LA MORT D'EUGÉNIE
Retour d'Eugénie. —Le mariage d'Erambert. — Naissance de la petite Marie. — Joie d'Eugénie, elle vit dans l'avenir sans avoir oublié le passé — Premiers symptômes du mal qui emportera Eugénie. — Le voyage à Cauterets.— Progrès de la conversion de Barbey. — La santé d'Eugénie semble s'améliorer. — Betour au Cayla. — Becrudescence de la maladie. — Préparation quotidienne à la mort. — Elle veut qu'on brûle ses écrits. — Tout n'est que vanité dit-elle. —Elle meurt comme une sainte. —Barbey peu après cette mort cousaore sa plume à la défense de l'Eglise. — Premier miracle.
Eugénie eut une grande joie de retrouver son foyer, de revoir son cher Cayla, son père, son frère, sa sœur, M"* Louise de Bayne, une de ses plus tendres amies. Pendant toute une semaine le château fut animé par les visites des proches et de tous les amis qui voulaient savoir par le meau ce qu'on
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faisait à Paris, ce qu'on y disait, connaître les impressions de voyage d'Eugénie, ses idées sur la société parisienne, savoir, ce qu'elle avait fait, vu ou entendu.
C'est vers ce temps qu'il faut situer un des grands événements survenus au Cayla : le mariage d'Erambert.
Erambert, avec le consentement de son père, avait jeté les yeux sur M"* Anaïs Boutet, jeune fille accomplie et d'une des meilleures familles de Gaillac et le mariage avait été décidé à la satisfaction des deux familles.
La noce eut lieu à Gaillac au mois de mars 1842.
Eugénie s'était d'autant réjouie de cette union que M"* Boutet était par sa mère, née de Tonnac, proche parente de son amie, M"' de Bayne et que cela ne faisait que resserrer les liens de leur intimité.
Un peu de joie allait donc venir éclairer ce triste foyer et elle souriait à ce bonheur inespéré.
« Que vous dire, écrivait-elle à M. de La Morvonnais, si ce n'est que nous vivons ici dans l'union et l'amour des anges, dans la paix des Vallombreuses ! Il ne nous manque
la.
qu^un petit enfant, une jeune vie dans la nôtre comme vous l'avez dans Marie. »
Bientôt ce vœu charmant s'accomplit et sa belle-sœur vint un matin lui dire la venue proche du petit être tant désiré.
En recevant l'heureuse nouvelle Eugénie tomba à genoux et bénit Dieu.
Sans doute sa joie ne fut pas sans mélange et contint l'amertume du souvenir, mais telle quelle, elle apporta son large contingent de bonheur.
« J'espère être bientôt garde-berceau, ditelle à M. de La Morvonnais, ma douce bellesœur m'annonce ce bonheur. Hélas ! je me l'étais promis beaucoup plus tôt d'un autre mariage qui promettait tant aussi pour mon cœur et qui ne lui laisse que des larmes. Depuis ce temps, le monde, la vie sont changés pour moi et quoi que ce soit qui me vienne d'heureux, me porte cette empreinte triste.
» Ma famille est toujours un foyer d'affection, mais son vif aliment lui manque pour moi. Vous me comprenez, vous qui avez perduy vous qui êtes en deuil. »
Une fillette vit le jourauCayla dans le mois d'août 1843 et ses vagissements firent un mo-
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ment oublier à Eugénie sestrislesrécurrenccs.
jj C'est à côté d'un berceau où dort un ange aux yeux bleus que je vous écris, ma chère Antoinette, c'est vous dire que je suis tante, dit une lettre adressée à M®''° Antoinette de Boisset. Ce bonheur que vous connaissez je ne me serais pas douté qu'il fut si doux et qu'il y eut tant de joie du cœur pour un si petit être naissant.
» Celui-ci, il est vrai, était bien vivement désiré de toute la famille et nous ne cessons de bénir Dieu de cette grâce; puisse notre chère enfant vivre et grandir et ressembler à sa mère dans ses qualités charmantes.
«Depuis quelques jours je ne vis que dans l'avenir et dans ma petite Marie. Nous l'avons appelée de ce nom de céleste augure et j'en espère infiniment. Déjà la pelile promet, d'abord de vouloir rester en ce monde, puis de se bien porter.
»Je ne sais pas le reste de ce que renferme cette petite vie, mais j'en présume beaucoup de bonnes choses. »
On le voit, Eugénie oublia quelques jours son malheur et vécut dans l'avenir, elle qui depuis le 19 juillet 1839 n'avait vécu que dans le douloureux passé.
Sans doute les tristes souvenirs reprirent bientôt possession de toute son âme, mais ce n'était pas en vain qu'elle avait été éclairée par la joie ; si elle continua à pleurer le passé elle retrouva des sourires pour la mignonne créature qui représentait l'avenir.
Tandis que le bonheur et l'espérance semblaient revenus avec le mariage d'Erambert et la naissance de sa fille, la maladie s'y glissait sournoisement et s'attaquait à la pauvre Eugénie.
Eugénie, atteinte du même mal qui avait enlevé sa mère et son frère Maurice, se prit à dépérir. Les progrès du mal furent d'abord peu apparents et l'on ne se douta pas du nouveau malheur qui menaçait la famille.
M. de Guérin seul avait de redoutables pressentiments, il avait fait venir des médecins qui n'avaient rien pronostiqué d'inquiétant. Eugénie elle-même ne s'apercevait de rien, elle était plus pâle et plus lasse que de coutume, voilà tout.
Rien ne fut modifié dans ses habitudes de piété et dé travail, elle se montra toujours aussi préoccupée de ses deux objectifs : la gloire littéraire de son frère et la conversion de Barbey d'Aurevilly.
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Sans cesse elle recherchait et recueillait quelque page oubliée de l'œuvre de Maurice et les communiquait à Barbey d'Aurevilly et à M. de La Morvonnais.
D'Aurevilly n'avait pas un seul instant cessé d'être en communication avec celle qui tenait plus que jamais le « fil de son âme » et c'était une douce consolation pour la pieuse fille de voir le progrès que faisait dans la religion rame de son frère « de prédilection ».
Cependant une petite toux sèche peu fréquente encore, mais déchirante, secouait la poitrine d'Eugénie. L'appétit était nul, le teint plombé et des douleurs légères mais continues la faisaient souffrir.
Au commencement de juillet 1846, M. de Guérin, effrayé de ces symptômes qu'il ne connaissait que trop, voulut que sa fille se rendît à Cauterets. Eugénie obéit à son père mais partit à regret pour les Pyrénées. Elle parvint h Cauterets le 11 juillet 1846 et retrouva dans cette station plusieurs de ses amies entre autres Louise de Thézac et Antoinette de Boisset, aussi « l'excellente et gentille M"® Pons ». Sur l'indication des médecins, ce fut à l'établissement du Grand César que M"® de Guérin dut faire sa cure.
« Le nom triomphateur me semble de bon augure, écrit-elle à son père, du moins je pourrai dire : Je suis venue, j'ai bu et peut-être aussi : j'ai vaincu. »
De Cauterets, Eugénie adresse à son père un petit journal où elle note pour lui chaque jour ses impressions. Il est charmant ce mémorandum tout rempli qu'il est de descriptions des merveilleux sites des Pyrénées. Cette peinture de ville d'eau est tout à fait réussie.
« Tu veux un bulletin de mon estomac, écrit-elle à sa sœur, le voici : l'appétit s'est un peu ralenti et j'éprouve un peu l'effet des eaux, ce qui arrive à tout le monde. Le médecin m'a dit de ne pas faire d'excursion sur les montagnes. J'ai borné mes promenades au parc, joli endroit, bien boisé, coupé d'allées avec des chaises pour s'asseoir, peuplé de beau monde qui marche, qui s'assied, qui lit, qui dort, qui travaille. On fait là tout ce qu'on veut, moyennant un sou, si l'on prend une chaise.
» C'est assez agréable, mais les courses sur les monts, à travers torrents, fleurs, sapins, bruyères, seraient bien mieux dans mon goût. J'espère obtenir la permission d'en faire, mais
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en attendant je suis ponctuellement l'ordonnance sévère du docteur. »
Après un mois de séjour à Cauterets, les eaux avaient déjà fait beaucoup de bien à Eugénie et elle songeait au retour et elle écrit :
«... Je me trouve toujours bien des eaux, il n'y a d'ennuyeux que de les prendre. Figurez-vous à six heures du matin ma personne dans une chaise emportée par deux hommes sur la montagne, où tout le monde ou à peu près va boire.
« Cette route me rappelle les rues de Paris. C'est une foule qui monte, qui descend, dames, prêtres, femmes aux divers costumes. Espagnols dans leurs draperies, et les chaises qui sont les voitures de cette rue des Pyrénées. Je bois en arrivant un verre, vingt minutes après, le second. Je redescends à petits pas la montagne, quelquefois avec Antoinette, d'autres fois seule comme aujourd'hui. »
A ce régime, la santé d'Eugénie s'était sensiblement améliorée, les couleurs étaient revenues, la toux était moins fréquente, sans plus attendre, elle voulut regagner le Cayla dès la fin d'août. A son arrivée, elle s'installa auprès du berceau blanc de Marie et elle se re-
prit à filer et à chanter comme jadis et elle eut quelques jours de bonheur.
Hélas ! combien vaine était l'espérance, soudain les forces de la pauvre fille diminuèrent sensiblement. L'hiver 1846-1847 fut déplorable, la toux devint violente et incessante, les douleurs presque disparues reprirent avec plus de force, les nuits furent fiévreuses et sans sommeil. Eugénie se rendit compte de sa situation. N'avait-elle pas suivi graduellement les progrès de la maladie de son frère, n'avait-elle pas assisté à chaque phase de sa terrible agonie ! Elle se regarda mourir avec le stoïcisme d'une véritable chrétienne, pendant les deux années que dura sa lente agonie elle se prépara chaque soir à la mort, si bien qu'elle l'attendait sans eiïroi, sans aucune angoisse lorsqu'elle se présenta le 16 juin 1848.
« Je crois bien qu'elle vit venir la mort, a écrit sa sœur Marie, mais elle n'en parla pas, elle aurait craint de nous faire mal. Cependant un jour, il lui échappa de me dire : Vous ne m'aurez pas longtemps avec vous. »
Le jour où elle reçut le saint viatique elle dit à sa sœur : « Prends cette clé et brûle tous les papiers que tu trouveras. Tout n'est que vanité. »
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Lorsque la crise suprême arriva, Eugénie, qui avait fait l'offrande de sa vie, n'exhala pas une plainte, ne proféra pas un cri de douleur, et rendit son âme à Dieu en le bénissant dans les bras de son père en larmes.
Combien cette date du 16 juin 1848 rappelle celle du 19 juillet 1839. « Semblable par la marque divine au Maurice qu'elle avait tant aimé, Eugénie lui fut semblable encore par la maladie. Elle eut la même manière de souffrir et de s'éteindre. »
Que dire devant la mort de celte sainte ! Elle venait d'apparaître devant Dieu, elle prenait à peine possession du paradis que Barbey d'Aurevilly, touché par une grâce soudaine dans un geste magnifique abandonnait définitivement toutes ses erreurs, s'agenouillait à la table sainte et consacrait sa plume à la défense de l'Eglise catholique, apostolique et romaine.
C'était le premier miracle de la sainte fille, Jésus-Christ lui avait enfin accordé celte joie délicieuse qu'elle sollicitait avec tant de prières et depuis si longtemps.