CHAPITRE SIXIEME
Les pensées éparses, quand elles n'obéissent pas au rythme d'une âme qui les mène au groupement, gardent l'air égaré de la solitude et de la mutilation.
Les pensées éparses, qui traduisent au contraire en aveux multipliés une affirmation essentielle, se rapprochent dans l'ordre vivant d'une architecture qui monte et composent un édifice moral où l'âme peut trouver un abri et un réconfort.
Ce caractère d'ordonnance et de logique est marqué dans le Journal : c'est pourquoi ce petit livre, qui semble formé de réflexions hâtives et de commentaires toujours arrêtés par le labeur quotidien, renferme une doctrine morale dont il convient de montrer la noblesse et la bienfaisante efficacité.
Zyromskï. — Eugénie de Guérin. 8
Toutes les œuvres fortes se construisent dans l'harmonie de l'unité, parce qu'elles suivent l'ordre d'une pensée maîtresse. L'œuvre d'Eugénie, qui unit la simplicité à la force, est dominée par une idée directrice, et cette idée directrice répand sa lumière sur un problème capital et trop négligé.
Les moralistes s'attachent d'ordinaire à montrer la puissance de la volonté. Ils espèrent ainsi offrir à l'âme fragile des hommes l'appui d'une force généreuse et le réconfort d'une espérance garantie par de beaux exploits. Cette exaltation de la volonté, dans les œuvres d'un Plutarque et d'un Corneille, se présente avec une magnificence dont il serait injuste de méconnaître la persuasive énergie.
Mais la sensibilité est une puissance subtile et bondissante qui s'échappe en d'imprévisibles départs et utilise en des apparitions soudaines les réserves innombrables de l'inconscient. Contre les ordres de la volonté elle oppose la résistance de son caprice, et, si la volonté commande, la sensibilité gouverne presque toujours notre cœur agité.
Pourtant, malgré les triomphes si fréquents
de cette puissance terrible, on néglige dans l'éducation la culture de la sensibilité. On se contente d'affirmer la primauté du vouloir. On ordonne aux sens révoltés d'obéir à cette primauté nécessaire, et on fonde son espoir sur la netteté des affirmations et la beauté des exemples offerts à la faiblesse. Seuls les médecins, de plus en plus effrayés par le ravage de ces désordres, multiplient les appels de leur expérience, mais ce cri d'alarme n'est pas entendu.
Eugénie de Guérin a constaté cette lacune et ces imprudences. Elle a signalé les dangers de cet oubli, et elle a montré la nécessité d'appuyer l'énergie de la volonté sur l'organisation de nos puissances sensibles. « En général nous sonmies bien mal élevées, ce me semble, et tout contrairement à notre destinée. Nous qui devons tant souffrir, on nous laisse sans force : on ne cultive que nos nerfs. » Affirmation capitale que sa clairvoyance met en relief, parce que sa méditation s'est approfondie à cette lumière éblouissante et dure de la Douleur qui perce tous les voiles et montre la faiblesse de nos cœurs sous la pompe de nos proclamations. Parce qu'elle a souffert, parce qu'elle a plié sous la souffrance, parce qu'elle a voulu se redresser et vaincre cette souffrance accablante, Eugénie s'est attachée à consolider la force et à répandre
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les pensées excitatrices. C'est pourquoi, dans la mélancolie de sa solitude, le problème de la souffrance s'est imposé à son esprit comme le problème essentiel.
Le Journal, qui est un traité de la souffrance, apporte la manière de la dominer. Donc ne craignons pas d'affirmer la valeur philosophique de ce petit livre qui tiendra une place éminente dans l'éducation de nos filles quand on en comprendra la portée.
Le point de départ de cette doctrine est un fait d'expérience, et ce fait d'expérience est révélé par un sentiment quotidien que la vie impose sans cesse et prolonge indéfiniment : l'empire de la souffrance sur le cœur malheureux des humains.
Nous sommes désignés à la déception et à l'infortune. La vie est liée à la douleur, puisque la mort traverse la vie. Le bonheur est enveloppé de malheur, puisque l'aspiration ne connaît jamais l'apaisement. La joie s'achève dans la tristesse, puisque le cœur qui est insatiable se heurte à la nécessité des limitations. La souffrance est la compagne inévitable de notre destinée incertaine, et, quand elle se dissimule
dans l'ombre pour laisser passer nos joies brèves, elle reparaît toujours avec une dureté que sa venue plus tardive rend plus insoutenable.
Cette affirmation primordiale, exprimée çà et là dans le Journal et la Correspondance d'Eugénie, forme le leitmotif de son chant douloureux. « La vie et la mort se touchent. » — « Inconcevables que nous sommes, rien ne peut nous contenter. » — « Notre âme entend de loin venir le malheur. » — « Pourquoi sommes-nous ainsi que tout ce qui nous touche nous fasse tressaillir ?» — « L'intelligence est, comme l'amour, toujours accompagnée de douleur. » — « Le fond de la vie est tout en noir et bien triste. » — « Ce monde n'est qu'un grand mortuaire. »
Puisque l'âme humaine est la proie toujours offerte à la douleur, la sagesse consiste d'abord dans l'acceptation de la souffrance, ensuite dans la force qui permettra de la dominer.
Il faut accepter la souffrance puisqu'elle est inévitable. Il faut s'accoutumer à la pensée de la souffrance, même quand la souffrance paraît écartée. Aux heures légères du bonheur, il faut se dire que la souffrance nous menace. Quand nous nous croyons hors de ses prises, dans l'égarement de cette joie imprudente qui ne craint pas de réclamer la complicité de l'univers, il faut nous répéter qu'elle s'approche de nous.
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Et quand elle fond sur nous et nous dévaste et semble épuiser notre vertu d'espérance, il faut l'accueillir avec le calme de la force, comme le courage accepte la nécessité du combat. La confiance trop sûre d'elle-même et de la fortune a l'audace légère de la témérité ; mais la désespérance est un aveu de défaite. Évitons les imprudences de la vanité frivole, mais ne laissons jamais monter à nos lèvres la plainte de l'abdication et les paroles du désespoir.
Marie de Maistre, qu'Eugénie a tant aimée parce qu'elle voyait en elle l'amie consolatrice du grand frère désemparé, ressentait toutes les amertumes d'une âme qui se dévore dans un corps qui s'épuise. Toujours inquiète et toujours mourante, elle comparait sa vie à la mélancolie d'un « crépuscule orageux ». Avec la supplication de la fatigue qui aspire au repos, elle appelait la mojt si tardive, et, après la vanité de la plainte, elle laissait échapper l'aveu de son désespoir. Mais l'amitié d'Eugénie veille sur cette malade qui va succomber à la souffrance. Elle se dresse et s'exprime avec le ton tranchant de la volonté qui survient et se porte au secours. En poussant un cri d'alarme, elle dit cet énergique : « Il ne faut pas », que nous avons peut-être prononcé et que nous avons sans doute entendu. Je plains ceux qui n'ont pas entendu ou prononcé cette
parole solennelle, parce qu'ils n'ont pas ressenti la grande amitié et sa force héroïque. Écoutons la voix ardente de la tendresse impérieuse. « Je pense à cette effrayante faculté de souffrir que vous avez en vous. Je crains qu'au lieu de vous soumettre avec résignation, vous ne vous abattiez par désespoir. Ce mot est dans votre lettre. Je ne l'aime pas. Dieu ne le veut pas dans une bouche chrétienne, l'affreux désespoir. C'est de la langue de l'enfer. Ne le dites plus, je vous prie. »
Il faut souffrir. Il faut savoir souffrir. Il ne faut jamais abattre dans le désespoir l'énergie qui doit vaincre la souffrance.
Contre le malheur toujours suspendu et la souffrance toujours menaçante, l'homme doit élever une doctrine qui oppose à ces assauts la protection d'un inexpugnable rempart.
La doctrine morale d'Eugénie de Guérin paraîtra solide, parce qu'elle ne se contente pas d'affirmer, avec la nécessité de la victoire, les décisions de la sagesse. Elle est bâtie sur un sentiment essentiel qui jaillit des profondeurs de la vie comme une source intarissable, — et ce sentiment est fortifié par l'expérience, comme une
source est sans cesse entretenue par l'arrivée des ondes nouvelles et l'abondance des affluents.
Cette énergie intérieure, qui peut soutenir et alimenter notre cœur affligé, est le sentiment de la puissance de l'âme humaine. Puissance souveraine et invincible, — souveraine si nous la laissons épanouir ses richesses, — invincible si nous ne la trahissons pas. Pourquoi arrêtonsnous ces épanouissements magnifiques ? Pourquoi délaissons-nous cette énergie qui présente son étendard dans un vent de victoire et nous offre son bouclier pour écarter tous les coups ?
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu'Eugénie a proclamé que l'âme est une force dont le rayonnement est inépuisable. Force qui étonne notre raison fragile par l'impétuosité de ses élans, car elle échappe aux servitudes du Temps et de l'Espace ! Force toujours prête aux conquêtes, parce qu'elle est capable d'ignorer l'usure ! Rattachée à ses sources, elle jaillit comme un talisman intangible.
De là cette grandeur humaine qui nous console de notre misère et devrait nous dérober aux lâchetés de la fadeur et de l'abdication. Car cette âme douée de cette puissance d'expansion connaît les joies les plus glorieuses en déployant une énergie de vision qui perce les ténèbres de l'ignorance et anéantit l'inquiétude. L'éclat
de ces visions nous initie à des vérités que la raison désire et ne connaît pas. La soudaineté de ces découvertes nous élève dans ces régions du sublime où notre cœur peut apaiser la douleur de tous ses tourments.
Cette âme qui « perçoit plus qu'elle ne reçoit », et qui « devine ce qu'elle n'a pas trouvé » possède un pouvoir d'illumination qui accroît le sentiment de la Beauté en signalant les vérités essentielles. En se répandant, elle simplifie et purifie et surélève. Car cette eflfusion n'est pas le jeu d'une invention arbitraire ni un décor artificiel et juxtaposé. Elle éclaire le monde en révélant ce qui paraît assombri aux regards fanés et aux sensibilités éteintes. Elle retrouve dans les choses les merveilles de sa vie intérieure, parce que cette vision pénètre les beautés profondes que les apparences recouvrent et qui brillent aux yeux rafraîchis dans la fraîcheur des sources. A l'âme tout semble beau, parce que tout est divin. Devant l'âme tout brille, parce que l'âme est divine. « Que de beautés sous une mousse, et, si je veux, dans cette chambre inélégante et glacée ! »
La vie de l'âme, que traverse le bruit du murmure universel, est infiniment nuancée et mouvante. Une extrême agitation la soulève dans le souffle tumultueux des vents de la vie
et la soumet à l'empire de la souffrance. Mais cette agitation, qui l'expose à tous les coups de la douleur, révèle aussi une agilité surprenante qui peut devenir victorieuse, car cette mobilité de flamme et cette soudaineté d'éclair apparaissent dans ce don de rebondissement et ces ouvertures étincelantes qui soulèvent le cœur jusqu'à Dieu. Alors cette âme trouve les pensées simples et fortes qui achèvent le trouble dans le calme.
Cette doctrine morale repose donc sur une philosophie efficace, puisqu'elle exprime les mouvements les plus profonds de la vie intérieure et s'appuie sur les aveux d'un cœur qui a ressenti les ébranlements de l'infortune avant les joies du redressement.
La solidité des assises garantit la durée de la construction. Le monument s'élève dans l'harmonie, quand il est soutenu par des fondations inébranlables. Ainsi la racine vivace des arbres détermine la puissance du tronc et le jeu des branches et la richesse des frondaisons qui s'épanouissent en fleurs et en fruits.
Affirmons la force de l'âme qui est le privilège offert à la grandeur de notre destin, et maintenons la robustesse de cette affirmation qui
soulève l'espérance. Mais, en même temps, et avec une égale assurance, proclamons que cette force intérieure est toujours menacée. Les surprises de l'aventure quotidienne montrent, par le spectacle de nos misères, la fréquente vanité de ces verbales protestations et leur donnent l'arrogance un peu ridicule des rodomontades. Opposons, dans la lumière des contrastes, nos volontés vagabondes à la beauté de ces préceptes qui projettent sur notre instabilité le formidable rayonnement du permanent et de l'infini. Avant de nous glorifier de la puissance humaine et de la victoire de quelques héros, faisons l'aveu de notre faiblesse, et comprenons la nécessité de soutenir un édifice si fragile en l'entourant de contreforts toujours surveillés.
Cette énergie de l'âme, qui peut être si forte ou si défaillante, sera garantie par la culture de la volonté, et la culture de la volonté sera décisive, si elle s'adapte aux conseils de l'expérience morale. La vie doit être à la fois le soutien, la vérification et l'illustration de la doctrine.
Un grand moraliste italien, Francesco Orestano, qui descend de Vauvenargues et remonte à Platon, nous disait récemment dans un livre de Pensées qui offre à nos méditations une matière inépuisable : « La Volonté est une technique. Volontà è anche una tecnica. » C'est le mérite
d'Eugénie de Guérin d'avoir montré la nécessité de ces exercices quotidiens, puisqu'elle appuie sa morale sur l'observation de cette technique volontaire et sur une thérapeutique de la Sensibilité.
Exposons les effets de cette expérience morale en indiquant les conseils de cette thérapeutique.
Notre existence est incertaine et se dépense dans la recherche et l'agitation, si elle n'obéit pas d'abord à la loi de l'ordre qui impose le rythme de la mesure éternelle. Car la vie est la manifestation de l'ordre, et l'ordre est le triomphe de la mesure. Imposons à notre sensibilité, toujours ouverte aux fluctuations du désir, la douceur de ce mouvement bienfaisant, et nous éviterons le malaise de l'incertitude et l'épouvante d'une âme en déroute.
L'ordre est le grand redresseur des sensibilités affaiblies et le grand constructeur des sensibilités résistantes. En écartant les folies de la turbulence et le trouble de la fièvre, il maintient la discipline nécessaire à la sûreté des élans vainqueurs. S'il ne crée pas le mouvement qui doit venir des sources profondes, il l'empêche de s'égarer. Ainsi l'ordre assure le calme qui favorise la force, et il garantit l'efficacité des
énergies centrales en les dérobant aux divagations des tendances qui se déchaînent.
Une sensibilité désordonnée connaît toujours la douleur des défaillances dans la honte des trahisons, parce qu'elle n'est pas capable de diriger son empire. Une sensibilité ordonnée peut toujours se dépasser elle-même, parce qu'elle se meut au rythme de l'élan, qui part de la source, prolonge le bond primitif de la source et se déploie sur des régions de plus en plus élargies.
Donc la pédagogie doit être la culture du sens de l'ordre, jusqu'à ce qu'il prenne la force invincible d'un besoin primitif et essentiel. Heureux ceux qui vivent dans ce désir toujours grandissant, parce qu'il révèle sa force en devenant une passion aux inusables voluptés ! Et quelle tristesse de constater que le résultat de l'éducation est le plus souvent d'apporter le désordre dans les sensibilités qu'on n'a pas su atteindre et le chaos dans les pensées qu'on n'a pas pu fixer sur les vérités décisives ! On se surprend alors à regretter les bénéfices de l'ignorance, car rien n'est plus dangereux qu'un esprit ouvert et déformé.
Eugénie a compris la puissance de l'ordre, et elle en signale les conditions avec insistance :
« Il y a repos dans cette vie mesurée, dans
cet enchaînement de devoirs, d'études, de prières, de délassements. »
« J'éprouve contradiction, malaise de ne pas faire les choses suivant leur temps et leur ordre. »
« La tranquillité de l'ordre, chose admirable et rare ! »
« L'harmonie a tant de charmes ! et ce n'est que l'accord des choses qui s'appellent et se suivent »
L'ordre réclame l'attention obstinée d'une discipline quotidienne. Notre sensibilité reste hasardeuse, si elle n'est pas soumise à un contrôle permanent. Les préceptes généraux se ramènent vite au bruit des mots inutiles qui se dissolvent dans la mollesse : il faut qu'ils provoquent des actes qui en offrent la vérification lumineuse. Une loi serait une force suspendue et chimérique, si elle ne se manifestait pas en créant la réalité des choses. Un principe ne serait qu'une formule sonore, s'il ne construisait pas, dans les faits de notre vie, un édifice moral. Ici encore l'expérience d'Eugénie l'induit à des remarques dont elle a éprouvé l'efficacité. C'est pourquoi ses conseils ont le son émouvant de la souffrance qui a trouvé une discipline. « Je ne sais quoi m'attriste, me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, qu'as-tu donc ? que te faut-il ? Où est ton remède ? Tout verdit,
tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur .Oh ! c'est si beau ! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Eve le fit voir dans Éden. Que faire donc ! Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail ! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi. »
Le goût de l'ordre prouvera donc sa puissance en repoussant les adversaires qui menacent toujours notre sensibilité si instable. Deux sentiments nous assiègent pour amortir notre élasticité intérieure et enchaîner notre liberté. Quand ils surviennent, ils nous laissent dans la fadeur. Alors l'éclat de la vie, — cet éclat où se déploie la force parce qu'il est le rayonnement de la force — se ternit soudain, et notre âme est morose, et la réalité se recouvre d'images traînantes. Ces deux sentiments, toujours menaçants parce qu'ils sont amenés par la fatigue et la déception, sont l'ennui et la tristesse. L'ennui est un dissolvant meurtrier et la tristesse est un accablant fardeau. Contre l'ennui qui désagrège et la tristesse qui opprime, il faut
lutter avec une attention infatigable. Donc Eugénie multipliera ses appels à l'ordre, en signalant les dangers de cette dépression et de cette torpeur.
« Oh ! l'ennui ! l'influence la plus maligne, la plus tenace, la plus emmaisonnée, qui rentre par une porte quand on l'a chassée par l'autre, qui donne tant d'exercice pour ne pas la laisser maîtresse du logis. »
« L'ennui est le plus terrible ennemi de l'âme, le démon des solitaires. »
« C'est une passion que la tristesse, et qui consume, hélas ! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu'elle possède. »
« Écartons la tristesse, cette tristesse consumante qui détruit le cœur, n'y laissant ni force ni vie. »
L'ordre consolide et garantit la faiblesse. Il écarte les causes de dislocation. Il donne ces habitudes solides qui préviennent les commotions du désir et les désastres de la sensibilité. Il est l'armature de la force. Mais l'ordre qui maintient la force doit être animé par une énergie intérieure où la force trouve sa source, son besoin d'épanouissement, son élan de con-
quête. Donc il faut trouver et développer en soi cette énergie conquérante.
Ici encore le point de départ de la pensée d'Eugénie de Guérin est une affirmation de puissance. Cette grande âme, illuminée par sa propre splendeur, lit au fond d'elle, en caractères de feu, les ordres impérieux dictés par sa volonté. Donc elle déclare que la volonté est une puissance souveraine qui peut établir la souveraineté de son empire.
« La volonté, quel levier ! L'homme qui s'en sert peut soulever le monde et se porter luimême jusqu'au ciel. Noble et sainte faculté qui fait les grands génies, les saints, les héros, les intelligences supérieures. »
Mais Eugénie éclaire toujours sa doctrine à la lumière de l'expérience. Elle se désire inébranlable, donc elle se veut garantie ; car elle n'ignore pas la pesée du chagrin sur le cœur dévasté. Comment préserver cette puissance dominatrice contre les ébranlements de l'émotion et les secousses du malheur ?
Avec une cohérence qui se prolonge et montre la rigueur de la doctrine dans l'unité de la pensée directrice, Eugénie nous annonce que la volonté sera maintenue par l'enrichissement des forces sentimentales. Il s'agit en effet de comprendre que la volonté sera invincible si la sensibilité
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est bien dirigée dans l'abondance de ses ressources qui sont inépuisables. Le problème de la morale se confond de plus en plus avec le problème de la souffrance, et la culture de la volonté se lie à l'affermissement de la sensibilité même qu'il faut surveiller, prémunir et préparer aux fécondes exaltations. « Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres ; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans, le développement du cœur. On l'aide à être bon ou mauvais, à peu près comme un enfant qu'on élève. »
Pour échapper à l'épuisement qu'amène la souffrance et à la dissolution qui suit le désordre, il faut écarter d'abord la plus grave des erreurs humaines : cette confusion que l'orgueil humain établit si imprudemment entre l'indépendance et la liberté. Nous recherchons l'indépendance et nous croyons la trouver dans le déchaînement de l'indiscipline. Nous ignorons que cette indépendance est une fantaisie vagabonde et toujours exposée. Nous ne comprenons pas que le bonheur de l'indépendance ressemble au tournoiement d'une feuille roulée par les vents. Si nous ne
dépendons pas d'une loi assurée, nous dépendrons de notre caprice, et le caprice, qui est le plus inconstant des conseillers, devient le plus tyrannique des maîtres. Sachons que la liberté véritable est une indépendance soumise à l'ordre, qu'une sensibilité ordonnée échappe toujours au vertige, — et qu'une volonté qui se gouverne trouve le calme et la joie, car le bonheur n'est pas dans le désarroi de l'indépendance, mais dans la paix de la discipline. « Il semble que le bonheur soit dans l'indépendance, et c'est le contraire. » Pour dérober la sensibilité à la fatalité de l'usure, il faut assurer l'exercice de la liberté véritable et garantir le jaillissement de sa source. Cette énergie alerte, où l'âme réalise ce qu'elle veut avec l'éclat de ce qu'elle sent, trouve sa meilleure force d'élan dans les ardeurs du don de soi. Notre sensibilité s'élargit avec notre liberté même, et notre force de liberté croît avec notre puissance de dévouement. Cette maxime n'est pas la solution imposée par la raison impérieuse ni l'expression d'un idéal entrevu en songe. Elle doit être prise comme l'affirmation la plus contrôlée de l'expérience quotidienne. Le bonheur fondé sur l'égoïsme est toujours illusoire, car il subit le trouble apporté par des puissances extérieures et toujours menaçantes. La joie véritable, toujours calme et sûre, se révèle dans
les générosités du sacrifice. « Il manque à beaucoup de ne se vouer à rien. »
Ce sentiment de la liberté véritable et ce goût de l'énergie créatrice dans les effusions du don de soi seront fortifiés par une méthode de dilatation à la fois intellectuelle et sentimentale. Car la sensibilité est la victime des erreurs de l'intelligence. Notre cœur est fragile quand notre pensée est confuse. En dilatant l'intelligence, on épanouit la sensibilité. La sensibilité et la raison sont deux forces qui se contrôlent et s'exaltent.
Cette dilatation n'est pas nécessairement le déploiement de l'âme dans les arcanes de la science humaine ; elle est surtout apportée par l'habitude de sentir parmi les hauteurs. 11 ne suffit pas de savoir beaucoup pour trouver le rythme de la sagesse. La science a souvent montré qu'elle est aveugle et dure et aussi disposée à guider la violence qu'à protéger la justice. Un scandale insoutenable est dans l'union si fréquente du savoir et de la sottise, du raffinement et de la barbarie, de l'art et de la dépravation. Les décisions du bon sens ont des lueurs fécondes et révélatrices de synthèses dont la justesse étonne les lenteurs de la pensée discursive. Si on habitue l'esprit à cette vision de la beauté des choses qui s'offre à tous les regards
et à cette compréhension de l'architecture du monde qui s'impose à l'admiration de toutes les pensées, il éprouve vite le mélange émouvant de la sérénité et de la force. Ne soyons pas surpris si la science des hommes, qui ne suit pas toujours le plan de la beauté, est souvent si vaine ; et comprenons que l'ignorance puisse avoir des clartés soudaines et de plongeantes intuitions.
Pour affaiblir l'égoïsme trompeur qui nous rattache aux petitesses et enchaîne notre liberté, Eugénie a recommandé ces mouvements d'expansion qui agrandissent la sensibilité. « Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles ; passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la nature mène là ; des objets sensibles l'âme monte aux régions de la foi et voit la création d'en haut, et le monde alors paraît tout différent. »
Alors s'exerce peu à peu le sens du permanent et de l'universel. Habituons-nous à distinguer le passager et l'inépuisable. Fermons les yeux pour oublier l'apparence et saisir les choses qui durent et dureront. L'expérience nous apprend que l'individuel est illusoire et que tout ce qui passe est bien court. Nos sentiments les
meilleurs connaissent à la longue la fatigue de l'usure et le dissolvant des séparations. A ces sentiments qui vacillent, associons le réconfort d'un sentiment qui ne tremble pas. Ainsi nous éviterons les surprises de la déception, les amertumes de la défaite, cette vision du néant qui s'ouvre devant l'espoir délabré.
Mais qu'il est difficile de faire triompher sur le charme toujours renouvelé de nos désirs individuels la volonté sans visage de l'universel et du permanent ! Et que ces mots : l'universel et le permanent, roulent sourdement sur nos cœurs dévastés ! Qu'ils paraissent mornes et vagues dans la solitude de la détresse ! Combien le conseil qu'ils font entendre, quand nos amertumes se plaignent, nous semble perdu et tragique ! Donc faisons de plus en plus appel aux ressources de la sensibilité et à la chaleur de ce foyer intérieur que notre imprudence néglige, et que traverse le feu toujours brûlant de l'énergie des mondes. Ce sens du permanent s'anime et se confond avec le sentiment du divin, et les abstractions du langage métaphysique, si ternes et glacées, se recouvrent soudain de la splendeur des Idées qui sont les figures vivantes et présentes de Dieu.
Ce sentiment du divin nous donne cet esprit de synthèse qui élargit la pensée et réchauffe
le cœur. Il n'est pas toujours le privilège du savoir. Il est le plus souvent la récompense et l'illumination de la simplicité et de la droiture. Eugénie a souvent noté dans l'ignorance apparente des âmes simples ce don de sympathie et cette puissance d'émerveillement qui sont des forces révélatrices : «Une paysanne, la vieille Rose Durel, vient de mourir... On trouvait en elle quelque chose au-dessus de l'éducation la plus haute... Maurice la vénérait comme une femme patriarcale. »
Ce sentiment du divin nous place en présence de Dieu. Alors la volonté humaine s'unit à la volonté divine. Quelle puissance éclate en celui qui sent sa volonté divinisée ! Quelle majesté dans la grâce de l'enfant qui appelle la bonté divine ! Quelle noblesse dans la sérénité du vieillard qui se prépare à écouter Dieu ! Cette émotion religieuse, en associant le charme de l'apaisement à l'énergie de l'exaltation, apporte le bonheur tranquille dans l'union de ces deux sentiments : l'ardeur et la douceur, — la douceur d'une force qui a trouvé l'harmonie, — l'ardeur d'une énergie sûre de son déploiement. « Dans cette acceptation, dans cette libre union de la volonté humaine à la volonté divine est l'acte le plus sublime d'une pauvre créature. » — « La raison des choses est en Dieu. Se soumettre à ce
qui advient, c'est unir notre volonté à la sienne, c'est la diviniser... Cet acte d'acceptation est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. »
On voit que cette organisation des puissances de l'âme aboutit à la prière. L'effusion en Dieu est le mouvement naturel de toute pensée qui, partant de la souffrance, se fortifie dans l'acceptation et se soulève vers la force et vers l'harmonie. Ainsi la culture de la sensibilité s'achève dans la culture, à la fois méthodique et enthousiaste, de l'amour de Dieu. Pour Bossuet, Dieu se révèle dans la majesté de sa toute-puissance. Pour Fénelon, Dieu s'insinue et se manifeste par la grâce irrésistible de sa beauté. Pour Eugénie de Guérin qui a suivi, avec la ferveur de Philothée, l'enseignement de saint François de Sales, Dieu est surtout la puissance infinie d'aimer, la souffrance divinisée, l'amour absolu qui se prouve par l'absolu sacrifice. Alors ce Dieu, qui est le Dieu de la miséricorde, devient, par la douceur infinie de cet amour victorieux, la force qui apporte la sérénité et la certitude. C'est pourquoi cet enrichissement progressif de la sensibilité se termine par une effusion divine. « Les âmes religieuses, celles qui rentrent
en Dieu, sont les seules qui trouvent quelque apaisement dans la vie... Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. »
C'est la suprême leçon qu'Eugénie nous apporte. Elle nous montre les conditions et l'efficacité de la prière. Car la prière n'est pas simplement le mouvement instinctif de la faiblesse vers la toute puissance. Il ne suffit pas de se sentir faible pour obtenir l'appui de la force. Il faut d'abord que cette faiblesse se constate et se donne la peine de souffrir et s'impose le labeur douloureux de l'amélioration. Dieu ne s'offre qu'à ceux qui ont été émus de leur propre faiblesse et en ressentent une cuisante douleur. Dieu ne se donne qu'au moment où cette douleur devient insoutenable. Alors il apparaît et la souffrance s'apaise, si Dieu est invoqué non seulement pour calmer la douleur, mais pour soutenir la fatigue qui n'a pas reculé devant le combat et mener au triomphe cette faiblesse qui se sait faible et qui se veut forte. Eugénie nous apprend à prier. Elle a souffert les pires souffrances. Elle a supporté le dur martyre de la volonté qui lutte et se tourmente et veut dominer. Elle a surveillé et approfondi sa vie intérieure en lui imposant le rythme de l'ordre et l'habitude des pensées sur les som-
mets de l'âme. Enfin elle a trouvé dans la prière la force de l'amour vainqueur.
En décrivant le mouvement naturel de son cœur meurtri par l'infortune et guéri par la discipline de la vie volontaire, Eugénie de Guérin nous a donné une thérapeutique de la sensibilité.
Elle a souffert, et elle a voulu explorer la vie profonde de la souffrance. Elle a constaté les effets de la mélancolie, et elle a recherché la puissance informatrice de la douleur. Elle a connu l'angoisse de la détresse, et elle s'est imposé l'élan de l'exaltation.
Ainsi, en exposant sa vie intérieure, elle a su accomplir une œuvre de philosophe. C'est pourquoi, dans ce livre émouvant comme un chant lyrique et redressant comme un exercice spirituel, nous avons constaté l'association merveilleuse de la tendresse et de la force, de la simpHcité et de la puissance, de la douleur et de la sérénité.