‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MARÎAQE DE MAURICE

Nouveau projet d'union. — Maurice malade vient au Cayla.

— Inquiétudes d'Eugénie. — Mi'» de Gervain au Cayla.

— Guérison de Maurice. — Il retourne à Paris. — Revers de fortune de M"» de Gervain. — Le mariage est cependant décidé. — Les cadeaux de noce. — Eugénie part pour Paris. — La cérémonie du mariage. — Triâtes pressentiments d'Eugénie.

Maurice se consola assez vite des rigueurs de M^^^ de Bayne et l'on apprit avec joie au Cayla qu'il formait un nouveau projet d'union.

Il avait rencontré à Paris une très belle jeune fille de dix-huit ans, dont il s'était violemment épris, elle s'appelait Caroline de Gervain, elle était pieuse, bonne, belle et riche. Maurice avait prévenu son père avant toute déclaration, et les renseignements pris sur la belle Indienne (elle était née à Batavia, dans les Indes

néerlandaises) ayant été favorables, M. de Guérin donna à son fils son consentement.

On préparait tout pour les fiançailles quand une lettre soudaine annonça la prochaine arrivée de Maurice.

Le jeune homme était très gravement souf frant, et les médecins l'envoyaient à la campagne. Maurice arriva en fort mauvais état, dans le courant de septembre 1837. L'inquiétude et le chagrin de M"® de Guérin furent inimaginables; dans la lettre suivante à M"* de Boisset, elle exprime éloquemment sa détresse.

« Une peine me gâte tout, c'est de voir Maurice malade. Que je vous plains, à présent, ma chère amie, qui avez eu si souvent et si longtemps ce chagrin ! C'est à mon tour à présent, les croix passent de l'un à l'autre, heureux celui qui les supporte comme il faut! J'espère que le bon Dieu ne me refusera pas cette grâce. C'est bien triste de voir soufTrir, maigrir sous ses yeux sans y rien pouvoir. Oh ! qu'on sent bien alors le peu qu'on est l'un pour l'autre. Que sert l'afiection la plus vive ? Je me le demande cent fois auprès de mon pauvre frère que je voudrais tant guérir. Rien ne lui fait, la fièvre et la toux vont leur train et font un ravage adreux sur cette pauvre figure, il n'est

plus connaissable. Je crains je ne sais quoi, mille idées désolantes viennent. Ma chère amie, que je voudrais que le bon Dieu nous le guérît ! Je le recommande maintenant à vos prières et à celles des congréganistes qui voudraient bien avoir la charité de s'intéresser pour ce pauvre malade. C'est pour un frère de leur sœur ! Dites-le leur à ces bonnes âmes et que nous ne formons qu'une famille devant Dieu. Je leur serai bien reconnaissante et à vous aussi, ma chère Antoinette. »

Les atteintes du terrible mal qui devait emporter le malheureux Maurice devenaient plus vives et Eugénie, qui sentait le danger, exprimait sa terreur avec une singulière énergie :

« Depuis que j'ai cette toux en moi, j'ai mal à la poitrine de mon frère ! Oh ! quand seraije tranquille, quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi. L'une ne dépend pas de toi, si fait l'autre et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler, méchant que j'aime ! »

Maurice à peine installé au Cayla, arrivait M^'® de Gervain, accompagnée d'une de ses tantes, pour passer dans la famille de Guérin les derniers jours de l'automne 1837. Caroline fut accueillie par Eugénie avec la plus touchante

tendresse, voici comme elle consigne dans son journal les sentiments que lui inspire cette venue.

« Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que naquit sur les bords du Gange une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vint, grandit, s'embellit et charmante jeune fille elle est aujourd'hui ta fiancée. J'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâce et de charmes, puis je lui vois tant de qualités de cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon, que je le regarde pour toi comme un trésor du ciel, puissiez-vous être unis, heureux... »

Eugénie donne encore à M"^ de Bayne ces détails si intéressants : « Nous les avons encore nos Indiennes. Caroline ne s'ennuie pas du tout et nous dit qu'elle se plairait mieux à la campagne qu'à Paris. Mais c'est bon à dire l'été quand le soleil luit, quand les chemins sont bordés de fleurs. Aujourd'hui qu'il a fallu mettre des socques et piétiner dans la boue pour aller à la messe, le dehors avait moins de charme. N'est-ce pas, Louise, que la campagne est peu aimable à présent?... Pour le

moment nous sommes bien contents au Cayla, notre malade guéri, des amis parfaits, musique, chants, rires, air de bonheur sur tous les visages. C'est si bien que je crains toujours quelque chose, il ne faut pas se fier au bonheur. »

Lorsque M*'® de Gervain regagna Paris, l'état de Maurice s'était tout à fait amélioré et voici en quels termes Eugénie en donne l'assurance à sa bonne amie, la baronne de Maistre :

« Par bonheur, voici de bonnes nouvelles, Maurice va bien, très bien, il se remet à la vie, à tout et se moque à vue d'oeil des arrêts de la médecine, cela me rend bien heureuse, bien reconnaissante aux amis qui ont pris tant d'intérêt à lui, à vous, Madame, à Dieu surtout, qui m'a rendu mon frère, qui me le conservera, j'espère. Depuis cette guéfison merveilleuse, j'ai grande foi à la prière, je l'aime. Oh ! la prière est si bonne, si douce pour ces pauvres cœurs de femme. Je n'avais que cela quand mon frère était si malade. Il nous faut une consolation surhumaine quand ce qu'on aime fait souffrir. En Dieu seul est l'amour sans larmes et d'une durée éternelle. Je voudrais que tout le monde sût cela, que les ma-

lades, les affligés, tous les souffrants allassent puiser à la grande source des consolations, ils seraient bientôt moins à plaindre. Je le dis à Maurice qui aussi a besoin de quelque chose du ciel. Quel bonheur, Madame, si vous rameniez mon frère à des principes religieux ! Si vous faisiez sur le monde la conquête d'une belle âme pour l'amener à Dieu, cette œuvre serait belle et bien digne de vous. Que cela vous vaudrait de grâces et que je vous bénirais ! Essayez ! Vos paroles ont sur lui tant de puissance. Je reconnais comme vous les grandes qualités de mon frère et me sens toute sympathie pour qui veut les apprécier. J'aimerais bien qui lui aiderait à les rendre utiles pour son bonheur en ce monde et dans l'autre... »

Ce ne fut qu'au mois de janvier 1838 que Maurice, complètement remis et plein de joie et d'espérance, regagnait Paris pour préparer en hâte la célébration de son mariage.

A ce moment si grave, Eugénie exprime à son amie, M''* Antoinette de Boisset, toutes ses appréhensions, toutes ses inquiétudes, dans des termes absolument saisissants :

« Maurice va partir... Au moment d'un départ, d'un adieu peut-être bien long, vous comprenez si le cœur et le temps sont pris. J'ai

garni cette malle comme un cercueil qui va s'en aller tout à l'heure, c'est trop pourtant, car j'espère bien que je la reverrai cette chère malle que j'aime tant à défaire... »

Il faut joindre, à l'expression de ces pressentiments, cette impression douloureuse contenue dans le journal.

« 26 janvier 1838. Je rentre pour la première fois dans celte chambrelte où tu étais encore ce matin, que la chambre d'un absent est triste, on le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais hier au soir avant de t'endormir, et moi qui t'embrassais, te couchais, te voyais î Qu'est-ce que ce monde où tout disparaît ? Maurice, mon cher Maurice. Oh ! que j'ai besoin de toi et de Dieu! Aussi, en te quittant, suis-je allée à l'église où l'on peut prier et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé ? Pour moi, je sens que j'ai besoin d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami, quand ce qu'on aime fait souffrir.

» Que s'est-il passé aujourd'hui pour l'écrire ? Rien que ton départ.

» Je n'ai vu que toi t'en allant, que cette croix où nous nous sommes quittés.

» Quand le Roi serait venu, je ne m'en soucierais pas. Mais je n'ai vu personne que Junot ramenant vos chevaux. J'étais à la fenêtre et suis rentrée. Il me semblait voir le retour d'un convoi. »

Maurice arriva à Paris en bon état et très occupé par les préparatifs de son mariage, il trouva cependant le temps de correspondre presque journellement avec Eugénie.

Cependant, soudain, le silence se fait et le journal le constate :

« Le 20, pas de lettres.

» Le 21; j'attends. Demain, peut-être demain !

» Le 24. Enfin quelque chose. Ce n'est pas de toi, mais qu'importe, je sais que tu vis, cela me suffit, j'avais tant de crainte ! Mon Dieu ! que ton silence m'a fait souffrir. Que de tourments, que d'imaginations, que de suppositions, de tristesse! Quel effroi en voyant cette lettre au cachet noir! Oh! M. d'Aurevilly ne se doute pas du coup qu'il m'a porté. J'ai laissé tomber sa lettre. Erambert l'a prise, l'a ouverte et me l'a tendue. J'ai compris, j'ai vu, j'ai lu, plus de frayeur, la pauvre poire est

cause de tout cela, les beaux remerciements et hommages mais mal venus sous ce cachet noir, aussi l'efTet n'a été que triste.

» Je ne sais quoi de lugubre m'est resté dans l'âme, comme une teinte noire sur laquelle une autre couleur ne peut prendre... »

Et dans un autre passage du journal : « C'était bien vrai, mon pressentiment, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine, mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de toi, ne pouvoir plus ni te voir ni t'entendre, ni te donner des soins. C'est à présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t'entendre respirer, dormir, tousser. Oh ! tout cela, je l'entends à travers deux cents lieues. Oh ! distance ! distance, je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection fraternelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans sacrifice. Si j'étais près de toi, il me semble que tu te porterais mieux, que je veillerais sur ton manger, sur ton boire, sur l'air que tu respires. La Providence le fasse et te conserve comme la prunelle de l'œil. »

Et plus loin : « Nous sommes en carême, temps où l'âme se nourrit plus que jamais des choses saintes, d'ailleurs j'en ai besoin pour

faire contrepoids aux peines, alarmes, crainl.es qui me pèsent au cœur. Oh ! mon ami. que n'as-tu recours h cela ! Que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste! Tu ne serais pas si abattu. Jeté crois malheureux dans ton bonheur apparent et que c'est la cause de ta maladie, La plupart des maux viennent de l'âme. La tienne, pauvre ami, est si malade, si malade, je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du moins soulager. Tu me comprends, c'est de la faire redevenir chrétienne, de la mettre en rapport avec Dieu pour l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh ! alors, paix et bonheur autant que possible à l'homme, la tranquillité de l'ordre, chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujettissement des passions, cela se voit dans les saints. »

Euffénie recevait des lettres nombreuses de Caroline de Gervain et elle correspondait aussi très fréquemment avec la baronne de Maistre, dont le frère, M. de Sainte-Marie, visitait chaque jour le malade.

Bientôt tous annoncent au Cayla que Maurice est encore une fois hors de danger et Eugénie, dans sa joie, trace les lignes suivantes

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dans le journal : « Quel bonheur de te savoir tant aimé, si bien soigné ! Plus de soucis, plus de dragons que je voyais à tes trousses dans Paris. Dieu soit béni! Je suis tranquille, je vois en tout ceci un arrangement de la Providence qui mène tout pour ton bien Et puis tu D aimes pas le bon Dieu ? Ses soins brillent à mes yeux comme des diamants Vois, mon ami, tout ce qui vient adoucir ta pauvre position : ces secours inespérés, cette afTeclion de famille, cette nièce, cette sœur plus que sœur, si aimante si douce, si jolie, qui te promet tant de bonheur Ne vois-tu pas quelque chose là, quelque divine main qui arrange ta vie! »

Mais à peine Maurice availil recouvré la santé qu une nouvelle catastrophe venait l'assaillir. M''* de Gervain était subitement frappée de terribles revers de fortune, on annonçait sa ruine complète et Maurice en donnait la nouvelle à sa sœur, le 6 juillet 1838. Aussitôt Eue:énie consigne le douloureux événement dans son journal :

« Hélas ! nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n'apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous

aurez de quoi vous marier? Cette question résout toute votre existence, aussi papa l'a pesée mûrement. Tu sauras ce qu'il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m'occupe, je ne dis pas m'accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j'ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien... »

Et le lendemain, elle écrit encore : « Ton avenir m'occupe tellement ! je n'ai fait que vous voir, vous entendre toute cette nuit. Tous malheureux, gémissant d'une union rompue. Il n'en sera pas ainsi, j'espère. Caroline et sa tante ont écrit hier, rien de bon, d'espérant, des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela me peine ! Si tu le savais, mon ami ! Je t'ai écrit aussi aujourd'hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier tout sera décidé, sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait, rien d'humain ne se prononce en bien. »

Mais Maurice était trop épris de la jeune Indienne pour abandonner ce projet tant caressé. Du reste, les nouvelles devenaient plus rassurantes, les bribes de la fortune de M^'* Caroline de Gervain suffiraient encore à assurer

l'aisance. Avec rassenliment de M. de Guérin père, tout fut décidé et au commencement du mois d'août, les cadeaux de noce parvenaient au Cayla d'où Eugénie, radieuse de bonheur, écrivait h M"' de Maistre :

« Une lettre de la charmante Indienne avec une magnifique nappe d'autel, et un tableau de la Vierge pour notre église d'Andillac. Je vous dis cela toute joyeuse, parce que j'aime Caroline et tout ce qui me vient d'elle et que vous verrez par là qu'elle est ma sœur.

» Oui, elle le sera, malgré reverset fortune, parce que c'est un ange de vertu et de bonté et qu'elle rendra Maurice heureux. La Providence a été trop visible en ceci pour ne pas lui fier leur avenir. Ils ne seront pas riches, mais nous avons bien su nous passer de fortune et nous sommes, je vous certifie, bien heureux d'un bonheur d'union, de tendresse, de famille. Maurice sera comme sa vieille race, il mettra sa confiance en Dieu et son bonheur autre part que sur la fortune. »

Les cadeaux de noce révolutionnèrent tout le pays. Eugénie l'écrit à sa sœur avec cette eflusîon touchante de reconnaissance: « Mimi m'écrit de Gaillac qu'elle a vu le tableau, que l'enfant Jésus est très bien. On trouve à la

Vierge les yeux curieux et le coloris trop vif... O la Vierge ! la Vierge, elle est clans la salle, exposée sur le bufifet. Toute la maison est là, Jean-Jeannot, Paul le berger et autres adorateurs comme ceux de Bethléem. Aussi l'enfant Jésus sourit divinement, appuyé sur le cou de sa mère. Oh ! il est beau ce petit Jésus, délicat, gracieux, céleste. Je me charme à le regarder tantôt de près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que cela doive être exposé au clair d'un salon. Ces saintes figures sont faites pour le jour mystérieux d'une église... Mon ami, j'ai le cœur plein de toi, de Caro, de notre bonheur, de cette caisse, de ces robes, de ces capotes à fleurs, de ces gants blancs, de ces petits souliers, de ces bas à jours, de cette robe de dessous toute brodée. Oh ! tout cela, je le vois, je le touche, je le porte, je m'en habille le cœur cent fois depuis une heure que c'est arrivé. Oh ! bonne et charmante sœur ! Que l'Inde avait là un beau trésor que Dieu te donne. Quelle bonté d'àme, quel plaisir de faire plaisir ! Jamais cadeau de noce ne fut donné avec plus de joie, ni reçu avec plus de reconnaissance. Elle me déborde et je ne puis en parler. Ce sont choses que Dieu voit et sait. Je demande

à l'auteur de tout bien le bonheur éternel pour elle. Je vais me trouver très heureuse dans mes parures, quoique les parures ne fassent pas mon bonheur. Mais dans celles-ci, il y a quelque chose de plus doux, déplus beau que l'apparence, quelque chose de plus que pour la vanité. C'est ce cadeau de la fiancée, c'est une robe de sœur qu'elle me donne !... Que je l'aime! que Dieu la bénisse! Dieu qui ne laisse pas un peu d'eau donnée sans récompense. »

Eugénie va partir pour Paris, et dans tous ses préparatifs elle écrit ces mots à la baronne de Maistre : « Ce cher frère me veut à son mariage, et je veux y être, on convient qu'il faut que j'y aille. » M. de Guérin ne peut quitter le Cayla, il est souffrant et ce sont de grosses dépenses. Eugénie se met donc délibérément en route toute seule : Huit jours de voiture publique, quelle terrible fatigue pour jcette pauvre fille si accoutumée au repos et à la contemplation ! l'espoir joyeux de revoir bientôt le frère bien-aimé lui fait tout supporter sans une plainte et elle a oublié toutes ses fatigues quand elle parvient enfin à la place des Victoires.

Maurice est lîi les bras ouverts et dans des larmes de joie, elle oublie tous les chagrins,

toutes les fatigues, toutes les inquiétudes d'antan. Dès le lendemain, Eugénie écrit à son père cette lettre charmante qui traduit à ravir les sentiments de la jeune fille :

« Oh! comme j'ai bien dormi dans le joli petit lit rose à côté de Caroline ! Cher papa, je voulais vous écrire avant de dormir, mais on n'a pas voulu, puis la poste ne partait d'ailleurs que ce matin et vous n'auriez pas eu plutôt de mes nouvelles. Il me tardait tant de vous en donner que je vous aurais écrit à chaque relai s'il eût été possible.

» Je pensais : « Papa est en peine, Mimi, Eu- » phrasie, Eran pensent à la voyageuse » comme je m'occupais de vous tous ! vous me suiviez pendant toute la route. Enfin me voici hors de la poussière des diligences, des ennuis du voyage et accueillie, aimée, portée de façon à comprendre mille fois ce que j'ai eu de fatigues pendant ces quatre grands jours. Je voudrais tout dire, mais tant de choses, tant de choses, cher papa, quand on s'en va, quand on vous quitte, quand on roule vers Paris, quand on s'y voit, quand on y tombe dans une douzaine de bras ! Ah que n'étiez-vous là sur la place Notre-Dame -des- Victoires au moment où, m'en allant dans un fiacre avec

Charles, j'ai vu Maurice et Caro et tante m'appelant, courant à moi, m'embrassanttous, l'un par une portière, l'autre par l'autre, ô bonheur !

» Jamais plus douce entrée à Paris. Nous avons couru vile rue du Cherche-Midi, causant, riant, disant je ne sais quoi avec Maurice et Caro et tante. Cent mille choses et questions du Cayla : « Comment va papa? SajambePEstil frais comme l'an dernier? »

» Ce pauvre Maurice, il pleurait en me parlant, en me voyant, en me demandant tout cela. Et Mimi et Eran, tous, tous, on vous aime, on a demandé de vos nouvelles...

» Je croyais arriver moulue et me voilà sortant d'une boîte à coton. Nous avions pourtant de la poussière à étouffer dans cette ennuyeuse Sologne qui dure trente lieues, et un bruit de tonnerre sur la route d'Orléans à Paris toute pavée. Impossible de dormir de cette nuit; les autres j'avais sommeillé et même dormi quelques heures. Celle-ci toute entière et quelle différence du sommeil du lit rose au sommeil de la diligence !

» On est ballotté, saccadé, emporté et encore tant mieux quand on va vite. Quelle mort dans les sables de la Sologne où l'on ne va qu'à pas de tortue...

» Après le déjeuner j'ai pu aller à la messe à Saint-Sulpice et ensuite aux Tuileries que nous avons visitées en l'absence du Roi. Oh! que c'est beau, que c'est royal ! Le trône est splendide, j'y voyais en esprit Louis XIV et Napoléon...

» Adieu, cher papa, je ne vous dis que ces deux mots d'arrivée. »

L'approche du jour fatidique exaltait Maurice et lui donnait des forces factices, Eugénie toute à la joie moins clairvoyante que de coutume, était joyeuse et remplie d'espérance comme les autres.

Ce fut le 16 novembre que le mariage de Caroline de Gervain et de Maurice de Guérin fut célébré en grande pompe à l'Abbaye-aux- Bois. Erambert arrivé la veille duCayla représentait le père de famille. Eugénie raconte ainsi à son père, le soir même du grand jour, les détails de la solennelle cérémonie : « Ce fut bien le grand jour, le beau jour pour Maurice et Caroline, pour tous. Il ne manquait que vous, cher papa, et Mimi pour compléter 'e bonheur. — Nous l'avons tous dit et pensé avec un resret infini. Vous eussiez été en~ chaulé de cette fête de famille la plus belle que j'aie vue. Tout s'est passé parfaitement :

le temps doux et joli, le bon Dieu semble bien vouloir ce mariage, tant il s'est passé chrétiennement et convenablement: Que Caroline était charmante avec sa robe de fiancée, sa couronne de fleurs d'oranger, sous son voile ! Et Maurice était aussi très bien. C'est M. Buquet qui a béni le mariage et dit la messe, assisté de M. Legrand. Nous avions beaucoup de monde et de beau monde, une douzaine de voitures environnaient l'église. Le dîner était joli comme le reste, servi d'une façon distinguée en viandes, poissons, gâteaux, vins Nous y avons bu du vin de Madère et de Constance amplement et joyeusement. Que Caroline était modeste à l'église et jolie à la soirée ! C'était bien la reine de toutes ! » M^'® de Guérin écrivait encore le même jour à la baronne de Maistre: « La journée de jeudi a été bien douce, bien belle, bien pleine pour moi. J'y voyais l'accomplissement de tant de vœux' Une époque, une vie commence pour mon cher Maurice par les bénédictions du ciel. Oh ! comme j'étais pénétrée à côté de lui devant Dieu, devant le prêtre qui les unissait. » Eugénie, maintenant que la fièvre de la fête était passée, se laissait aller à ses tristesses, reprendre à ses préoccupations, à ses pressenti-

mcnts, elle écrivait à M"'*de Baync I.? lettre suivante qui atteste l'angoisse, l'émoi constant de son âme si tendre et si passionnée.

«... Vous avez compris que j'étais triste, c'est vrai, mon amie, je l'étais et le suis encore. Maurice, mon tant cher Maurice m'inquiète depuis longtemps. La fièvre, la maigreur, la pâleur, l'insomnie, le sans-appétit. Mon Dieu que cela fait souffrir! Faudra-lil perdre ce cher frère? Cette crainte m est dans le cœur, et se nourrit de pressentiments, de bêtises qu'elle quête, comme d'avoir rêvé cercueils chaque nuit de mon voyage à Paris dès que je m'endormais, d'avoir rencontré le jour de la noce un char funèbre faisant chemin parmi nos voitures de noces. J'ai beau renvoyer cela, le balayer, ça m'est resté comme une vision. Dites ce que vous voudrez de mes idées noires et priez Dieu pour votre amie de Paris. J'étais en peine de vous, en attente et vos chères liffnes me font en ce moment un bien infini. C'est si doux et si consolant de vous entendre' Merci, c'est si bon d'être aimée ainsi ' Après Dieu rien n'est meilleur en ce monde, je vous assure. J'ai fait l'essai du monde qui ne vaut rien. On n'y trouve que vide et apparence. Mes idées se sont grandement éteiidues là-dessus

et plus que jamais, j'ai le goût des champs, de la vie retirée, du petit cercle de famille. Pourvu qu'il ne s'y fasse pas un vide ! Si Dieu le veut, nous serons au complet cet été au Cayla. ;)

Deux mois après le mariage de son frère, M"^ de Guérin quittait Paris et se rendait au château des Coques près de Nevers, auprès de son amie la baronne de Maistre; elle quittait Paris et le monde sans regret.

Parmi les amis de Maurice qui avaient pu retenir sa sympathie, il en était deux : l'abbé Buquet et M. d'Aurevilly, le premier allait contribuer avec Eugénie à rallumer dans l'âme troublée de Maurice le flambeau de la foi, le second devait remplacer auprès d'Eugénie le frère que Dieu allait bientôt lui reprendre.

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