CHAPITRE II
EUGÉNIE DE (iUÉRIN,SON FRÈRE MAURICE
La famille de Guèrin. — Jeunesse d'Eugénie. — La mort d3 ea mère, elle devient la seconde mère de Maurice. — 6a vie intime, sa simplicité, sa piété, sa charité. — Elle s'adonne aux soins de la maison, elle cultive son esprit, elle ne connaît pas l'ennui. — Le Cayla.
Pour connaître Eugénie de Guérîn nous devons d'abord nous conformer aux exigences de la critique moderne, c'est-à-dire étudier ses origines, le milieu dans lequel son âme et son talent se sont développés. Comme nous croyons à l'influence de la race sur le génie et le caractère, nous allons nous renseigner sur cette famille de Guérin qui avant de s'éteindre a brillé d'un suprême éclat en fournissant ces deux êtres d'exception : Maurice et Eugénie.
EUGENIE ET MAURICE 11
Eugénie elle-même a parlé ainsi de sa famille.
« Les chroniques de notre maison nous disent de race vénitienne. On la trouve établie en France au commencement du ix" siècle où un Guérin ou plutôt un Guarini (ce nom est inscrit ainsi jusqu'en 1553) était comte d'Auvergne d'après Moreri, ce fut la souche des Guérin de Montaigu qui ont été longtemps comtes de Salisbury, Par suite des temps et divisions de branches, ces Guérin sont devenus seigneurs d'OIs en Quercy, deRenhodes en Rouergue, d'Auchier dans le Gévaudan, de Laval de Saignes et du Cayla dans le Languedoc.
» La descendance et titres de noblesse de cette dernière branche ont été confirmés par jugement souverain prononcé à Montpellier par M. de Bezons, intendant de la province du Languedoc le 26 novembre 1668.
» De cette même origine sont sortis plusieurs hommes marquants. L'histoire cite un chancelier de France, sous Philippe-Auguste, Guérin, évêque de Senlis, qui releva la dignité de sa charge en faisant ordonner que le chancelier prendrait séance parmi les pairs du royaume avec les autres officiers de la couronne : Vieil-
lard, d'une pièce et rude, dit un chro^iqueur qui n'inspirait que la confiance, jamais l'amour, pas même l'amitié. A Bouvines, il rangea les troupes en bataille et les anima à bien faire.
» La famille de Guérin fournit en outre à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem un grand maître en 1206 et un autre en 1240, deux cardinaux, un troubadour à la cour d'Adélaïde de Toulouse. »
Cette illustre famille avait perdu sa situation mondaine, ses honneurs et ses titres ; de toutes ses seigneuries, ses marquisats il ne lui restait que le modeste manoir du Cayla.
Situé dans le Tarn, non loin d'Albi et de Gaillac, tout près de Cahuzac, à quelques mètres du hameau d'Andillac, il dresse sa vieille bâtisse à l'entrée de la vallée et présente vers l'Orient son unique tour.
Devant la demeure s'étend une large prairie dont les peupliers et les saules forment la bordure et que traverse en chantant un ruisseau d'argent.
Derrière, un chemin pierreux s'élance vers les sommets voisins. Toute la fortune des Guérin tenait dans ce vieux château, dans cette fraîche prairie, dans les champs et les vignes étages sur la colline.
« Le château du Cayla, a dit Lamartine se composait d'une cour autrefois pavée et dont les eaux des écuries avaient défoncé les larges dalles ; les fumiers des chevaux, des vaches et des moutons, entassés immémorialement aux portes, tapissaient les murailles de ces bâtiments et servaient partout de clôture. Les cuisines ouvraient par un perron élevé de quelques marches sur un vaste cloaque, quelques sureaux et quelques houx dont la forte racine ne craint pas le sol des bergeries, croissaient dans les angles des murs. Les portes elles barrières à claires-voies étaient sans cesse ouvertes et permettaient nuit et jour en passant de monter les degrés de pierre pour venir demander le morceau de pain, le coup d'eau à puiser au seau suspendu derrière la porte, et aux paysans d'Andillac de vivre pour ainsi dire en commun avec les habitants de la maiso-n. »
L'intérieur du château tenait plus de la ferme que de la seigneurie ; sous la grande cheminée de la cuisine deux vastes bancs de pierre attachés à la muraille recevaient près de l'âtre les domestiques et les gens de passage.
Entre la table de la cuisine et la cheminée
se dressaient de grands fauteuils de noyer réservés aux maîtres du château.
Voilà donc Tendroit où naquit Eugénie au mois de janvier 1805 et c'est là le cadre où s'écoula toute la vie que nous allons raconter.
Eugénie était l'aînée de quatre enfants, elle n'était point jolie. Dieu, qui lui avait refusé a beauté qui dure quelques années, lui avait accordé celle qui ne périt point, celle de l'âme. Eugénie dira elle-même : « Quelle que soit la forme, l'image de Dieu est là-dessous, nous avons tous une beauté divine, la seule qu'on doive aimer, la seule qu'on doive conserver pure et fraîche pour Dieu qui nous aime. »
La mère d'Eugénie se nommait Gertrude de Fontenille, elle appartenait à une famille très ancienne du Languedoc et elle était d'une vertu irréprochable, d'une grande dignité de vie, d'une piété exemplaire et d'une très haute intelligence. Elle mourut de la poitrine au moment où Eugénie atteignait ses quatorze ans : l'enfant était alors sauvage et à peu près ignorante, mais elle était d'une bonté exquise comme François d'Assise, elle aimait les bêtes et causait avec les oiseaux. Du jour où sa
Tnère s'endormit pour jamais, la fillette, mûrie par la douleur, délaissa les nids d'oiseaux pour ne plus s'occuper que de la couvée familiale et de son dernier frère Maurice.
Elle comprit vite que Maurice et elle étaient d'une nature identique. « Lui et moi étions les deux yeux du même front, » a-t-elle dit avec une singulière énergie d'expression. Elle aima ce frère comme si elle avait été sa véritable mère, elle fut sa sœur, son Egérie, tout pour lui.
Eugénie avait appris à lire dans l'Imitation, dans François de Sales, mais elle vivait surtout en pleine nature et elle disait :
« Mon éducation un peu sauvage, comme elle se fait dans les bois, et mes goûts retirés offrent peu d'agrément à une femme du monde. »
Elle forma donc l'âme de Maurice, elle inspira à l'enfant cet amour de la nature qui fut le propre de son génie, elle lui apprit à lire, à penser, à réfléchir, à raisonner par un commerce continu avec les maîtres qui l'avaient éduquée elle-même.
Enfin elle lui enseigna à prier et à chaque instant du jour à élever sa pensée vers le ciel, à vivre constamment sous le regard de Dieu.
Sa préoccupation majeure fut d'inspirer à Maurice l'amour absolu de Jésus et de sa doctrine, son souci primordial d'arracher cette âme à l'influence du siècle, son plus grand tourment de le voir s'abandonner un instant aux passions et oublier l'enseignement qu'elle lui avait donné, son triomphe, sa joie suprême de sauver cette âme si chère et de la ramener à Dieu.
Chaque matin Eugénie se levait à six heures; elle priait longuement et lorsqu'elle était à proximité d'une église ne manquait jamais de commencer la journée en entendant la messe.
Après sa prière elle se rendait auprès de son père pour lui servir son déjeuner et lui faire la lecture. A neuf heures, elle rentrait dans sa chambre et lisait pieusement la sainte messe puis s'occupait à écrire ou à exécuter des travaux manuels dans lesquels elle excellait.
Elle surveillait les servantes et dirigeait le ménage avec infiniment d'habileté et de goût. A midi elle récitait l'Angélus dans sa chambre; le repas terminé, s'il faisait beau temps, elle se rendait au hameau voisin et prodiguait des consolations et des soins aux malades et aux affligés.
A deux heures, elle tricotait et parcourait les livres nouveaux, ne voulant perdre aucun instant dans l'oisiveté.
Elle rentrait à trois heures dans sa chambre pour y lire la visite du Saint Sacrement par Alphonse de Liguori ou la vie du saint du jour.
Ses oraisons terminées, elle écrivait jusqu'à cinq heures, si son père n'avait pas besoin de ses services, récitait ensuite le chapelet et méditait jusqu'au souper, elle causait en famille après le repas, mais n'abandonnait jamais son ouvrage manuel. Avant de se retirer dans ses appartements, elle allait faire réciter la prière aux domestiques et enseigner le catéchisme à quelque petit, puis terminait sa soirée en s'adonnant à de dilliciles travaux à l'aiguille.
A dix heures, elle dormait après avoir prépare sa méditation du lendemain. Cette méditation avait, en général, pour sujet, la vie d'un saint dont les vertus l'exaltaient. Enfin elle se préparait tou> les mois a la mort.
Le journal d'Eugénie, dont nous parlerons dans le prochain chapitre, nous fera mieux comprendre les règles de cette existence si bien remplie, mais déjà ne peut-on pas
deviner que l'âme d'Eugénie était trop disciplinée, trop pondérée, trop religieuse pour s'abandonner à l'ennui, cette maladie des esprits oisifs. M™' Lucie Faure Goyau a pris motif d'une affirmation générale et philosophique d'Eugénie, sur le fond de tristesse de la vie humaine, pour dire : « L'ennui était inhérent à l'existence du Cayla, de longues heures sans lettres, sans visites, sans événenements, sans livres même le justifient assez, car la bibliothèque des Guérin était pauvre et tout paquet d'imprimerie, volumes et brochures, exaltait chez eux une curiosité mêlée d'enthousiasme. »
Sans doute, Maurice, lui, a connu à Paris la maladie du siècle, cette tristesse morbide et funeste des jeunes gens que rien ne tente et qui désespèrent de tout avant d'avoir goûté à rien.
Au milieu des fêtes, ayant tous les moyens possibles dans les musées, dans les bibliothèques, dans le monde de nourrir et d'intéresser son esprit, il a souffert.
Eugénie, elle, était trop occupée de Dieu, de ses œuvres de charité, de ses écritures quotidiennes, de ses habitudes de piété, de sa cuisine pour connaître l'ennui, et sa séré-
nité sous le clocher, sa foi religieuse faite de certitude et de confiance n'ont jamais connu un instant de trouble.
Elle n'a vécu d'heures douloureuses que celles de la mort de son frère, elle n'eut d'inquiétude qu'au temps où l'âme de Maurice oubliait Dieu, de souci que pour le salut de son second frère d'élection Barbey d'Aurevilly.
Au reste, en lisant ce délicieux journal d'Eugénie et ses lettres si vivantes ne sentons nous pas quand elle parle du Cayla, de cette modeste demeure où elle consuma sa jeunesse et sa vie, combien elle vivait heureuse dans ce cadre archaïque, combien elle se plaisait dans ce milieu au charme pénétrant.
Ah ! comme son âme était enracinée dans cette terre familiale et quelle peine, quel souci, elle avait de l'abandonner même quelques jours pour aller à Paris. Paris, où elle serait privée de ses habitudes et de ses joies coutumières, l'effraye ; elle redoute surtout d'y rencontrer l'ennui qu'elle a peu connu.
« En entrant dans ma chambrette, ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière
un groupe de chênes aux Merix, la voilà plus haut, toujours plus haut chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur le papier, mais je puis la suivre des yeux, merveilleuse faculté de voir si étendue, si jouissante ! On jouit du ciel quand on veut; la nuit même dessus mon chevet j'aperçois par la fente d'un contrevent une petite étoile qui s'encadre là vers onze heures et me rayonne assoz longtemps, pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée.
» Je l'appelle aussi réloile du sommeil et je l'aime. La pourrai-je voir à Paris ? Je pense que nos nuits et nos jours seront changés et je n'y puis penser sans peine.
» Me tirer d'ici c'est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitle mon désert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au bout du monde. Adieu au clair de lune, au chant des grillons, au glouglou du ruisseau ; j'avais de plus le rossignol naguère, mais toujours quelque charme manque à nos charmes. A présent plus rien qu'à Dieu ina prière et le sommeil. »
Eh bien ces lignes adressées à son frère n'expriment-elles pas éloquemment l'amour de ce coin de terre, le regret de le quitter
môme quelques jours, n'afTirment-t-ellcs pas surtout la joie intime d'Eugénie dans cettr existence simple et noble à la fois.