‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 16 sur 19 · EUGÉNIE, B. D'AUREVILLY ET LA GLOIRE LITTÉRAIRE DE MAURICE · texte numérisé non relu

EUGÉNIE, B. D'AUREVILLY ET LA GLOIRE LITTÉRAIRE DE MAURICE

La « Revue des Deux Mondes » publie u le Centaure » — Sur les instances de Barbey, George Sand et Sainte-Beuve, patronnent l'œuvre de Maurice. — Grande impression dans le monde littéraire. —Eugénie souffre devoir représenter Maurice comme un incrédule. — Le Panthéisme de Maurice de Guérin. — M. de La Morvonnals défend son catholicisme. — U est suivi d'autres écrivains qui exposent la fin religieuse de l'auteur du « Centaure u. — La célébrité et la gloire viennent à Maurloe de Guérin.

Ce qui toucha plus que tout Eugénie de Guérin, ce qui lia son âme à celle de Barbey, ce fut le zèle, que celui-ci montra à publier les œuvres de Maurice.

D'Aurevilly, avec une patience et un soin extrêmes, avait partout cherché et recueilli les plus belles pages de son ami et c'est grâce à

lui seul que la Revue des Deux Mondes publia Le Centaure le 15 mai 1840.

Sur les instances de Barbey, George Sand et Sainte-Beuve patronnèrent vigoureusement cette œuvre dans le monde littéraire. Sous de tels auspices la publication devait avoir un succès énorme et en effet à l'envi tous les écrivains de ce temps, comme ceux d'aujourd'hui du reste, célébrèrent ce bel inspiré de la mort, ce frère de toute solitude qui s'appelle Maurice de Guérin.

« Pour moi, dans les modernes, a écrit Concourt, il n'y a jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques, c'est Maurice dans Le Centaure. »

L'accueil fait par la critique à l'œuvre de son frère combla de joie Eugénie, c'était l'aurore de la célébrité, la promesse de l'immortalité pour celui qu'elle avait tant pleuré, et la pauvre fille si pieuse, si simple, si humblement chétienne s'enorgueillissait pleinement du génie de son frère : cela éclate dans le journal :

« Depuis quatre jours, je suis sans bouger sous l'impression de ce Centaure, de ces lettres, de ces révélations si hautes et si intimes, de

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ces mots du cœur si profonds ou si tristes, de ces pressentiments si malheureusement réalisés d'une fin prochaine, de ces tant précieuses et douloureuses choses de Maurice que m'a apportées la Reçue des Deux Mondes. Rien ne m'avait émue comme cette lecture même de ce que je lis de Maurice. Serait-ce que ces écrits de lui que je ne connaissais pas renouvellent et accroissent en se montrant le sentiment de sa perte, ou que, présentés avec un charme qui en fait ressortir le prix, j'en suis plus touchée que de ce que j'avais lu sans cela? Quoi qu'il en soit, je goûte une jouissance trempée de larmes, un bonheur à deux goûts, une possession plus pleine, mieux estimée et par cela plus triste que jamais de Maurice dans ce beau Centaure^ et ces fragments intimes. Qu'il est pénétrant dans ces dires du cœur ! dans cette douce, délicate et si fine façon de parler douleur que je n'ai connue qu'à lui ! Oh ! M™® Sand avait raison de dire que ce sont des mots à enchâsser comme de gros diamants au faîte du diadème. Ou plutôt il était tout diamant, Maurice. »

Cependant au milieu de cette gloire naissante, toute reconnaissante Eugénie écrit à George Sand elle ne laisse pas que d'être indi-

gnée de voir représenter Maurice comme un poète byronien et un impie. Elle est aussi pleine de gratitude pour Sainte-Beuve qui dans ses lundis parle admirativement de son frère, mais elle ne peut lui pardonner d avoir refusé tout sentiment religieux à Maurice.

Hélas! cela était vrai pourtant et nous l'avons établi, au moment où Maurice écrivait Le Centaure et La Bacckanie, il était complètement hors de la foi. C'est avec une grande vérité et une absoluejustice que notre éminent confrère Edmond Pilon à pu dire . a Le Centaure où toutes les puissances naturelles primitives étaient senties est vraiment l'hymne panthéiste le plus large, le poème le plus pur et de la forme la plus accomplie qu'on ait donné jamais de la vie originelle. Ici le contour est plein, la ligne est heureuse, le style a le parfum des feuilles mortes, de la terre féconde et jeune. Le poète a goûté sans altération le bienfait des dieux qui se répandent en lui, il est attentif à surprendre le plus secret des choses, le mouvement caché du monde, la vie mystérieuse qui conduit l'univers. » Guérin épris du dieu Pan a connu comme le grand Centaure tous les mystères du paganisme. « J'ai noué, a-t-il

dit, mes bras autour du buste du centaure et du corps des héros et du tronc des chênes. Mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables, et les plus subtiles impressions de l'air. » Constater cela c'est reconnaître que l'amour immodéré de Maurice pour la nature l'avait certainement alors éloigné du christianisme, et George Sand et Sainte- Beuve n avaient, hélas! que trop raison.

Cependant des voix amies s'élevaient pour révéler au public la fin chrétienne de l'écrivain et affirmer sa foi. MM. du Breil de Marzan, Trébutien, le comte de Beaufort, d'Aurevilly et de La Morvonnais et aussi Villemain, Cadoudal, Pontmartin firent rayonner l'auréole chrétienne autour du front de Maurice. Et la bonne foi étant égale de part et d'autre, on avait raison dans les deux camps. Maurice était sans foi catholique quand il avait écrit Le Centaure et La Bacchante, mais peu après il était redevenu croyant sous l'apostolat éloquent de sa pieuse sœur et il était mort en confessant le Christ et en baisant la croix.

Cette grande joie que donnait à Eugénie la gloire naissante de son frère fut donc mêlée de celte amertume de le voir accuser d'impiété.

Aussi se montra-t-elle infiniment touchée de la demande que lui fit M. de La Morvonnais pour être autorisé à répondre à l'article de la Revue des Deux Mondes.

Elle lui écrit donc le 19 juillet 1840 une lettre dont voici des extraits: « Si vous lui élevez un monument, Monsieur, ce dont je suis fort touchée, marquez-le bien de signes de foi, de cette (oi pure et catholique dams laquelle il est mort, ce qui manque à la notice de M™® Sand et m'a fait bien du chagrin. Il est vrai qu'elle n'a pas connu mon frère et ne l'a tracé que sur des traits épars ; mais vous tous ses amis qui l'avez connu, faites mieux et écartez, s'il vous plaît, de cette figure chrétienne tout nuage philosophique et irréligieux.

« Sera-ce, MonsieuTydsinsVUniçersitê catholique, dont on m'a dit que vous étiez un des rédacteurs, que paraîtra cet hommage funéraire ? Nous serons bien touchés de le voir et vous offrons en famille l'expression d'une gratitude profonde. »

Eugénie attendait même avec une impatience si vive cet article de M. de La Morvonnais qu'elle lui écrit fiévreusement peu après. « Quand me sera-t-il donné de lire Y Université catholique et de posséder les copies que vous

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VOUS donnez la peine de faire ? » Dans sa hâte à savoir elle ose même demander à l'auteur communication de son manuscrit original, s'engageantà le renvoyer en hâte. Enfin dès qu'elle reçoit l'article, elle s'empresse de remercier l'auteur en ces termes chaleureux.

« Je réponds. Monsieur, à votre si bonne et si touchante lettre. Elle m'est arrivée au moment du départ, parmi les soins et les peines d'une séparation ; mais je ne me suis pas séparée d'elle ni de rien de ce qui m'est venu du Cayla. Où qu'il aille, le cœur emporte ce qu'il aime et il vit de ses provisions. Je me nourris de souvenirs, de lectures, de ce restant du passé où vous avez tant de part. Ce que vous ajoutez encore ne me touche pas moins et je ne saurais jamais assez vous témoigner mes sentiments à chaque nouvel écrit pour Maurice.

» J'aime encore mieux votre article de V Université catholique que tout ce qui a paru jusqu'ici, parce que cet article répond à ma pensée, sans doute, et à ce qui est dû chrétiennement à cette chère mémoire. L'art l'avait fait bien beau, notre Maurice, mais le côté du ciel lui manquait. M"° Sand ne pouvait pas aller jusque-là, quelle que soit la hauteur de

son intelligence puisque les ailes de la foi lui manquent. A vous, poète et ami chrétien, était réservée cette œuvre, et vous l'avez parfaitement remplie, vous parlez si bien des choses saintes !

» J'ai dans le cœur vos belles poésies, ces élévations célestes, ces chants sur les tombes qui font pleurer, qui font espérer. Ainsi vous chanterez pour Maurice et nous vous bénirons, nous qui l'aimions, comme on aime les anges... »

Ces discussions, ces polémiques avaient attiré sur Maurice de Guérin l'attention de tout le public lettré.

Après George Sand qui, la première, avait salué le talent de Maurice, après Amédée René dans ses Heures de poésie^ La Morvonnais dans sa Noticey Chopin dans ses Etudes^ d'Aurevilly dans Reliquix, tous les écrivains voulurent chanter les louanges de Maurice.

Et M. Quemper se mit à recueillir les œuvres diverses du mort, et M. Trébutien à les préparer, à les recopier, à les faire éditer, comme un moine fervent du moyen âge l'eût fait pour l'écriture et l'enluminure d'un saint missel trésor de son abbaye.

En fait c'est au seul d'Aurevilly qu'il faut

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attribuer la reconnaissance du génie de Maurice et sa glorification, Trébutien travailla sans doute en érudit, en bénédictin, mais sous l'inspiration et la pression de son ami Barbey, et c'est celui-ci qui s'agita, courut les bureaux de rédaction, les éditeurs, visita George Sand et Sainte-Beuve et par sa parole magique arriva à persuader à tout le monde que Maurice avait plus que du talent, du génie.

Eugénie était trop fine, trop intelligente, trop juste pour s'y tromper un instant, elle conçut de tout cela un sentiment de profonde et d'affectueuse reconnaissance pour Barbey, et elle le lui témoigna en priant pour lui et en s'efforçant de le ramener à cette religion chrétienne qui était tout pour elle dans cette vie.

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