‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 17 sur 19 · EUGÉNIE A PARIS, SES ENTRETIENS AVEC BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

EUGÉNIE A PARIS, SES ENTRETIENS AVEC BARBEY D'AUREVILLY

Eugénie se rend d'abord à Nevers auprès de M"» de Maistre souffrante. — Elle retait douloureusement cette route parcourue avec Maurice. — Barbey adresse à Eugénie à Nevers des lettres pressantes et affectueuses. — Eugénie se rend à Paris avec M»* de Maistre. — Ses nombreuses entrevues avec B. D Aurevilly. — Ensemble, ils travaillent â la publication des œuvres de Maurice. — L'oeuvre de conversion s'accentue. — Pendant huit mois elle lutte et à la joie de voir Barbey prier à Saint-Roch.

Quelque temps après les événements que nous venons d'exposer, et peu après la publication de l'article de M. de La Morvonnais, une lettre de la baronne de Maistre parvint au Cayla. L'amie très souffrante réclamait la présence d'Eugénie, son ange gardien. Quel trouble cette demande jeta au Cayla !

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Eugénie était partagée entre le désir de porter secours à sa meilleure et plus chère amie et la crainte de quitter son vieux père dont la santé était chancelante.

Sans doute auprès de M, de Guérin demeureraient Erambert et Marie, mais Eugénie était l'enfant de prédilection, le père souffrirait de cette absence.

M. de Guérin fit cependant le sacrifice de laisser sa fille se rendre en Nivernais et il écrivait de sa main à la fin d'une lettre d'Eugénie à la baronne les mots suivants qui peignent si bien ses sentiments.

« Après tout ce que vient de vous dire mon ange, mon Eugénie, mon second moi-même et bien plus encore, que vous dirais-je, Madame ? (je voudrais vous dire aussi ma bien chère et excellente amie, si vous ne trouvez pas mon expression trop familière). Mais quoiqu'il puisse en être et que je ne veuille pas

vous déplaire Je vous dirai que je vous

aime vous et les vôtres et qu'en preuve de cette assertion, je consens quand cela se pourra à vous laisser venir Eugénie sans laquelle je suis bien peu de chose, quelque soutien que je trouve auprès de sa sœur et d'Erambert. Que ne puis-je venir avec elle pour vous dire

bien plus que je ne vous écris, pour vous voir et vous connaître ! ce que je n'ose espérer à moins que vous ne puissiez venir auprès de vos amis du Cayla. »

Eugénie ne partait pas sans angoisse, il lui fallait quitter toute cette chère famille, sa chambrette, son chardonneret et son rosier « ce petit rosier voyageur venu du Nivernais sur sa fenêtre ».

« La lune, dit-elle, se lève à l'horizon, où j'ai si souvent regardé, le vent souffle à ma fenêtre comme je l'ai si souvent entendu, je vois ma chambrette, ma table, mes livres, mes écritures, la tapisserie et les saintes images, tout ce que j'ai vu si souvent et que je ne verrai plus bientôt. Je pars. Oh! que je regrette tout ce que je laisse ici et surtout mon père et ma sœur et mon frère. »

A cette souffrance venaient s'ajouter les poignants souvenirs d'un passé toujours vivant. C'était par cette route qu'elle allait suivre jusqu'à Nevers, qu'une année auparavant elle était allée chercher Maurice [et qu'elle l'avait ramené mourant au Cayla.

« Cette route de Paris est si triste pour moi. Il me semble que le malheur est au bout. Lequel maintenant? je l'ignore et rien ne peut

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égaler celui que nous avons vu. Ce cher Maurice tout m'amène à lui et ce voyage même s'y rapporte. Mystérieuse et sainte mission que j'accomplis en sa mémoire avec douleur et amour. »

Mais Eugénie ne faiblit pas devant ce devoir de l'amitié : « Une âme m'attend, une âme que Dieu m'a donnée, un trésor à lui conserver. Allons, Dieu lèvent ! Partons à ce mot comme les croisés à la Terre Sainte. »

A Marie, elle recommande son oiselet chéri, son rosier ; à son père elle confie ses chers papiers. « Choses de cœur qui ne sauraient être mieux que sous la garde d'un père » et elle part.

Barbey d'Aurevilly prévenu lui écrivit aussitôt à Nevers, et la correspondance se fit plus pressante, car tout occupée qu'elle était auprès de sa malade, la sainte fille n'interrompait point les soins qu'elle donnait à l'âme de son nouveau frère.

Ce fut le 4 décembre 1840 que M"' de Guérin arriva à Nevers, son amie était bien malade ! Avec quel dévouement lui vintelle en aide, on en retrouve trace dans le journal, où elle note la gravité de l'état de M™® de Maistre et dit tout ce qu'elle met en

œuvre pour soulager la pauvre et chère amie. Comme une sœur de charité elle demeura près de la mourante et les quelques mots qui vont suivre indiquent qu'elle eut soin de l'âme comme du corps : « Je ne crois pas qu'il me soit permis de parler à d'autres qu'à Dieu de ce que j'entends de cette âme, qui se confesse à la mienne. Ces secrets sont élevés pour moi à la dignité de sacrement. »

Cette bonté d'Eugénie pour la malade, les soins dont elle l'entoura avec tant d'intelligence firent merveille. Après trois mois de soins M™® de Maistre semblait hors de danger. A la torpeur des premiers temps avaient succédé les causeries, l'animation et le sourire avaient reparu sur les lèvres si chères.» L'âme reparaît » écrit Eugénie.

La baronne désirait se rendre à Paris.

Les médecins consultés déclarèrent le voyage sans danger et M"* de Guérin se mit en route pour la capitale avec « sa douce malade ».

La route se fit sans incident et M™' de Maistre la supporta sans fatigue. Mais quelques jours après l'arrivée, une rechute se produisit qui fit craindre une issue fatale.

« Mon amie est de plus en plus souffrante,

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écrit-elle à M. de La Morvonnais.Vous dire ce que je fais à Paris ? Hélas ! rien que rester dans la chambre de ma pauvre malade. Triste et douce vie qui laisse tant à penser et à souffrir. »

Cependant M"' de Guérin, aux heures où la baronne reposait, avait de fréquents entretiens avec M. d'Aurevilly et là s'élaboraient les deux grandes affaires qui occupaient tout son cœur : la publication des œuvres de Maurice, et la conversion de Barbey d'Aurevilly « son second frère ».

Ensemble ils réunirent les documents nécessaires pour faire éditer le petit volume des œuvres de Maurice connu sous le titre Reliquise.

Puis Eugénie pansa l'âme douloureuse de son ami, les entretiens se multiplièrent l'âme du grand écrivain s'ouvrit toute grande au souffle de la foi. M"* de Guérin y versa à flots la bonne parole, bientôt la croyance par le sentiment commença à naître dans ce cœur.

Sans doute l'œuvre de régénération n'est pas achevée. Barbey a seulement entrevu la route à suivre, elle l'y mènera, elle l'y conduira par la main.

Voilà pourquoi, le journal n'est pas interrompu et s'il s'adresse chaque jour à Barbey, s'il relate pour lui les incidents quotidiens de la vie d'Eugénie à Paris, c'est pour pouvoir parler plus souvent de Dieu.

En effet, le 29 août 1841 elle écrit : a Vous voulez que je vous donne mes impressions, que je revienne à l'habitude de retracer mes journées, pensée tardive mon ami et néammoins écoulée. Le voilà ce mémorandum désiré, ce de moi à vous dans le monde, comme vous l'avez eu au Cayla, charmante ligne d'intimité, sentier des bois mené jusqu'à Paris. »

Mais remarquons avec quelle délicatesse elle dirige l'âme de son ami, avec quel tact elle lui laisse deviner ses imperfections.

« Le grand monsieur de vis-à-vis vous a trouvé bien aimable, écrit-elle, vous étiez en verve ce soir, mais plus ou moins votre conversation abonde d'esprit, d'éclat, de mouvement. Elle monte, s'étend, se joue dans mille formes, magnifique feu d'artifice, « le beau parleur » a dit ce grand monsieur en saluant la baronne qui a confirmé d'un sourire, ajoutant : « Ne croyez pas qu'il » pense tout ce qu'il dit ». C'était sans doute

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au sujet de saint Paul et pour écarter le soupçon d'hérésie que vous avez encouru en dissertant mondainement sur cet apôtre,

» Que je voudrais aussi ne pas vous croire ! Bonne nuit, je vais chercher mes songes gris de perle. »

Ou bien encore ceci.

« Vous et Maurice êtes toujours mes préférés. Je vous vois au-dessus de tout... vous êtes les deux hommes qui me contentez le plus pleinement l'esprit. Oh ! s'il ne vous manquait une chose ! et qu'en cela je souffre et souvent chaque fois qu'il en est question, on fait après votre départ le relevé de vos principes et de vos paroles avec un blâme d'autant plus pénible que je ne puis pas l'écarter. Bien loin de là, je le donne dans ma conscience. La conscience agit souvent à contre-

cœur. Non,je ne puis entendre des choses qui lui font mal et qui vous font tort J'ai entendu quelqu'un vous traiter de fou à ce sujet. Vous vous aventurez, dit-on, étrangement dans les questions religieuses.

» Je ne vous les vois pas aborder que je n'éprouve les transes de cette mère d'un fils aveugle lancé sur l'Océan. Pardon de la comparaison^ Monsieur Jules, je la reprends :

certes vous ne manquez pas de vue, hormis de celle de la foi. »

D'Aurevilly, si hautain qu'il décourageait toute observation, se montrait au contraire fort touché des remontrances d'Eugénie et les recevait avec une humilité respectueuse, l'œuvre du bien s'accomplissait et un jour on vit Barbey venir s'agenouiller et prier dans l'église de Saint-Roch.

Ah ! ce fut une bien douce et bien grande joie pour Eugénie que cette nouvelle inespérée, la pieuse fille triompha dans son cœur, elle était sûre maintenant de ramener cette grande âme à son Dieu.

Cette lutte de chaque jour avait duré huit mois, la Providence avait agi, par les soins d'Eugénie elle rappelait à la religion chrétienne, à la défense de l'Eglise un des hommes les plus nobles, les plus généreux de ce temps un des écrivains les plus illustres de cette époque. Eugénie pouvait rentrer maintenant au Cayla où son père l'appelait, depuis quelque temps.

Elle regagnait le pays natal avec une nouvelle peine : Pour des raisons que nous n'avons pas à faire connaître ici, entre Caroline, repartie pour l'Inde et la famille de

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Guérin s'étaient élevés de graves dissentiments, les relations étaient à jamais brisées.

Enfin ce n'était pas sans chagrin que Tâme si tendre, si affectueuse d'Eugénie quittait le frère d'élection, l'écrivain exquis, le beau parleur, avec lequel elle avait passé de si douces heures.

Hélas! Eugénie était naturellement héroïque, sans une plainte, sans un regret exprimé dans son mémorandum, elle partit et arriva au Cayla à la fin du mois d'août 1841 pour la grande joie de M. de Guérin, de Marie, d'Erambert, et de tous.

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