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CHAPITRE QUATRIEME

LES EFFUSIONS DE l'AME DEVANT LA NATURE

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Cette clarté d'âme, cette fraîcheur de sensibilité et cette tendresse ardente et mélancolique disposaient Eugénie de Guérin à sentir la nature avec une vivacité singulière, et son goût pénétrant comme un fluide lui permet de rendre ce sentiment avec la grâce d'un charme qui paraîtra souverain.

Quelle douceur et quelle ferveur pour définir l'attrait de son Cayla ! « Mon doux Cayla... Mon joli et tranquille Cayla... Mon cher et doux endroit ».

Sa « chambrette » est au centre d'un horizon engageant. Voici la prairie traversée par le murmure du Santussou, et le ruban de la route de Cordes et la paix du hameau de Méryx qu'ombrage la majesté des chênes, et la courbe harmo-

Zyromski. — Eugénie de Guérin. 5

nieuse de ces coteaux modérés que domine la tour de Lantin. Eugénie contemple ce paysage virgilien et elle trouve le rythme léger des mots qui traduisent les images nettes et fraîches :

« Ce vallon de verdure où chante le rossignol... »

« Ma terrasse sur un vallon où coule un ruisseau. »

Là, elle écoute les bruits de la nature qui traversent soudain le silence de la solitude, « le berger qui siffle dans le vallon », « un chant de grive sur les genévriers du Cayla », « les oiseaux sous le grand chêne du Téoulé », « le bruit des fléaux tombant en cadence sur l'aire », « deux petits enfants qui font en chantant leur fagot de branches parmi les moutons ».

Elle écoute cette harmonie qui sème sur le vallon ses vibrations claires, et elle médite sur cette harmonie répandue, car elle sait que « le son inspirateur », selon son expression guérinienne, traduit l'âme même des choses. On imagine aisément qu'Eugénie apprit à Maurice à écouter et à comprendre les bruits « inspirateurs » de la nature.

Avec la même sensibilité prompte et heureuse, son regard saisit la grâce et l'éclat des formes de

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la vie. Ici encore elle trouve les images qui traduisent, avec la fraîcheur d'une âme neuve, les émotions de son émerveillement.

« Ma chambre est toute tapissée de rayons. »

« La transparence d'un air embaumé où tout se dessine comme sous un globe de cristal. »

« Le ciel si clair, transparent, étoile avec ces demi-teintes de demi-lunes. »

Ailleurs elle note « la dorure adorable » du champ de blé, et elle ajoute : « Le grand champ du Nord est une mer jaune. »

Elle signale l'épanouissement des premières sèves, la grâce blanche des amandiers, le parfum frais des acacias, et elle évoque en une ligne le poème fleuri du printemps : « Ce beau mois de mai tout fleur et verdure ».

Elle admire la pourpre et l'or de l'automne et elle trouve des mots tendres pour traduire la mélancolie de l'heure automnale et pour plaindre la fatigue des saisons : « Ces teintes de deuil qui commencent. »

Surtout sa rêverie monte et s'attarde parmi les nuages d'automne, ces beaux nuages de neige qui courent sur l'azur calme d'un ciel d'automne : « Ces nuages sont d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. »

Un caractère éminent de cette âme si fraîche est d'être directe et spontanée comme une âme de primitif. C'est pourquoi elle aime à revivre parmi les formes simples, éternelles de la nature.

Elle trouve cette grande image digne de l'épopée. « Le Cayla, le grand désert vide, à peu près comme était la terre avant qu'y parût l'homme. » Dans ce Cayla antique, dans ce grand désert solennel des premiers jours de la création, elle sent la beauté des scènes primitives. « Les gracieuses choses que je vois dans les champs ! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes, et, parmi ces gerbes, une seule debout faisant ombre à deux petits enfants et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait. » N'est-ce pas le thème d'un de ces tableaux de Millet, si larges et si émouvants qu'ils pourraient illustrer les récits de la Bible ?

Nous la surprenons ailleurs dans un élan d'admiration qui monte comme la prière pour saisir la poésie des cieux. « En entrant dans ma chambre ce soir, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes ; la voilà plus haut, plus haut, toujours

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plus haut chaque fois que je regarde. Merveilleuse faculté de voir, si élevée, si étendue, si jouissante! On jouit du ciel quand on veut. » Cette jeune fille, qui suit dans les cieux l'ascension des astres nocturnes et décrit le geste étemel de l'humanité demandant à la paix des étoiles l'énigme de son destin, cette enfant qui s'étonne devant cette faculté si étendue et si capable de nous ravir dans les joies du ciel, nous fait penser à Maurice qui, dans la prière de sa Bacchante, contemplera sur les ondulations des cimes la sérénité des constellations.

Retenons encore ce tableau antique et toujours renouvelé qui traduit un aspect essentiel de la vie humaine, et admirons la vie agile des mots qui modèlent le tableau comme si l'on voyait les formes surgir et briller sous la main d'un peintre. « Ce soir je me suis bien trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. »

Devant ces tableaux qui décrivent les scènes vénérables de la vie des champs, notre mémoire se représente les plus touchants épisodes de

V Odyssée. Car nous constatons dans ces brèves évocations le mélange si frappant de la simplicité et de la grandeur. Et le souvenir d'Homère n'est pas accablant pour l'âme naïve d'Eugénie, car la simplicité atteint à la puissance quand elle a le don de saisir et de traduire les aspects permanents de la nature, la vie des saisons toujours renaissantes, les gestes éternels de l'humanité.

Eugénie de Guérin ne se contente pas d'exprimer les beautés de la nature avec la grâce des primitifs qui unissent la simplicité à la puissance et le naturel à la grandeur. Un sentiment lyrique vient ajouter les aveux du cœur humain à ce don homérique et charmant de représenter la vie de l'univers.

Eugénie ne reste pas séparée de la nature. Elle entend les palpitations du cœur universel. Elle surgit devant nous comme une fleur vivante et parlante parmi les fleurs de son Cayla. Elle se mêle à la vie de l'arbre et au murmure du ruisseau, à la fraîcheur de la prairie et au silence de la forêt; et son âme chante et soupire, se resserre ou s'épanouit, s'enveloppe ou rebondit comme l'âme de son vallon.

« L'hiver a pris fin : je reverdis comme un brin d'herbe.

« Aujourd'hui que voilà le soleil, je reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.

« Quel charme d'errer comme les perdrix ! »

Donc elle sent battre l'émotion éternelle de la vie sous le calme des apparences. Lorsque les arbres frémissent sous le souffle de l'orage, sa pitié s'émeut et elle croit entendre le murmure de plainte de ces feuilles qui tremblent. « C'est pitié de leur voir cet air languissant et défait. Il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme. » — « La grêle est venue... mon pauvre petit rosier du Nivernais me faisait pitié, à le voir tout battu, tout lapidé, tout défleuri et brisé. »

En mêlant ainsi son âme à l'âme des choses, elle montre la sensibilité d'un saint François d'Assise qui vit fraternellement dans l'amitié des arbres, des oiseaux et des sources. « Mon âme s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel. »

Nous voyons maintenant pourquoi son admiration se tourne toujours en amour. A cette âme harmonieuse la Beauté apparaît comme une amie qu'elle aime tendrement. Son sentiment de la nature est une forme de son besoin

d'aimer, et son étonnement charmé s'exprime avec l'épanouissement et la grâce de la tendresse. Cette âme franciscaine aime l'automne, les fleurs et les étoiles parce qu'elle aime l'âme des fleurs, l'âme de l'étoile, l'âme de l'automne. Elle assiste au cœur même de l'être, et elle se représente ces merveilles de sympathie qui font de la vie des fleurs un poème de fiançailles et répandent sur la nature entière le chant de l'hymen triomphant. Elle se mêle au cœur de l'être, et elle accueille le rayon de l'étoile comme l'effusion d'un regard fraternel. Elle pénètre au fond du cœur même de l'être, et, dans la mélancolie de l'automne, elle entend la plainte d'une âme qui pleure.

Voici le dialogue des fleurs qui s'aiment : « J'ai des fleurs dans un gobelet ; j'en ai longtemps regardé deux dont l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer, l'épanchement de l'amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon ».

Voici le regard de l'étoile qui rayonne dans la nuit : « On jouit du ciel quand on veut ; la nuit, j'aperçois, par la fente d'un contrevent, une petite étoile qui s'encadre là vers les onze heures

et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée ; je l'appelle aussi l'étoile du sommeil, et je l'aime. La pourrai-je voir à Paris ? »

Voici la plainte de l'automne qui accompagne l'émoi de notre chagrin : « Je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. »

Ce don de traduire la beauté du monde par le retentissement qu'elle soulève dans le cœur humain marque la place d'Eugénie parmi les peintres de la nature. Certes elle n'ignore pas l'art de la description, et cette âme de femme n'est pas insensible à la grâce de la parure. Plus glorieuse ou moins modeste, elle aurait pu se donner la joie de faire briller les mots sur des visions claires et harmonieuses. Çà et là, on voit dans son Journal de fines aquarelles et des pastels légers que son imagination trouve et cueille en courant dans les sentiers de son vallon. « Hier Mimi m'apporte de magnifiques rubans d'herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante : c'était à nouer au menton. » Mais elle ne s'attarde pas dans ces exercices de virtuosité, parce qu'elle écarte tous les mouvements de la vanité inutile. Donc elle décrit la nature par les sentiments qu'elle inspire plutôt que par les

images qui la dépeignent. Elle délaisse la manière fastueuse et facile des descriptifs pour suivre la manière moins étalée et plus pénétrante des Lamartine et des Wordsworth. Son art simple et charmant, et pourtant profond, contribue à nous apprendre que l'art de l'écrivain et l'art du peintre sont deux arts différents, et que la distinction établie par Fromentin repose sur des motifs péremptoires. C'est l'erreur de certains artistes, plus peintres que poètes, de vouloir égaler le verbe à la peinture. Il n'est pas nécessaire de multiplier les couleurs et les formes plastiques pour évoquer toutes les magnificences. Avec des mots simples mais rassemblés par un rythme secret, l'écrivain peut produire une résonance infinie. La puissance de la suggestion est incomparable.

Quand Maurice de Guérin s'éloigna des coteaux modérés du Cayla et se porta vers les landes bretonnes, auprès des étangs anxieux et des forêts farouches et de la mer retentissante, son sentiment de la nature s'élargit et connut de nouvelles exaltations. De même Eugénie, à la fin de sa vie, a goûté et proclamé le charme de la haute montagne. Elle visita les Pyrénées,

nos Pyrénées accueillantes et pathétiques, — accueillantes comme le vert des prairies et le chant des sources partout ruisselartcs, — pathétiques comme le silence des solitudes lointaines et des sommets inabordables. Alors son sens des beautés naturelles se révéla dans sa plénitude. Ici, comme toujours, elle évite l'insistance et se refuse l'abandon, et il nous arrive de regretter cette réserve qui arrêta sans doute de magnifiques élans. Pourtant il est facile de voir l'enrichissement de cette sensibilité de femme, si on la compare aux maîtres du xvii® siècle. Eugénie de Guérin, comme les grands classiques, écarte les mouvements déchaînés parce qu'elle connaît la puissance de la mesure ; et cette discrétion souveraine, qui est le mouvement naturel de son esprit, est encore et surtout le témoignage spontané de son élégance morale. C'est pourquoi nous avons pu dire que son goût montre les pudeurs du goût racinien. Pourtant, devant la nature, Eugénie déploie une imagination plus ouverte et une sensibilité plus retentissante. Madame de Sévigné s'étonne devant les beautés trop abruptes. Racine s'effarouche devant les apparitions du formidable. Mais la sœur de Maurice accueille les audaces de la nature avec une admiration qui ne tremble pas.

Recueillons quelques-unes de ses sensations pyrénéennes, puisqu'elles sont révélatrices des mouvements puissants de cette âme avide de s'enrichir.

« C'est quelque chose de magnifique que la vue de ces monts géants, tout couronnés de sapins et sillonnés de torrents. Nous avons eu cette superbe décoration pendant toute la journée qui a commencé à.Tarbes. »

« Figurez- vous des monts, rien que des monts, toujours des monts incommensurables, et, au bas, d'étroites vallées. »

« J'ai joui grandement pendant cette route commencée parmi les vignes et les fleurs, et continuée dans les flancs de roches pyramidales et sur un torrent qui vous bondit sous les yeux jusqu'à Cauterets. La route est taillée à pic sur ce gave fabuleux et elle eût fait honneur aux Romains : c'est admirable de hardiesse. Si du Cayla on pouvait nous voir emportés sur ce chemin aux aigles !... » Nous voyons Eugénie étonnée et ravie dans l'emportement de sa course vers la montagne lointaine, près des torrents, au-dessus des ravins, dans l'ivresse des sommets.

Voici, en quelques mots, l'évocation de la cascade de Mahourat avec sa lumière étincelante et son écume rejaillissante et le murmure de son

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bondissement. « Figurez- vous un torrent blanc de neige et bleu de ciel, roulant, bondissant, écumant au large du haut d'un mont inaccessible qu'il fend en deux : c'est la cascade de Mahourat. »

Voici le lac de Gaube, non pas contemplé en un jour de soleil, quand il ressemble à une immense coupe d'azur pure et tranquille, mais aperçu sans doute en un jour sans soleil, quand il s'étend mélancolique et morne dans un silence triste sous la menace des monts. « Le lac désert, profond, immense nappe d'eau entre des monts immenses, mais nus, abrupts, tristes comme la mort. »

Toutes ces « belles beautés », pour emprunter son expression, sont accueillies avidement par son imagination conquérante. Aussi quelle tristesse quand le mal qui l'inquiète l'oblige à rester dans le calme du parc, et quelle joie quand elle peut se permettre les audaces des ascensions, « les courses sur les monts, à travers torrents, sapins et bruyères. »

On voit que la sensibilité d'Eugénie est plus vibrante que celle de nos classiques. Le déploiement de ces forces déchaînées enrichit sa vie intérieure, sans troubler son besoin d'harmonie et son sens de la mesure. La puissance de son regard soutient l'énergie de tout ce sublime.

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Décidément il y a au fond d'elle une tendance au pathétique qu'elle a voulu dissimuler et qui éclate, malgré elle, dans ce goût du terrible. « Pour événement du jour, nous avons eu un tonnerre magnifique. Quand on aime ce bruit, on en jouit sans mélange... » On se rappelle que, dans la solitude souvent accablante du Cayla, Eugénie a souhaité la secousse de ces agitations soudaines et le bruit d'un roulement dans une menace de catastrophe.

L'étude du sentiment de la nature nous permet de signaler encore, dans cette âme mesurée qui se veut unie et calme, ces appaiitions de la grandeur et ces brusques détentes dans le mystère du tragique.

La sensibilité d'Eugénie, qui nous a frappés d'abord par sa douceur et la discipline de sa discrétion, a connu, devant les beautés de l'univers, les épanchements et les ébranlements et les agitations secrètes de Maurice. Nous sommes autorisés à le dire en utilisant la valeur de ces rapides aveux. Mais la méditation d'un texte capital, dont notre analyse nous amène enfin à comprendre la portée, garantira l'assurance de nos conclusions. Ce texte nous montre

la richesse toujours grandissante du sentiment de la nature, et signale la puissance d'élasticité de cette âme ouverte à la vie et capable des plus hautes synthèses de la sensibilité humaine, car la sensibilité peut aboutir, dans l'âme des poètes, à la force des intuitions et à l'éclat des synthèses : « Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des Études, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit avec tant de charme, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles, que je n'aurais jamais fini si je me mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume ! »

On trouve ici l'indication brève et trop fugitive de ce mouvement de puissance qui portera Maurice à se mêler au cœur même des choses. L'âme humaine, quand elle s'agite aux ardeurs de la vie intérieure, a des rapports à la fois éclatants et obscurs avec l'univers. L'existence merveilleuse des héros, de ceux qui sont grands

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par l'action et par la tendresse, révèle l'accord et le rententissement de ces correspondances mystérieuses. Tous les miracles du génie et de la sainteté sont les témoignages de ces puissances secrètes. L'âme abondante et tragique de Maurice de Guérin nous a montré ce besoin d'identification avec tout ce qui respire et gémit dans la nature sous le souffle divin qui mène le monde. Dans cet aveu rapide qui la surprend elle-même, Eugénie nous apprend qu'elle n'a pas ignoré les tourments de cette sympathie inépuisable ni les illuminations créatrices de cette vie intérieure. Donc cette confidence est précieuse, puisqu'elle nous apporte, avec un essentiel témoignage sur la richesse de son cœur, une explication psychologique d'une partie du Centaure.

Pourtant ne commettons pas la faute d'unir Eugénie et Maurice jusqu'à les confondre dans une indiscernable unité. Gardons-nous de donner à Eugénie le caractère d'une sœur du Centaure. Pour rassurer son ombre que je sens s'émouvoir de ce rapprochement hasardeux, hâtons-nous de dire que, dans les confidences de son Journal, sa passion de la nature, qui pourrait montrer toutes les ardeurs du lyrisme, ne se déploie jamais dans le délire d'un paganisme exalté, mais s'achève toujours avec l'élan de la foi dans les effusions de la prière chrétienne.

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Pour Maurice, la nature est divine et il lui arrive de fondre Dieu dans la nature. Pour Eugénie la nature est toujours le temple de Dieu, et la beauté de l'univers fait rayonner la bonté divine. Maurice dira avec l'émotion d'une sensibilité audacieuse qui a inquiété la prudence de M. Trébutien : « Après avoir adoré Dieu directement dans la prière du matin, il est bon d'aller plier un genou devant cette puissance mystérieuse qu'il a livrée aux adorations secrètes de quelques hommes ». Mais Eugénie, qui redoute l'effet de cette puissance mystérieuse sur la croyance du frère agité, lui répond : « Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles ; passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la nature mène là ; des objets sensibles l'âme monte aux régions de la foi et voit la création d'en haut, et le monde alors paraît tout différent. »

Ainsi notre analyse du sentiment de la nature se termine, comme Eugénie l'aurait souhaité, dans cet élan suprême vers la divine grandeur. N'avions-nous pas le droit de dire, en définissant les influences caractéristiques et les traits révélateurs, que l'âme d'Eugénie, c'est le cœur même du Cayla s'offrant à Dieu, comme un hommage, dans une perpétuelle effusion de gratitude et d'adoration ?

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