante de l'Homère des philosophes, qui dans cette fiction sublime approche tant de la vérité, ne dirait-on pas que certaines âmes conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie ? A les voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne diraiton pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine ? Ces âmes ne voient pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source de plaisirs. Elles n'aiment pas ces joies bruyantes où le corps a beaucoup plus de part que l'âme ; il leur faut des jouissances toutes spirituelles, mêlées d'un sentiment de tristesse, de même que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort et de la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, voilà ce qui est pour elles une source de délices. » Confidence émouvante que la postérité recueille avec respect ! Le comte Gardés, qui a vécu près
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du Cayla, à l'ombre des souvenirs guériniens, disait avec cette grâce d'élégance qu'il unissait à la force : « Maurice et Eugénie se sont fait l'un à l'autre, au delà de la tombe, le sublime présent de l'immortalité ».
Le regret de la terre natale et le souvenir des confidences d'Eugénie sous le marronnier bienveillant laissent Maurice dans une longue amertume. Il éprouve de plus en plus le chagrin de l'isolement et il fait part de son trouble dans ses lettres mélancoliques. « Je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux, bien plus sublime s'empare de moi à la vue des pompes de la nature et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition ou de la vanité, qui ne m'apprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le produit de l'art, même les sentiments, car on dirait que la perfection de la société est la perfection de l'art de se tromper. Mais bientôt je reverrai ma soUtude chérie, et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter. »
Là-bas, dans le silence du vallon que traverse
toujours l'ombre fraternelle, le cœur d'Eugénie commence à s'alarmer devant la plainte de cet enfant qui se froisse et déjà se dévore. Elle pressent le mal des transplantations qui fatigue la fragilité des tendres, — des tendres qui ont besoin de la sauvegarde de la tendresse. Alors elle a la force de taire la tristesse de ses pensées, le chagrin de la solitude, son désir si ardent de revoir le frère éloigné, la joie qu'elle aurait de vivre sans cesse avec le frère repris pour toujours. Qu'elles sont touchantes, les recommandations de la sœur qui oublie sa souffrance pour donner les conseils de la sagesse ! « Je crains que tu ne te plonges trop souvent dans la rêverie, dans un monde idéal, tandis que tu t'occupes trop peu de celui où tu te trouves... Notre part à nous, les sœurs, c'est les caresses ; toi, tu dois agir... Si la campagne a ses agréments, elle a aussi ses misères... » Avec la lucidité de l'affection inquiète, elle signale ce mal de la rêverie qui épuise l'âme guérinienne et consume l'ardeur du désir dans le délire de l'insatiable.
Pourquoi les séjours de Maurice au Cayla ont-ils été si intermittents et toujours traversés? Pourquoi n'est-il pas revenu et resté au foyer
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de la tendresse ? Dans l'asile de la terre natale, il aurait déployé l'abondance de ses beaux dons en évitant les fièvres qui menacent toujours une sensibilité trop ardente. Mais sa famille était pauvre et devait soutenir le prestige déclinant d'un grand nom. Le descendant des Guérin, le petit-fils de ces Guarini italiens qui avaient donné, disait-on, d'illustres compagnons aux doges de Venise et des cardinaux à l'Église romaine, connut vite le chagrin des soucis matériels et la nécessité des combats. Donc, en 1830, il fut envoyé à Paris, à la Faculté de Droit, pour la conquête des diplômes, dans une atmosphère d'orage.
Le tumulte de Paris étonnait l'esprit encore incertain de Maurice. Il sentit qu'il fallait trouver, pour l'épanouissement de sa pensée, un cadre plus harmonieux et une direction plus énergique. Les âmes fortes comprennent, même dans l'égarement de l'adolescence qui confond si souvent la liberté et l'indiscipline, la nécessité de ces redressements. Ce cadre pacificateur et cette maîtrise si désirée, il les trouva dans la terre bretonne, auprès de Lamennais, qui avait fondé une sorte d'École normale, au milieu des grands bois de la Chênaie, aux environs de Dinan. Là, de décembre 1832 à septembre 1833, Maurice vécut neuf mois, les mois les plus
pleins de sa vie, dans les joies de l'amitié, de la méditation et de la prière. Son génie se fortifia sous la parole d'un maître qui fut un grand maître, puisqu'il éleva dans la grandeur l'esprit de ses disciples enivrés.
La Bretagne enrichit encore sa sensibilité en renouvelant sa puissance d'émerveillement. En Bretagne, il vit la mer et il accueillit dans son âme avide la grande émotion de la mer. Car la mer est un désert, un désert mouvant, un désert en tumulte, un désert qui retentit d'un chant de sérénité ou d'un bruit d'apocalypse. Qui nous dira les méditations guériniennes devant la mer, devant ce mouvement qui n'aboutit jamais au repos, dans le bruit d'une force éternelle qui se dévore éternellement et ne s'épuise jamais ? Son sentiment de la nature, déjà profond, va éclater en un magnifique épanouissement où la mélancolie se mêle à l'ivresse. Voilà pourquoi la mer apparaîtra comme un élément essentiel dans le paysage traversé par le délire de la Bacchante et le déchaînement du Centaure.
La Bretagne, qui avait offert un asile si propice aux meilleurs rayonnements de la jeunesse, apporta un nouveau motif d'approfondissement. Quand l'orage éclata sur l'École de la Chênaie, quand Lamennais condamné par
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la Cour Romaine se replia dans le silence, l'adolescent désemparé connut la détresse de l'incertitude. Il quitta ces beaux lieux où il avait entendu la voix de la puissance, et il passa quelques mois, dans le recueillement de la lande et le voisinage des flots, au Val de l'Arguenon, auprès d'Hippolyte de la Morvonnais. La femme de son ami avait une âme tendre et profonde, chargée de langueur et frémissante de soudaines dilatations. Maurice éprouva pour elle le charme et l'angoisse d'un amour qui sut rester dans le mystère. Exaltation enivrante d'un enthousiasme secret ! Le mot de passion est trop brutal pour désigner la plus respectueuse des tendresses. Le mot de culte est nécessaire pour traduire ce mélange d'ardeur et de pureté. C'est la religion de l'âme qui déploie la noblesse de ses aspirations dans la Vita Nuova de Dante, les sonnets de Pétrarque et les Méditations de Lamartine.
La mort foudroyante de Marie de la Morvonnais, à 26 ans, — janvier 1835, — vint apporter à l'esprit de Maurice la lumière des grandes révélations. Il entendit d'abord au fond de lui-même la plainte qui sort de la solitude infinie d'un cœur dévasté. Puis il médita sur cette mort, et sa méditation l'éleva à des pensées si hautes que l'inspiration éclata soudain en des
Zyromski. — Eugénit de Guériri. 3
pages d'une splendeur incomparable. Donc la mort de Marie fut pour Maurice de Guérin ce que la mort de Julie fut pour Lamartine : elle détermina l'éclosion du génie dans l'explosion de la douleur.
Le séjour de Bretagne, qui fut pour Maurice si fécond en joies et en inquiétudes, provoqua dans la vie morale d'Eugénie de longues agitations. Car les espérances et les troubles et les tendresses du frère retentissaient au fond d'elle en échos triomphants ou douloureux. Elle a revécu le charme des heures heureuses et l'exaltation des heures illuminées par l'espoir. Elle aima cette Marie de la Morvonnais si tendre et compatissante. Elle déplora sa mort prématurée qui ravagea le foyer amical. Elle écrivit au mari accablé ces lettres douces et graves où la compréhension de la souffrance révèle sa vertu consolatrice. Elle apprécia cette âme de poète élégiaque qui déployait dans la grâce dolente de ses œuvres la distinction de sa mélancolie et de sa noblesse. Mais, d'autre part, quelle angoisse quand elle apprend que la foi du frère a tremblé ! Quelle ferveur de prière et quelle attente effrayée quand elle entend le bruit de la révolte mennaisienne ! Et qu'elle est émouvante cette âme de sœur qui s'épouvante et supplie et se désespère devant les aveux in-
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certains du frère qui s'égare ou devant son silence plus tragique encore que ses aveux ! Le Journal retentit de la plainte de sa tendresse alarmée.
A la fin de 1835, après quelques mois passés au Cayla. dans le charme des fraîcheurs apportées par les confidences du paysage, Maurice s'agite encore, au tumulte de Paris, dans l'âpreté des combats. Après le labeur de la retraite studieuse, voici la besogne rude et stérile de l'existence quotidienne et le choc sanglant de la Vie et de l'Ame. Après l'éclosion du génie dans l'asile de la solitude et de la tendresse, voici les heures moroses de la fatigue et l'usure imposée par la contrainte.
Car, pour vivre, Maurice de Guérin dut comprimer la voix de son génie naissant. Il imposa silence à son ambition. Avec le courage de la force, il fit les exercices obligatoires. Il prépara les examens universitaires et il connut à Paris la vie sombre et pressée du professeur errant. Puis, cherchant une existence moins vagabonde, il revint au collège Stanislas pour surveiller la jeunesse toujours indocile. Et cette âme, qui avait goûté les ivresses du génie sur
les sommets de la pensée, s'épuisa vite dans le froissement et dans la tristesse.
« Je souffre de grands dommages dans les soucis matériels : mon fleuve se perd dans les sables. »
« Je n'ai presque pas de réserves dans cette immense usurpation de la subsistance journalière sur le temps de ma pensée, et je prévois que, dans ma vie, il me faudra toujours jeter de cette divine proie à la cruelle nécessité. »
« Ma vie est une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostration d'âme, de rêves fous et de refroidissements désolants. »
« Ma liberté se lève dans la nuit. »
Les plaintes de Maurice qui mêle toujours à ses soucis trop visibles les aveux de ses secrètes douleurs, soulèvent les craintes d'Eugénie qui se répand en ses alarmes :
« Écris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir : que je sache ce que tu souffres et ce qui te fiait souffrir. »
« J'ai écrit la nuit pour gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse d'âme où je te vois. »
« Oh ! Je crois bien que rien ne te plaît : un charme goûté, c'est fini, c'est épuisé ! Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne,
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te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. » « J'ai de tristes pressentiments.)) « Que Dieu te donne une bonne nuit ! Je ne m'endors jamais sans m'occuper de ton sommeil ! »
Les inquiétudes d'Eugénie s'achèvent toujours dans un geste de tendresse : la mère vient consoler la souffrance de son enfant.
Le corps de Maurice était trop fragile pour supporter les ébranlements d'une âme toujours déchirée. Malheur à ceux qui n'apportent pas aux souffrances de l'âme l'appui d'une force intacte qui permet les rebondissements ! Maurice de Guérin ne résista pas à cette vie chargée de désillusions. Pourtant il eut le courage, dans les heures si brèves qu'il arrachait à la souffrance, d'écrire la Bacchante et le Centaure, mais dans ce cri de joie d'un esprit qui se déploie enfin dans la liberté, nous entendons un accent de plainte. Qu'il est facile d'expliquer l'amertume qui traverse l'élan de cette ivresse et de comprendre le murmure de mélancolie qui accompagne en sourdine ce chant de triomphe !
Pendant ce temps le chagrin du frère retentit là-bas dans le cœur d'Eugénie en échos de plus
en plus douloureux qui soulèvent enfin les gémissements. Le malheur qui menace est pressenti, et la sœur voit errer un fantôme dans les sentiers solitaires du vallon mélancolique. Lorsqu'elle apprend que Maurice est malade, lorsqu'elle croit entendre la voix de Maurice, la voix rauque de Maurice, cette voix des phtisiques qui ressemble à une plainte à la fois stridente et sourde, elle nous dit son effroi et les hallucinations de ses nuits de cauchemar. « Cette toux me frappe comme un marteau ! Quelles transes sous mes rideaux ! Quels rêves noirs \ La moindre alarme me mène à la mort, et toute la nuit j'ai vu un cercueil, un réel cercueil. » — « Il tousse ! Il tousse encore ! Ces mots retentissent partout depuis : une pensée désolante me poursuit, passe et repasse dedans, dehors et va tomber sur un cimetière. Je ne puis voir une feuille verte sans penser qu'elle tombera bientôt et qu'alors les poitrinaires meurent ! »
Nous sommes en 1836. A partir de ce moment la vie du malade se précipite dans le déclin, à travers les intermittences tragiques de la confiance et du désespoir. Pourtant il vit se pencher sur son cœur douloureux la tendresse d'un cœur passionné. Il aima l'orageuse et mélancolique Marie de Maistre qu'il appelait, dans l'ivresse de sa gratitude, la reine des enchantements.
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Certaines lettres récemment publiées par Abel Lefranc nous introduisent dans l'ombre du mystère. Qu'ils sont graves les accents de cette âme qui tremble devant la solennité de l'Amour ! — « Mon amie, je ne vous aimerai assez que dans ma douleur ; ma douleur seule, lorsque je vous aurai perdue, prendra des degrés moins éloignés de vous. Ici ma vie est sous la tendresse de votre sollicitude ; vous êtes ma gardienne, je ne puis sortir de l'étendue de votre surveillance ; partout elle me suit, m'éclaire et me préserve. » Ces aveux sont précieux, et il convenait de les recueillir, car la manière dont nous aimons révèle la qualité de notre âme.
Mais les ébranlements de la passion ne pouvaient contribuer à guérir sa faiblesse. Il comprit trop tard qu'il pourrait trouver, dans l'asile de son Cayla, le repos réparateur et les joies bienfaisantes. Des amis songèrent à lui assurer ce calme et ce bienfait. Le 15 novembre 1838, il épousa une jeune Indienne de Batavia, Catherine de Gervain, enfant claire et vive, et prête au bonheur. Mais dans ses lettres, Maurice nous dit qu'il ne fut pas heureux. Peut-être continua-t-il à subir le charme de l'enchanteresse. Peut-être sa jeune femme eût-elle préféré à cette grandeur mystérieuse l'éclat d'une existence mondaine ; mais entre Eugénie et Maurice,
dans une région intellectuelle qui lui sembla trop ardente, elle dut s'étonner et ne put que souffrir. A coup sûr, tant de sublime ne convenait pas à son âme charmante et légère de petite Indienne. Eugénie s'en aperçut vite, et, dans le silence des heures les plus noires, elle confia sa douleur à son Journal qui ne garda pas son secret.
Ces dilatations et ces resserrements d'une vie toujours traversée, ces accablements et ces délires devaient aboutir à un état maladif de langueur et d'exaltation, à cet état insoutenable où la langueur déchaîne les fièvres de l'exaltation, où l'exaltation s'achève dans la mélancolie des langueurs. Avec la lucidité de ceux qui entendent l'appel de la Mort, Maurice sent la profondeur de sa blessure. Il se voit mutilé par le mal implacable. Il se juge dévasté par la fatalité du chagrin. Contemplons cet adolescent qui demeure clairvoyant devant son génie en ruines d'où émanent encore de magnifiques lueurs. Un jour, dans une lettre à Barbey d'Aurevilly, avec l'accent d'une voix qui sort de l'ombre envahissante, il fait le suprême aveu de sa puissance et de sa mutilation. Qu'il est pénétrant ce lyrisme d'une grandeur qui se sait
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grande et qui va mourir ! C'est une méditation poétique qui signale en traits de sang les motifs d'une sonate de Beethoven, — une méditation lyrique, où chante le conflit du désir et de la déception, — une méditation tragique, à la fois soulevée par le vent de la vie et traversée par le souffle de la Mort qui ravira demain tant de grandeur et tant de beauté.
Maurice était trop meurtri pour se ressaisir et se redresser. Il continua à souffrir dans le trouble de son corps languissant et à plier sous les ardeurs de l'insatiable. Avant de mourir, il refit une dernière fois le voyage vers la terre natale. Il put revoir les sentiers où il écoutait, dans son enfance, le retentissement de ses pas. Il retrouva les peupliers frissonnants sur le silence de la prairie, le marronnier solitaire dont l'ombre était si accueillante, le chêne vénérable qui protège la source du Téoulé, et la paix du bois de Septfonds et l'air d'attente de la grotte inspiratrice. Qu'elles furent douces et tristes les derrières courses du malade à travers les beautés et les harmonies de son vallon ! Quel long regard attendri et mélancolique sur le paysage fraternel encore illuminé par le souvenir de ses songes I Et quelle angoisse devant ces douceurs qui se voilent et ces images assombries par la menace de la Mort !
Huit mois après son mariage, quelques jours après son retour au Cayla, le i8 juillet 1839, Maurice mourut, à 29 ans, en priant le Dieu d'Eugénie, et son corps, qui avait tant aimé la beauté du monde, fut déposé dans le petit cimetière d'Andillac, à l'ombre des cyprès tranquilles et tutélaires.
Mais dans ce corps fragile vivait une âme puissante. Signalons ce triomphe de l'esprit et les décisions de cette volonté. Car, dans les heures trop brèves que le malade peut arracher à la souffrance et à l'incertitude d'un destin qui ne fut pas bienveillant, il compose une œuvre courte mais profonde et traversée par les élans de la création.
Devant cette grandeur et cette infortune, Eugénie a ressenti les joies de l'admiration et les alarmes de la tendresse. Elle a aimé son frère, puisqu'elle était la sœur confidentielle, la mère infiniment douce, l'infatigable consolatrice. Elle admirait son frère, parce qu'elle était capable de comprendre tout son génie, non seulement dans la grâce de ces effusions poétiques qui faisaient de Maurice le rival charmant de Musset, mais encore dans l'éclat de ce pathétique intellectuel qui révèle dans cet adolescent l'émule de Pascal et d'Alfred de
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Vigny. Donc elle a surpris le mal qui le dévore ; elle a compris la noblesse de sa plainte ; elle a glorifié la puissance qui lui permit de la dominer.
Elle dit : « Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit et te tuera ».
Elle signale ce charme de sympathie et cette incantation d'Orphée qui émanent de celui qui « sensibilise tout ce qui l'approche ».
Elle redoute les élans indisciplinables de « l'aigle indépendant et vagabond ».
Elle éprouve devant son œuvre cette ivresse d'étonnement que donnent les grands livres. « Depuis quatre jours, je suis sans bouger sous l'impression de ce Centaure, de ces révélations si hautes ou si intimes, de ces mots du cœur si profonds et si tristes. »
Elle avoue que l'âme de Maurice répand dans l'âme d'Eugénie l'abondance et le murmure des sources rafraîchissantes. « Ma pensée n'était qu'un rayonnement de la sienne... Maurice était ma source... le ferment de mes pensées, l'alimentation de mon âme. »
Donc quand elle entend ce bruit d'acclamations où s'exprime l'enthousiasme de George Sand et de Sainte-Beuve, de Barbey d'Aurevilly et d'Henri de la Morvonnais, elle s'écrie : « J'accepte avec transport la glorification de son intelligence. »
Ainsi le cœur d'Eugénie s'est mêlé et fondu au cœur de Maurice. Son œuvre vit et rayonne dans la vie et le rayonnement de cette grande âme. C'est pourquoi il m'a paru nécessaire d'évoquer l'image fraternelle avant d'étudier la sensibilité et la pensée de celle que le grand Frère inspira.