CHAPITRE CINQUIEME
Une sensibilité aussi généreuse devait rayonner en pensées neuves et fortes.
Les démarcations que nous aimons à établir entre la sensibilité et l'intelligence sont incertaines. Divisions imposées par le goût de notre esprit latin et sans doute commodes pour soutenir l'ordre de notre labeur, mais divisions arbitraires et vite démenties par la complexité et l'unité du réel ! La pensée et le sentiment sont deux énergies qui ne se déploient pas en des régions différentes, puisqu'elles se mêlent et se fortifient, se soutiennent et se remplacent. Une pensée riche pense avec les ardeurs de la sensibilité, et une sensibilité résonnante s'émeut dans la clarté de la pensée organisatrice. La lumière vit et brille dans les effets de cette collaboration spontanée et de ce mélange indiscernable.
Eugénie de Guérin a toujours dérobé dans le
mystère le sentiment de son originalité intellectuelle. Souvent elle nous confie les émois de sa sensibilité, parce qu'elle ne pouvait dissimuler ses souffrances. Jamais elle ne signale la valeur de ses méditations, parce qu'elle se plaît au contraire à proclamer la faiblesse de son savoir. Elle a aimé passionnément la modestie. Elle s'est attachée obstinément à la discrétion. Elle a voulu se tenir dans l'ombre avec la grâce un peu farouche de la pudeur invincible. Cette réserve est émouvante, mais ne commettons pas la faute de mesurer sa puissance à la modération de ses aveux.
Dans la vie intellectuelle comme dans les manifestations de sa vie intérieure, cette âme simple et profonde révèle d'abord ses richesses par l'effusion de ses étonnements. Nous l'avons vue s'étonner de l'étendue de notre regard humain, car elle jouissait, en contemplant les étoiles, de cette faculté d'envergure qui déploie l'allégresse de l'âme dans un royaume sans limites. De même elle s'étonne des intuitions de la pensée qui permettent à l'esprit de se répandre dans la lumière. Ces étonnements, qui sont les confidences de sa candeur, apportent
le témoignage d'une pensée surprise par la valeur de ses découvertes. Goûtons le charme de cette modestie, mais retenons les preuves de cette originalité.
En constatant les beaux mouvements de sa pensée qui monte, elle dit son goût de la vie recueillie et de ce qu'elle appelle la contemplation intérieure : « La belle chose que la pensée ! Et quels plaisirs elle nous donne, quand elle s'élève en haut ! C'est sa direction naturelle, »
— « Prier, penser, réfléchir, ce serait mon occupation de tous les jours, si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m'attire au recueillement, à la contemplation intérieure. » — « J'aime de m 'arrêter avec mes pensées, de m 'incliner sur chacune d'elles pour les respirer, pour en jouir avant qu'elles s'évaporent. Ce goût me vint de bonne heure : j'étais enfant que je faisais de petits soliloques... »
Ce travail de l'esprit sur les pensées qu'il secrète et ordonne en des plans harmonieux est plein de charme pour cette intelligence lumineuse, mais il est si pénétrant qu'il n'évite pas toujours les dangers de l'insatiable, et Eugénie indique, en le redoutant, ce pouvoir d'analyse où l'esprit entraîné éprouve d'amères souffrances ; car l'analyse désagrège les éléments de la vie et découvre en tout le germe de la mort.
a La réflexion me plonge au fond de toute chose et je vois le néant de tout, si Dieu ne s'y trouve. »
Eugénie, amie de l'ombre, ne prétend pas à la gloire du penseur et de l'écrivain. Elle évite l'appareil du labeur intellectuel et le ton de la dialectique et l'air un peu contraint du philosophe dans le silence du laboratoire. Elle médite, mais elle ne disserte jamais. Sa pensée est une forme éclatante de sa sensibilité qui se détache d'elle-même, échappe par son ampleur aux limites d'une vie individuelle, et se revêt d'une expression générale parce qu'elle traduit une aspiration universelle ou une souffrance commune. Alors, sans le savoir, elle arrive à des affirmations décisives qui ont établi la renommée des plus grands penseurs.
On trouve en effet, dans les confidences de son Journal et de ses Lettres, des aveux délicats ou profonds sur les rapports de la sensibilité et de la pensée. Parce qu'elle a vécu avec l'intensité de son cœur passionné, elle a ressenti toute la puissance de la vie intérieure. En racontant ce qu'elle éprouve, elle révèle cette puissance même, et ses aveux sont des documents psychologiques d'une sincérité incom-
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parable, puisqu'ils traduisent l'animation de ces régions profondes d'où ils émanent comme des sources.
Comme tous les penseurs qui ont vécu sur les sommets de l'âme d'où se découvrent les grands courants de la vie, Eugénie a signalé ce dualisme mystérieux qui répand sur les formes de la nature et l'existence des hommes le pathétique d'un conflit entre les forces qui organisent et les forces qui dissolvent. Son regard, d'un long cours, saisit à la fois les beautés et les tristesses, et, si elle aime à décrire la fraîcheur et l'éclat de la vie, elle ne méconnaît pas le travail de l'usure et de la dissolution. Ce double mouvement vers la misère et la grandeur de l'homme donne à son Journal la clairvoyance et la fermeté d'un livre de philosophe.
Le dualisme de l'âme se révèle dans les manifestations de la vie tour à tour glorieuse et tourmentée. L'âme est grave et fragile, dominatrice et asservie, digne d'admiration et offerte à la pitié. Contraste fondamental qui s'impose à la pensée humaine, et qui explique les mouvements de notre existence à la fois enivrante et mélancolique !
L'âme est grande, et nous verrons qu'Eugénie bâtira sur cette grandeur un édifice moral où la faiblesse trouvera la force. L'âme est grande parce qu'elle possède une énergie de rayonnement qui l'invite aux plus beaux triomphes. Groupons ici les pensées éparses où la solitaire du Cayla mesure sans trembler la grandeur de l'esprit humain :
« Il n'y a ni temps ni espace pour l'âme : cela fait bien voir que nous sommes esprits. »
« Comme le temps occupe peu d'espace ! Une fois passé, ce n'est rien : dans ce peu d'espace, on peut faire tenir un siècle. »
« Les courants de l'âme sont longs. »
C'est pourquoi l'âme répand des lueurs qui éclairent les obscurités où la raison tâtonne. La pensée humaine serait hésitante et brève, si les illuminations du sentiment ne soutenaient pas sa démarche toujours exposée aux divagations :
« L'œil de l'âme sait se placer comme il faut pour bien voir. »
« Il est des choses qu'on devine, quand on ne les a pas trouvées. »
« L'âme ne reçoit pas autant qu'elle perçoit. »
Aveux précieux d'une âme qui fut illuminée ! Remarques profondes d'une pensée qui accepte la primauté du cœur ! Affirmations éclatantes
comme un chant de triomphe, auxquelles aboutissent toujours ceux qui connaissent les divinations de l'esprit éclairé par l'Amour et par la Beauté. Ici « l'habitante des bois » se mêle au cortège des grands idéalistes, puisqu'elle proclame, avec Platon et Maine de Biran, saint Thomas et Vauvenargues, la prédominance de l'âme qui sent et devine sur l'esprit qui hésite et se trouble dans les ténèbres.
Donc la vie de l'âme se déploie en des mouvements sûrs et brillants qui annoncent les joies d'une vie divine. « Tout sert à l'âme : tout fait penser en haut. » — « Qu'importent les apparences ? L'âme, la vie n'est pas là. » — « L'âme s'unit au sujet qui l'occupe, de sorte qu'elle se perd en lui. Se perdre en Dieu, quel bonheur ! » Et cette puissance créatrice se manifeste dans la vie de l'amour qui engendre tant de prodiges : « Le cœur, quand il aime, est intarissable. » — « L'amour, c'est l'âme qui ne meurt pas, qui va naissant, montant comme la flamme. »
Nous comprenons maintenant pourquoi Maurice de Guérin, charmé par cette force d'élévation qui éclairait la pensée d'Eugénie, admirait en elle les ardeurs des grandes mélancolies et l'élan des intuitions platoniciennes. Avec un mélange émouvant de tendresse et de déférence, il écrivait à sa sœur : « A voir certaines
âmes lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine ? »
L'âme est grande, et cette grandeur qui lui apporte des joies surhumaines lui impose des devoirs qu'il faut accepter. Mais cette grandeur est toujours exposée à la chute, parce qu'elle est associée à tant de misère que l'âme se déchire dans le conflit permanent de sa force et de sa fragilité.
Eugénie de Guérin, qui a proclamé avec tant de force la puissance de l'âme, signale avec une égale assurance son aptitude à la douleur et sa capacité de souffrir.
« Inconcevables que nous sommes, rien ne peut nous contenter. »
« Le fond de la vie est tout en noir. »
« Notre âme entend de loin venir le malheur. »
« Le bonheur est une chose environnée d'épines, de quelque côté qu'on le touche. »
« O fin de tout ! Fin de toutes choses et toujours des plus chères, et sans cause connue souvent pour les sentiments du cœur que par je ne sais quel dissolvant qui s'y mêle. En s 'unissant, il entre le grain de séparation. Quelle décep-
tion pour qui croyait aux affections éternelles ! » « L'intelligence est comme l'amour, toujours accompagnée de douleur. C'est que ce n'est pas d'ici-bas, et tout ce qui est déplacé doit souffrir. »
« A en croire les fables de l'Orient, une larme devient perle en tombant dans la mer. Oh ! si toutes allaient là, la mer ne roulerait que des perles. Océan de pleurs aussi plein que l'autre, mais pas plus que l'âme parfois ! »
Eugénie de Guérin, qui fut grande et déchirée, a éprouvé dans le mystère toutes les grandeurs et toutes les douleurs de la vie morale. C'est pourquoi le Journal donne l'ébauche d'un Traité de l'âme où une âme particulièrement fine et profonde a révélé, dans les mouvements de ses aspirations et de ses craintes, les agitations et les exaltations de l'âme humaine. Cette sensibilité qui souffre et cette pensée qui se redresse impriment à cette œuvre un rythme émouvant où retentit le poème de la vie intérieure. Ainsi ce petit livre, passionné comme un chant lyrique, est éclairant comme une méditation de philosophe.
Cette intelligence, qui a mis en lumière le dualisme de notre misère et de notre grandeur,
est clairvoyante et riche, mais elle est discrète. Donc elle ne se révélera pas dans l'abondance des raisonnements discursifs et des dissertations déployées. Au contraire, elle éclatera en de rapides aveux qui ressemblent moins à des conclusions de l'esprit qu'à des effusions d'âme. C'est pourquoi l'on trouve dans son Journal des observations qui brillent soudain comme des maximes, et des peintures qui surgissent comme des médaillons.
Les Maximes, vraiment dignes de ce beau nom, sont des sentences pressées où l'âme inscrit les aveux les plus décisifs de sa vie intérieure. Elles sont à la fois claires et mystérieuses, — claires comme des vérités lentement éprouvées, — mystérieuses comme des sons qui résonnent en longs échos. La vie de l'âme, longuement amassée dans le silence, laisse échapper, en de brefs et soudains murmures, ses plus hautes révélations. Donc une maxime est moins émouvante par ce qu'elle exprime que par ce qu'elle suggère.
Recueillons quelques maximes où cette âme méditative a déposé ses méditations.
« Les vérités révélées ont la propriété des abîmes ; elles sont sans fond et sans lumière : t'est ce qui fait le mérite de la foi. » Image tragique où revit la vie de la croyance avec sa dé-
marche à la fois tremblante et sûre dans la région du sublime et les sentiers de la foi : région voilée et sentiers ténébreux sur un gouffre insondable. Mais la foi qui se veut forte plane, en priant, sur le silence de ces abîmes : alors la victoire est conquise et Dieu parle au cœur de l'homme rasséréné.
« Les douleurs profondes sont comme la mer : elles avancent, creusent toujours davantage. « L'image est aussi grande que la pensée est profonde. Une grande image frappe autant par le pathétique du tableau présenté que par la force de retentissement de la pensée ainsi traduite. Ici la nature collabore au drame humain : l'homme s'agite dans la nature qui prolonge ses agitations. L'image est donc chargée de pensée, et la pensée est illuminée en se déployant sur un émouvant tableau.
« L'illusion tapisse tout en ce monde. » Avec quel mélange de grâce et de force l'image est unie à la pensée et la pensée fondue dans l'image !
« On ne sait, mais on espère. L'espérance du bonheur en fait le charme. » Pensée exquise, hésitante comme le mystère de ce bonheur incertain, et flottante comme le charme engendré par la douceur du désir et le prestige de l'espoir.
« Ton portefeuille porte-passé est tout plein
d'intérêt comme une histoire, histoire d'homme plus attachante cent fois que celle d'un peuple, et celle-ci s'y trouve-t-elle encore si l'on veut : chaque homme n'est-il pas un genre humain? » Admirable définition du Journal de Maurice ! En lisant les confidences fraternelles, Eugénie est frappée par cette profondeur de vision qui pénètre, à travers le cœur d'un homme, dans le cœur de tous les hommes ; et elle écoute cette force de retentissement qui donne à ces notes quotidiennes l'accent d'un chant éternel. Ainsi elle nous aide à comprendre comment l'âme d'un seul s'ouvre, en se décrivant, à la plainte de l'humanité. Un fait bien observé révèle une loi de la vie. Le génie de la synthèse est l'épanouissement et le triomphe de l'esprit d'analyse. Le classicisme est la puissance d'élever l'individuel à l'universel. Le journal d'une âme peut définir une forme émouvante de la destinée humaine.
« La vie s'avance comme l'eau, comme le ruisseau que j'entends couler sous ma fenêtre et qui s'élargit à mesure que ses bords tombent. » Ces bords qui tombent et qui semblent emporter, en tombant, les débris d'un cœur ravagé, ce ruisseau qui s'élargit et qui entraîne en s 'élargissant les émotions d'une existence toujours inquiète, cette image de l'eau qui s'en va et
de la vie qui se retire vers un lointain où tout s'engloutit, quel tableau chargé de tristesse !
« Le cœur des pauvres, des délaissés du monde, n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort ! » La pauvreté est au cœur ce que la fraîcheur est à l'esprit : un préservatif et une sauvegarde. Le cœur qui n'a pas connu le surmenage du bonheur maintient en lui l'élan et la force : il est prêt à accueillir la manne qui tombe, comme un champ qui s'offre aux caresses du soleil. De même un esprit que les formules n'ont pas durci présente une sincérité toute prête aux révélations. Maintenons en nous ces réserves profondes des cœurs que la pauvreté rend si riches, et cette puissance d'émerveillement qui apporte aux esprits simples et droits les vérités essentielles toujours données par la beauté du monde.
« L'horloge du salon, ce cher meuble qui a vu passer tant des nôtres sans s'en aller jamais, comme une sorte d'éternité. » L'esprit philosophique, élargi par la constante vision de la mort, aime à opposer la vie qui passe à l'éternité qui demeure. Le bruit assidu de l'horloge émeut d'une émotion infinie cette sensibilité retentissante. L'émotion de la sensibilité éveille la pensée de l'existence étemelle. Ici, comme
ZyROMSKt. — Eugénie de Guérin. 7
dans la poésie des grands poètes, la sensibilité est la source des mouvements puissants de la pensée. L'image et la pensée se fondent, et, dans l'ardeur d'un élan unique, elles resplendissent.
« Jetons nos cœurs en l'éternité... » Paroles pathétiques écrites, un 31 décembre, dans le silence solennel de l'année qui tombe. L'éternité s'entr'ouvre soudain devant cette âme passionnée d'excellence et avide de la lumière céleste. Admirons le lyrique élan de ce cri sublime, et suivons, si nous le pouvons, ce mouvement d'essor vers l'infini révélé, ce déploiement d'ailes au-dessus des temps et des espaces.
Certaines maximes évoquent, dans le silence de la mémoire surprise, les réflexions inscrites sur l'âme humaine par les plus hauts penseurs, sans que ces rapprochements nous paraissent accablants pour cette âme qui se veut modeste et se montre si grande.
« Les sentiments uniques grandissent dans la solitude jusqu'à l'immensité. Comme ce marronnier qui se trouve seul, là-bas, ils couvrent toute l'âme. » On trouve et on admire dans Chateaubriand ce besoin d'épanouir une pensée foite dans une image plastique.
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« Nous naissons tous comme voués au malheur. » On lirait sans surprise, dans le journal d'Alfred de Vigny, ce cri de souffrance et cet aveu de désespoir.
« Nous ne faisons que passer sur les pas des morts. » Plaçons cette phrase, comme une épigraphe éclatante, au fronton du monument de Maurice Barrés,
Méditons ces confidences qui nous transportent de 1? « chambrette » du Cayla dans la cellule de Pascal à Port-Royal-des-Champs : « Le cœur, quand il est triste, n'a pas assez des secours humains qui plient sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d'autres appuis que des roseaux. » — « Le bon livre d'examen qu'une tombe ! Comme on y lit des vérités ! Comme on y trouve des lumières ! Comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements ! »
Certains jugements condensent en de vigoureux raccourcis la philosophie d'un Bossuet :
« La tranquillité de l'ordre ! Chose admirable et rare ! » On se rappelle la définition de la paix (la tranquilUté dans l'ordre) que Bossuet médita pour l'enseignement éternel de la misérable humanité toujours froissée dans la bataille.
« La pensée de la mort fait regarder comme passé tout ce qui passe. » C'est le résumé éclatant,
qui semble donné par Bossuet lui-même, de
l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.
« Nous ne formons qu'une procession funèbre ici-bas, et quelle rapidité dans la marche ! On souffre d'y regarder, mais on avance en détournant la tête. » Évocation d'une sombre magnificence qui traduit la mélancolie d'éternelles funérailles. C'est l'image lugubre que Bossuet aime à opposer à la fragilité humaine dans sa Méditation sur la Brièveté de la Vie et dans son Sermon sur la Mort.
Ainsi, dans l'aisé mouvement de son esprit qui monte, Eugénie répand les aveux qui semblent sortir de l'œuvre des Maître<î. Dans les moments où cette âme médite avec l'intensité des méditations, elle surgit parmi les plus grands. Quelquefois elle semble reproduire leur langage qui s'insinue spontanément dans la trame de sa pensée. Souvent elle trouve, avec les mots d'un éclat neuf, la tragique beauté qui décrit la détresse. Ce mélange d'une pensée forte et d'une image pathétique produit des effets de grandeur, et notre âme entend soudain le son d'une âme héroïque.
« Je suis désolée de tant d'âmes perdues. Il me semble voir un océan couvert de vaisseaux démâtés, dévoilés, faisant eau de toutes parts. Ainsi m'apparaît le monde. »
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« Accablement ! Poids de douleur ! Essayons de soulever ce mont de tristesse ! »
« Il faut s'attacher à Dieu, à celui qui soulève le vaisseau et la mer. Pauvre vaisseau que je suis sur un océan de larmes ! »
Jamais, ni dans le Prométhée d'Eschyle, ni dans le Roi Lear de Shakespeare, ni dans le Mont des Oliviers d'Alfred de Vigny, la misère humaine n'a poussé une plainte plus poignante. Jamais le désespoir humain n'a fait retentir un cri plus strident : « Pauvre vaisseau que je suis sur un océan de larmes ! »
Cette aisance dans la force se retrouvera dans la manière de décrire les âmes. La qualité de la pensée se manifeste dans les décisions de sa puissance évocatrice. Un portrait qui a l'éclat de la plénitude révèle dans le peintre une énergie de domination, et, s'il s'agit de définir un grand esprit, la compréhension et la maîtrise du juge signalent une puissance qui l'égale à celui qui est jugé.
La Tour de Saint-Quentin disait : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage, mais je descends au fond d'eux-mêmes à leur insu, et je les emporte tout entiers.» Aveu précieux qui peut s'appliquer aux grands connais-
seurs d'âme : un Rembrandt, un Racine, un Saint-Simon, un Balzac, un Père Gratry.
La force de descendre et la puissance de saisir l'essentiel qui s'agite dans les sources profondes, Eugénie de Guérin semble les posséder, mais elle les montre avec la mesure souveraine de son goût, — et devant nous se lèvent la grâce des pastels légers et ces médaillons clairs qui brillent dans la lumière. Signalons les témoignages de cette aisance heureuse, de ce flair vif et subtil, de ce tact triomphant et de cette pénétration qui, s 'attachant aux plus grande, peut aller jusqu'à la grandeur.
Voici d'abord quelques portraits ou silhouettes fugitives, dessinés en traits incisifs par une main alerte et sûre qui surprend le détail caractéristique et compose un être vivant et le fait surgir devant nous.
« Le curé du village de Cordes, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : l'un sans esprit, l'autre à qui il en vient, l'autre qui le garde. »
« C'est une douce et bonne petite femme, mais silencieuse et timide, faisant deviner les quaUtés de son cœur et de son esprit, et des talents agréables. Elle pense, dessine, fait de la musique, brode beaucoup et charme ainsi la rusticité des montagnes. »
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« Visite d'une dame et de sa petite fille, petite plante un peu flétrie, pâle, inclinée sous une fièvre lente, sous le développement de la vie qui la fait souffrir. Elle est blanc d'albâtre, à peine rosée aux lèvres, veloutée de violet sous les yeux, air abattu et complet de langueur intéressante. »
« Deux visites : je les note parce que c'est rare à présent dans notre désert, et qu'il s'y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson, un xàsage marqueté, grave, tout difforme et dont l'âme efface les traits. Au premier regard, il choque ; au second, il plaît ; au troisième, il attire. Que l'intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de l'homme ! »
Visions rapides, visions vivantes qui égalent l'art à la vie. Reconnaissons qu'il y avait dans cette âme claire et dégagée et exprimante cette sensibilité des artistes qui fait leur regard impérieux et les oblige à interroger l'apparence pour lui arracher son secret. Nous comprenons maintenant la portée de ce jugement énoncé par Eugénie sur un peintre médiocre qui avait trahi dans la mollesse de sa peinture la vérité d'un puissant modèle. « Son crayon n'est pas capable de rendre son souvenir, de saisir d'une prise assez forte cette grande image dans son âme. j> Rendre l'intensité d'un vivant souvenir
et saisir d'une prise assez forte une grandeur souvent mystérieuse, c'est le privilège des maîtres, et les confidences du Journal vont nous permettre d'admirer çà et là cette pénétration et cette maîtrise.
Avec quelle grâce elle nous montre l'âme des amies qu'elle aima et qui aimèrent Maurice : Louise de Baynes, Marie de la Morvonnais, Marie de Maistre, — Louise de Baynes, la solitaire des rochers de Rayssac, l'amie d'enfance, la confidente de cette pure et profonde amitié de l'enfance qui, seule, dure toute la vie ; — Marie de la Morvonnais, que Maurice vénéra avec la ferveur de cet amour mystique dont le Dante et Pétrarque ont chanté les exaltations ; — Marie de Maistre, que Maurice nommait la reine des enchantements, parce qu'il éprouvait devant elle ce sentiment qui a fait trembler le cœur de Racine dans Phèdre, le cœur d'Alfred de Musset dans la Nuit de mai, le cœur de Guy de Maupassant dans Fort comme la Mort.
Voici le portrait de Louise de Baynes dont Maurice avait tant aimé l'âme ardente et sévignéenne : « Je ne puis vous voir que riante, causante, égayante, dansante. » Ailleurs elle est ainsi évoquée et décrite après une visite au musée du Louvre, c Je vous ai retrouvée au musée espagnol de peinture. C'était vous, Louise :
une tête vive, un visage ovale, un air malin, vos yeux qui me regardaient, vos joues que j'allais baiser sans une barre en travers. J'ai été frappée de la ressemblance et si charmée que j 'ai repassé exprès pour revoir ma chère Espagnole. »
En quelques traits brefs et forts est décrite la vie morale de l'inquiète et mélancolique Marie de la Morvonnais, si semblable à cette autre Bretonne inquiète et mélancolique Lucile de Chateaubriand : « J'aimais sa pensée sauvage, triste, orageuse, enveloppée de brouillards comme sa Bretagne. »
Marie de Maistre est dépeinte dans la complexité de son âme de sphinx lassée et infatigable, avec son charme de tendresse et son air d'orage, ses élans surprenants et sa longue plainte désespérée : « L 'infiniment tendre Marie, cette femme étonnante dans son organisation physique et morale, si près de la mort et de la vie, si fraîche et si délabrée, si pleine de force et de faiblesse, de dignité et d'enfantillage, si prête à rire et à pleurer, si aimante, si naïve, si intelHgente, si ouverte et si peu connue. »
Souvent deux ou trois mots suffisent pour évoquer une âme dans une lumière d'auréole : « Un charme assuré, tout pur, c'est Marie. » — « C'est une perle d'âme et une âme de perle qu'Antoinette. »
Voici le Père Lacordaire, dont elle fait comprendre l'éloquence lyrique, en signalant ce mélange de simplicité et d'inspiration, d'humilité et de majesté, et la flamme de son regard et le pathétique de son soudain silence et le rayonnement de sa parole consolatrice. « Une visite au Père Lacordaire... Il parle peu, mais en dit tant du regard ! Je lui trouve le front inspiré et resplendissant de saint Dominique... Rien n'est comparable à ce regard flamboyant d'intelligence, mais le plus beau est sa parole sainte et consolante... Le Père Lacordaire, avec son visage ascétique, humble et inspiré. »
Voici Barbey d'Aurevilly, qui déconcerte par cette union singulière de tant de relief et de tant de subtilité. Pourtant elle a signalé le jeu de ses coquetteries savantes, le mystère de son donjuanisme, et aussi l'éclat de ce Prince magnifique, et sa grâce hautaine et son air triomphant de conquistador aux audaces généreuses. « Que découvrir sur l'incompréhensible ? Dieu seul vous connaît. Oui, vous êtes un palais labyrinthe, un dérouteur, et sans ce côté qui vous liait à Maurice et où luit pour moi la lumière dans les ténèbres, je ne vous connaîtrais pas non plus : vous me feriez peur. Et cependant vous avez l'âme belle et bonne, honnête, dévouée, fidèle jusqu'à la mort, une vraie trempe de che-
valier, et ce n'est pas seulement au-dedans... » L'âme de Barbey, ténébreuse et attirante, a été pénétrée à fond par cette âme de candeur et de loyauté. Mais, dans ce mélange de sympathie et de crainte, de dureté et d'admiration, il est facile de surprendre le secret d'un cœur fait pour la tendresse et capable de répandre les larmes d'Éloa.
Voici Henri de la Morvonnais, poète séduisant et facile, avec son charme d'élégie et sa grâce d'automne où s'attarde trop volontiers la jeunesse incertaine, et cette mélancolie trop pliante qui berce le cœur sans lui apporter le réconfort dont il a besoin, « Mon poète breton est bien le même nébuleux rêveur que par le passé, chantant vaguement dans le vague. J'ai une cousine à qui ces poésies feront fête ; c'est son charme, la gémissante douleur et de ne savoir où s'appuyer la tête. » Celle qui soutenait, dans, ses méditations, le tragique de saint Augustin, la majesté de Bossuet et le pathétique de Pascal n'a pas été insensible à la grâce de cette tendresse, mais elle a signalé le danger de la plainte inutile.
Insistons surtout, comme il convient, sur les jugements qui définissent l'œuvre des maîtres. Devant les génies les plus grands, cette âme simple mais héroïque traduit naïvement son émotion,
et cette émotion trouve, sans y tâcher, les mots décisifs.
« Nul, comme Bossuet, n'a su rendre la mort frappante et solennelle : il vous atterre. Quel homme ! conduisant tout au cercueil. » Quelle force dans cette jeune fille qui contemple la grandeur de Bossuet et la traduit avec cette sobre magnificence ! Quel mélange de puissance et de modestie, — de modcbtie devant cette grandeur et de puissance dans cette manière aisée de la rendre. Parce que son vocabulaire est puisé aux grandes sources dans les livres des maîtres et les énergies de son cœur, elle retient la mâle simplicité des classiques. Donc elle utilise Tépithète pour rendre vivante une pensée vigoureuse, au lieu d'en faire l'ornement inutile d'une pensée médiocre ; elle prend et pose le verbe avec toute la saveur de son sens originel ; enfin pour rendre cet accent de Bossuet qui pourrait retentir sous les cyprès du cimetière, elle trouve cette image simple et grande, si frappante et solennelle : « Quel homme, conduisant tout au cercueil ! »
« Quel homme que Hugo ! Il est divin et il est infernal ; il est sage et il est fou ; il est peuple, il est roi ; il est homme, femme, peintre, poète, sculpteur : il est tout ; il a tout vu, tout fait, tout senti ; il m'étonne, me repousse et m'en-
chante. » A-t-on jamais rendu, dans une synthèse plus pleine, ce qu'il y a de touffu et d'indiscipUnable dans l'œuvre de Victor Hugo : sa vigueur carrée de Latin et ses égarements dans la forêt de Shakespeare, — sa vulgarité qui déconcerte et sa grandeur qui impose le respect ; — sa douceur de femme dans la peinture de ses héroïnes, puis son air de Titan dans le portrait de ses Burgraves et le geste menaçant de son exil. Notons que ce jugement est de juillet 1838. Le poète n'a pas encore entendu les confidences de la Bouche d'ombre ni le silence de la soUtude sur le rocher de Guernesey, mais le cœur d'Eugénie a senti le mystère et le pathétique de Notre-Dame de Paris et elle traduit son charme et son effroi devant cette âme démesurée qui se déploie dans la tendresse après avoir semé un vent d'épouvante.
Terminons par le jugement le plus nécessaire et le plus désiré. Signalons le jugement d'Eugénie sur Maurice : il jaillit de son âme torturée et il aura la terrible lucidité du cœur qui s'alarme. « Toujours me semble effrayant pour toi. Aigle indépendant et vagabond, comment te fixer dans ton aire } » Qui parle ainsi ? Est-ce lord Byron qui proclame la ténacité de son orgueil et l'isolement de son byronisme ? Est-ce Chateaubriand qui évoque, dans ses Mémoires,
l'âme tourmentée et frénétique de René de Chateaubriand ? C'est cette jeune fille qui définit, dans cette grande image, l'âme inapaisée du grand frère. Car elle a compris ce qu'il y avait de nostalgique dans ce cœur mystérieux et insatiable. Elle a vu et admiré l'éclat de cette puissance que toute limite afflige, mais elle a senti la tare profonde du grand mutilé, la fatalité de ce perpétuel vagabondage et la détresse de ce désir qui voulait s'égaler à l'élan du monde. En décrivant le caractère d'Eugénie, nous avons montré, sous la modération de cette âme si claire, un élément de pathétique et des manifestations de grandeur. Les élans de l'énergie intellectuelle que nous venons de signaler nous ont révélé les énergies de la pénétration et cette aisance incomparable de la grâce unie à la force. N'avions-nous pas le droit de dire qu'il serait injuste de mesurer la puissance d'Eugénie à la modestie de ses aveux }