EUGÉNIE ET BARBEY D'AUREVILLY
son, m'a fait plaisir. Espérons ! la foi au cœur peut venir, la croyance et le sentiment, vous l'aurez peut-être. C'est un effet de la grâce et on la demande pour vous. A deux cents lieues de Paris, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d'une âme. Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C'est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez... »
Depuis ce moment, Eugénie redouble de soin. Elle tremble toujours de voir cette âme échapper aux mains de Dieu, sa voix se fait plus persuasive, plus t..'Juisante : Capable de faire chuter un démon dans le bien, a dit l'écrivain lui-même.
Elle écrit maintenant de nombreuses et délicieuses lettres qui émotionnentsingulièrement le jeune homme, celle-ci entre autres est d'une grande noblesse.
« Hier, dit-elle, je vous ai écrit une longue et bien franche lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient, je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n'ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi quand on n'a risque, ni de déplaire, ni de compromettre ? Je vous envoie
nos pensées, ma vie en sûreté, confiance la plus grande qu'une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit... »
Dans d'autres lettres, elle parle à Barbey de son existence et lui montre nettement qu'elle la juge contraire à la morale et à la religion.
« Tant mieux, écrit-elle, de n'être pas borné par ce temps si court et si triste, de n'être pas tout en ce corps de si peu de chose ! Convenons-en, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu'il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre par la possession, par la jouissance en l'autre vie, hélas, comment adviendra-t-il de ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratiques de foi ! C'est martyre d'avoir des amis de la sorte. »
Eugénie travaille ainsi chaque jour avec une énergie puissante à ce que Barbey, de religieux par raison, devienne chrétien par le cœur. Ainsi, étape par étape, s'accomplit cette marche vers le bien avec le grand espoir et la grande confiance d'arriver au succès final, grâce à la noblesse et à l'élévation d'âme de cet homme digne de connaître Dieu.
« Pour si débordé que soit un jeune homme,
lui dit-elle, je l'estime toujours quelque peu s'il est réservé sur la religion. J'ai vu avec une profonde satisfaction que dans votre correspondance avec Georges, il ne se trouve pas une plaisanterie incrédule. Oh ! que cela m'a consolée ! Que d'espoir j'ai mis en ce bon côté restant... »
Enfin, pour tourner cette âme vers le ciel, elle lui parle souvent de la mort. Comment ne lui en parlerait-elle pas, leur amitié ne s'estelle pas scellée sur une tombe, n'est-ce pas par le cercueil de Maurice que passe toutes leurs pensées, et du reste, la pensée continuelle de la mort n'est-elle pas la meilleure sauvegarde du chrétien.
» Tous les dimanches, nous allons prier tous, autour de notre pauvre Maurice. Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais vous y mettre à genoux ? Que je voudrais vous y voir prier pour lui ! « Ce sont les meilleurs ofEces que les chrétiens puissent faire les uns pour les autres », disait Etienne de La Boétie mourant à son ami Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dît de même. »
A cette œuvre de tous les jours, à ces lettres si douces, si tendres, à ce journal si éloquent
et si persuasif, joignons les prières, les jeûnes, les messes, toutes les ofifrandes faites à Dieu pour la conversion de cette âme et nous comprendrons comment Jésus, à la fin, se laissa toucher.
Comme elle avait conquis l'amede Maurice, elle put enfin rapporter au Seigneur celle de Barbey d'Aurevilly, mais que cette victoire lui coûta de peine et d'effort !
Cette conversion, nous allons la voir s'annoncer, se confirmer, éclater enfin après la mort d'Eugénie qui l'obtint certainement de Dieu dès soo arrivée parmi les élus.